Des orties et des hommes

Des orties et des hommes est un roman lumineux, tendre et sensible. Il est le plus autobiographique des romans de Paola Pigani et probablement aussi le plus abouti.

On y suit Pia, onze ans, et à travers ses yeux et ses ressentis, ses parents, son frère et ses sœurs, ses grands-parents. Et la vie dans une ferme.

Cellefrouin, département de la Charente, années 70-80. Les parents de Pia sont de petits agriculteurs. Ils ont peu de terres, quelques vaches et des poules. Et un emprunt au Crédit Agricole. Immigrés d’Italie, les parents et grands-parents de Pia ont accepté de travailler des terres dont personne ne voulait. La terre est rude, le métier d’agriculteur contraignant et les revenus faibles.

« Entre ceux qui vivent de rien et ceux qui vivent de peu, il n’y a pas beaucoup d’envieux par chez nous. »

Les enfants ont leur part de tâches quotidiennes à accomplir à la ferme que Valma, la sœur aînée de Pia, va tenter de fuir. Après la liberté de l’enfance, la vie au rythme de la nature, entre inondation et sécheresse, vient l’adolescence en pension à La Rochefoucauld. Les murs y sont hauts, sans couleur, et les fenêtres ont des barreaux. C’est le temps de la prise de conscience : les petits agriculteurs sont asphyxiés par la PAC et les dettes et s’organisent au sein de collectifs ; les codes sociaux de la vie en ville ne sont pas les mêmes qu’à la campagne et leur méconnaissance expose au mépris. Le monde de Pia subit des bouleversements qui lui font prendre conscience de ses racines campagnardes et italiennes. Elle découvre la honte sociale.

Des orties et des hommes raconte aussi l’attrait qu’exerce la littérature sur une jeune fille éprise de mots. Pour Paola Pigani « on peut grâce à la littérature fuir les déterminismes, fuir ce sentiment d’infériorité, de honte sociale pour prendre le risque d’être soi ailleurs ».

La force de ce roman tient au fait qu’il ne bascule jamais dans le romanesque à rebondissements : Paola Pigani déroule des saynètes de la vie quotidienne. La vie, la mort, les souvenirs de la grand-mère, les travaux à la ferme, les choix de vie du frère et des sœurs de Pia, la solitude des agriculteurs et leurs révoltes.

La justesse des descriptions et la sensualité de l’écriture donnent une force d’évocation puissante à ce texte très poétique.

« Je revois Nonna se passer la main sur la paupière, la tempe. Ses doigts suivaient ensuite toute la longueur de ses cheveux. Elle me disait de faire de même avant de cueillir les orties pour ne pas ressentir la brûlure. Ainsi m’a-t-elle transmis son geste de traverse entre soi et l’herbe folle. Je ne savais pas qu’elle était l’herbe sage ».

Je me suis laissée emporter par l’écriture de Paola Pigani qui va à l’essentiel avec simplicité et tendresse et vous recommande ce roman sans hésiter.

Florence, 23 avril 2019

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Le nouveau nom d’Elena Ferrante

elena-ferrante-le-nouveau-nom-liseuses-de-bordeauxLe nouveau nom est le titre du second volume de la saga napolitaine d’Elena Ferrante, auteure italienne dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’elle désire rester dans l’anonymat…

Nous avons déjà évoqué le premier tome de ce vaste récit intitulé L’amie prodigieuse. Pour rappel, ces romans peuvent se lire comme la chronique d’un quartier populaire de Naples dans la deuxième moitié du 20e siècle. Ils déroulent le quotidien de petites gens, ouvriers et artisans, confrontés aux problèmes de pauvreté et de promiscuité, dont la vie est réglée par les valeurs traditionnelles de la famille, soumise aux lois du patriarcat. Lire la suite

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

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Sur les conseils de Catherine, j’ai lu L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante, livre que j’ai beaucoup aimé. Pourquoi avons-nous toutes les deux aimé ce livre ?
Tout d’abord, il faut préciser qu’Elena Ferrante est une auteure bien mystérieuse. Elle n’accorde que très peu d’entretiens. Tout ce que nous savons d’elle (ou de lui ?), c’est que cette personne est née dans la région de Naples et a grandi dans un quartier pauvre avant de gravir l’échelle sociale. Lire la suite

Les nouveaux monstres de Simonetta Greggio

simonetta-greggio-les-nouveaux-monstres-les-liseuses-de-bordeauxJ’ai lu Les nouveaux monstres de Simonetta Greggio roman en lice pour le Prix des lecteurs de l’Escale du Livre 2015. Il y est décrit la vie politique italienne des trente dernières années, l’avènement de Berlusconi et ses liens avec la mafia. Le ton est engagé, l’auteure ne fait pas dans la demi-mesure. Le style est beau, gourmand.

On suit avec plaisir l’enquête d’Aria, journaliste, et sa correspondance avec son oncle Saverio, jésuite. Cependant, le personnage central de ce livre est bien la vie politique italienne, les personnages fictifs n’étant que prétexte pour décrire la corruption de l’Etat et le rôle de la mafia dans le système. Et bien qu’il soit conçu comme une fiction, le souffle romanesque ne prend pas. Lire la suite

La neige noire d’Oslo

luigi-di-ruscio-la-neige-noire-d-oslo-liseuses-de-bordeauxPublié par les excellentes éditions Anacharsis, La neige noire d’Oslo, roman de Luigi Di Ruscio, ne ressemble à aucun autre.
Il y a du Céline dans l’écriture de ce poète ouvrier métallurgiste émigré en Norvège en 1957 qui, pendant 37 ans, alterne journée de travail en usine et soirée d’écriture dans le logement HLM qu’il occupe avec sa femme et leurs quatre enfants. La langue des échanges quotidiens est le norvégien tandis que l’italien devient la langue littéraire (jamais sa femme ni ses enfants ne pourront le lire).
La neige noire d’Oslo déroule la chronique tragi-comique d’une vie familiale, prolétaire et littéraire, inédite.

Puis il y a ces longs hivers glacés aux journées très courtes et aux nuits interminables, les neiges persistent des mois durant, toute cette blancheur finit par noircir et Oslo devient la ville de la neige noire. Il y a deux sortes de voyageurs, ceux qui dans les choses les plus banales découvrent le merveilleux, l’étrange, la chose jamais vue et puis les voyageurs dégoûtés qui voient partout les mêmes choses que dans leur patrie mais en pire.

Une lecture à ne pas manquer !

Hélène