Rencontre avec Maud Tabachnik

biscarosse-les-liseuses-de-bordeauxLe hasard d’une location à Biscarrosse, un pique-nique improvisé un dimanche de septembre. Et la rencontre impromptue des Liseuses, amusées et curieuses, et de quatre représentants de l’édition et de la plume parisienne. Parmi eux Eric Poindron, éditeur au Castor astral, sa compagne, Anne-Laure Buffet, psychologue et écrivain, Maud Tabachnik, auteure de nombreux romans policiers et sa compagne. C’est avec beaucoup de gentillesse qu’ils se prêtent au jeu des questions-réponses. S’ensuit une conversation à bâtons rompus. Maud Tabachnik, qu’Eric Poindron présente comme « un maître du thriller » est sur la sellette.

L’ordinateur est son seul support d’écriture. Réactions de surprise. « Même pour un premier jet ? » Eric Poindron nous confie alors qu’elle commence un roman sans trop savoir où elle va, contrairement à l’idée reçue qu’un auteur de romans policiers commence par la fin et fait des retours en arrière « selon le principe de la chambre close ». « Même quelques lignes avant la fin, elle ne sait pas où elle va arriver » nous dit-il.

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A propos de fin, j’avoue avoir été surprise, arrivée à la dernière page de la lecture du Cinquième jour, par le silence fait autour du sort de l’assassin. « Il y a une suite, m’apprend Maud. » Ouf! Je ne vais pas rester sur ma faim. Elle ajoute que tout comme dans la vie, les livres aussi peuvent mal se terminer : « Chez les confrères et les consœurs, ce sont plutôt des dénouements heureux, pour faire plaisir au lecteur. Il y a des victimes, mais le héros s’en sort. Chez moi, les livres peuvent se terminer mal, comme dans la vie … »

Il est vrai que – comme dans Le cinquième jour – le dénouement, heureux ou malheureux, ne concerne pas que le criminel ou celui qui le poursuit. Maud travaille beaucoup ses personnages : tel personnage qui paraissait secondaire va s’étoffer au fil du récit et accéder à une réalité qui lui est propre, sans s’inscrire forcément dans les schémas du genre policier. « Je ne pense pas avoir écrit un seul livre avec une seule histoire. C’est ce qui fait avancer le livre » dit-elle.

Pour camper certains types de criminels qui apparaissent dans ses livres, Maud va se documenter minutieusement sur les tueurs en série. C’est ainsi qu’elle s’est beaucoup intéressée à Francis Heaulme et l’a mis indirectement en scène dans son dernier roman qu’elle a transposé à San Francisco. « Pour que le personnage soit crédible, il faut qu’on le reconnaisse. Dessus, je bâtis une fiction, je bâtis les autres personnages. Je ne fais pas de biographie, c’est un roman. »

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L’une d’entre nous demande à Maud s’il lui arrive de faire appel à Anne-Laure Buffet pour construire un personnage, Anne-Laure, qui rappelons-le est psychologue et que Maud effectivement sollicite. Une Liseuse remarque qu’un roman peut être supérieur au manuel de psychologie pour décrire certaines personnalités pathologiques.

Maud a vécu aux États-Unis où se déroulent certaines de ses histoires. « C’est une grande écrivaine française à l’américaine »  dit d’elle Eric Poindron. Mais elle n’hésite pas à situer ses romans dans d’autres pays, des pays où elle n’est jamais allée mais sur lesquels elle a pris plaisir à se documenter.

Par contre, elle ne s’inspire pas de faits divers pour bâtir ses fictions. Cela ne l’intéresse pas; seuls les faits de société requièrent toute son attention; le terrorisme, l’homophobie, l’antisémitisme, le racisme sont autant de déviances à l’œuvre dans notre monde et elle n’a de cesse de mettre en lumière et de dénoncer les comportements par lesquels ils sont véhiculés.

C’est ce qui peut expliquer pourquoi elle n’a pas recours au fantastique, ce serait amoindrir l’importance du crime, nous dit-elle. Et aussi : « c’est la vie qui nous inspire les personnages, pas besoin de fantastique ! »

Il y a chez cet auteur en effet la volonté de faire prendre conscience au lecteur de ce qui se joue lorsqu’il y a un crime. « Un crime, il ne faut pas croire que c’est une balle et un petit trou rouge, un crime c’est épouvantable parce qu’il y a un déchaînement, les vrais criminels explosent les corps … »

C’est un sujet d’autant plus troublant que chacun sait que les grands criminels ne se font pas remarquer dans leur vie de tous les jours, sinon par leur gentillesse et leur amabilité. « … les monstres sont là, parmi nous, vous les croisez, cela ne se reconnaît pas un monstre, sinon ça ne marcherait pas. » Et Maud d’évoquer Fourniret dont Eric Poindron dit : « c’est un quidam absolu.»

A ce moment, chacun s’interroge sur la responsabilité des psychiatres qui ont la charge d’expertiser ces grands criminels. Maud cite Michel Dubec, grand expert psychiatre qui a expertisé Barbie, Touvier et d’autres et qui reconnaissait la difficulté de sa tâche car, disait-il, ces hommes sont intelligents. Devant ce genre d’hommes, on ne sait pas devant qui on est.

On ne peut s’empêcher, à ce moment de la conversation, de mentionner Hannah Arendt qui, au cours du procès Eichmann, a développé le concept de banalité du mal, ces criminels revendiquant leur mission de fidèles serviteurs d’une autorité supérieure.

Maud pense que cette philosophe a intellectualisé le mal et que c’est ce qu’on lui reproche.

Maud se sent très concernée par le thème de la montée du mal dans l’Histoire. (Il est vrai qu’elle en a fait l’expérience personnellement): « La montée du mal est insidieuse, mais elle est là. A chaque époque, la désignation d’un bouc émissaire a déchaîné les passions. »

Au 20e siècle, les nazis dont la montée en puissance n’a pas toujours été bien repérée : «  Hitler était un tribun et on fait n’importe quoi d’une foule. »
Rappelons que l’antisémitisme est un thème récurrent dans ses livres.

Actuellement, elle est passée à un autre sujet dans ses romans, celui du terrorisme : « ils le disent très simplement, tuez-les! »

Elle pense qu’il y aura toujours un bouc émissaire, quelqu’un chargé du péché.

La pétulance chez elle a laissé place à la gravité, cette vision sombre du monde se retrouve dans ses romans. Mais la combattante, la militante en elle reprend le dessus, Maud Tabachnik est une femme pugnace qui exprime une vraie volonté de se battre pour tous ceux que le pouvoir maltraite : « On doit dénoncer jusqu’à être entendu, sinon on est complice. »

Et bien sûr, il y a ce thème récurrent qui s’invite en permanence dans la conversation : le sort des femmes dans la société.

L’une des Liseuses mentionne Un été pourri où l’héroïne coupe aux hommes ce qu’ils ont de plus précieux. Maud fait remarquer qu’elle a reçu des menaces de mort à la parution du livre alors que les nombreuses femmes coupées en morceaux dans les romans de ses confrères ne suscitent aucune réaction particulière. Sans commentaire …

Elle mentionne l’importance de mai 68 dans la révolte des femmes. Celles-ci ont pris alors conscience de leur corps, de leur sexualité, de leur force.

Elle sait que de nombreuses femmes, que ce soit dans les fictions ou dans la réalité, sont souvent victimes de personnalités toxiques. Et pourtant son parti pris est le suivant : dans ses livres, il n’y a pas de femmes victimes. « Je veux faire bouger les choses dans les têtes de ces dames pour qu’elles ne se considèrent pas victimes parce qu’elles sont femmes. Vous ne trouverez pas une femme qui laisse un homme la violer. Mais il y a des femmes tuées et des hommes tués comme dans la vie. »

Elle reconnaît qu’il y a eu progrès dans la mesure où le viol est devenu un crime, mais qu’il y a aussi bien des régressions …

Maud Tabachnik s’anime, le sujet lui tient particulièrement à cœur …

C’est ainsi que la discussion se poursuit, pour notre plus grand plaisir. Nous en avons retranscrit l’essentiel.

Marie-France et Isabelle, 16/10/2016

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