Histoire du fils

Histoire du fils est le treizième et très beau roman de Marie-Hélène Lafon qui signe une fresque subtile sur les non-dits d’une histoire familiale.

L’histoire. Histoire du fils est un roman sur l’absence, la filiation, les secrets de famille. André est le fils du titre. Son père, Paul, personnage énigmatique, est issu d’une famille aisée d’un village du Cantal, Chanterelle. Rapidement, il envisage son avenir loin de la campagne, en ville, et part dans un premier temps au lycée d’Aurillac où il a une aventure avec une infirmière plus âgée que lui, Gabrielle.

Gabrielle, la mère d’André, est une femme indépendante et libre qui confie son fils à sa sœur Hélène peu après sa naissance. Hélène accepte naturellement de le prendre en charge sans rompre aucun lien avec sa sœur. Car même si les deux sœurs ont des tempéraments opposés, elles restent liées toute leur vie. Hélène recevra sa sœur deux fois par an dans sa maison en présence d’André. André connaît donc sa mère.

L’inconnu, c’est son père. Elevé avec tendresse par sa tante Hélène et son mari Léon, choyé par ses trois cousines, il passe une enfance heureuse à Figeac dans le Lot. « Il avait été dans la maison comme une chanson vive, en dépit des ragots et de ce trou que cousait dans sa vie l’absence d’un père ». Ce trou, André l’appelle aussi le gouffre car comme le gouffre de Padirac, l’absence du père est un trou noir, profond et inconnu.

Histoire du fils traite aussi de solitude et d’appartenance. Paul, le père, s’est extrait de son milieu social, professionnellement et géographiquement. Gabrielle, elle, a fait de sa solitude un refuge qui lui permet de vivre sa double vie. Les deux ont choisi de quitter leur famille, leur village pour aller vivre à Paris. Mais ils les retrouvent au gré des circonstances.

La composition. Marie-Hélène Lafon a choisi de composer ce roman de douze chapitres, comme douze tableaux, narrant chacun une journée dont l’influence rejaillira sur André. Dans chaque tableau, un personnage révèle un bout de l’histoire d’André et en devient ainsi le personnage central. Marie-Hélène Lafon convoque tour à tour ses parents et ses enfants, sur douze jours entre le jeudi 25 avril 1908 et le vendredi 28 avril 2008, dans un désordre chronologique reflétant les circonstances désordonnées de la vie. Tout en dynamisant la narration, il permet de maintenir un suspens en faisant tomber lentement les non-dits familiaux au gré des révélations et sur plusieurs générations.

«  Je ne suis jamais capable de raconter chronologiquement : je fais toujours des plongés dans les tréfonds des consciences et dans les coulisses du temps, je fore des galeries pour tenter de déjouer – en vain, bien entendu –l’implacable linéarité du temps qui nous conduit de la naissance à la mort ».

Le récit reste proche de la psychologie des personnages, ce qui lui donne de la force. Les corps, les sensations, les odeurs, les gestes du quotidien racontent les sentiments et les états d’âmes des personnages. « J’essaie d’être à la fois dedans, à l’orée de leur conscience, et de me tenir à la bonne distance pour les donner à voir ».

L’écriture. Marie-Hélène Lafon écrit d’où elle vient. Histoire du fils commence et se termine à Chanterelle, village du Cantal, Cantal qui est tout à la fois sa terre natale, la terre de son enfance, son « pays premier » comme elle aime à le dire, et l’épicentre de son écriture. Son écriture est, dans ce roman, plus épurée, au moins dans le lexique. Elle choisit dans son dictionnaire, en plus des mots du Pays d’en haut – ceux qui décrivent l’estive, le vent froid, la Santoire – des mots qui décrivent l’amour, la tendresse et la solitude.

« Je fais partie de celles et ceux qui ont déserté. […] Pour autant, j’ai conservé avec le pays premier des liens très forts. […] Dans ma vie, « attachement » et « arrachement » ne se séparent pas. Le lien est indéfectible, il me constitue. Je ne peux pas défaire ce pli originel, pas seulement pour la douleur, mais aussi pour la jubilation, la joie partagée d’être en pays haut. » (extrait de Le pays d’en haut, entretien avec Fabrice Lardreau, Ed. Arthaud).

Histoire du fils est un très bon roman, subtil, à l’écriture travaillée. A lire, assurément.

Florence, 4 décembre 2020

Ce qu’il faut de nuit

laurent petitmangin ce qu il faut de nuit

Nous vous avons réservé une petite sélection de premiers romans de la rentrée littéraire. Aujourd’hui, le premier roman de Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit (La manufacture de livres), en librairie ce 20 août.

Résumé éditeur C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d’hommes en devenir.

L’extrait  « Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde. Mon regard allait des coteaux presque dans l’obscurité à leurs visages bien éveillés, francs, éclairés par notre lampe-tempête. J’étais content ce soir-là et tous ceux qui avaient suivi. Je profitais de cette période. Il y avait déjà trois mois que la moman était partie, j’avais évacué la peur de ne pas y arriver, de ne pas faire face à tout ce qu’il y avait à organiser, à gérer. Tout ce que j’avais déjà entrevu depuis trois ans. C’était terrible à dire, mais c’était presque plus facile maintenant qu’il n’y avait plus l’hôpital, les soirées et les dimanches passés à attendre. Presque plus facile. Si elle m’avait entendu. C’était pourtant vrai, et les vacances n’avaient jamais autant mérité leur nom. »

On aime… 
Entendre la voix de ce père qui ploie mais tient bon, portant à bout de bras ses deux fils jusqu’à l’âge adulte, parfois déçu et couvert de honte, parfois fier, toujours présent pour eux. 
Ressentir sous la plume de l’auteur la pudeur de ce père, celui d’un coeur simple, un taiseux, un homme à l’affection maladroite. L’auteur habite les personnages avec justesse, finesse et une discrète empathie.
Lire ce récit social et familial, ode aux petites gens à qui la vie ne fait pas de cadeaux. Ni caricatural ni larmoyant.

Un premier roman tout en délicatesse, en tout point abouti
Il arrive parfois dans la vie d’un lecteur que des personnages de roman l’accompagnent quelque temps, lovés dans un coin de sa mémoire. Ce fut le cas pour moi ici. Longtemps après avoir refermé ce livre j’ai repensé à ce père et ses fils. Et si les choses s’étaient passées autrement. Et si…?

Marisa, 20 août 2020

Les enfants des autres de Pierric Bailly

Les enfants des autres, de Pierric Bailly« Mon truc à moi c’est plutôt la fuite, la fuite en forêt. C’est comme ça que je réagis quand la situation me dépasse, quand je craque, quand ça déborde. Je sors de la maison et pars marcher une heure ou deux dans les bois. Une heure ou deux… ou bien la nuit entière. Une fois je suis même revenu avec des croissants et du pain frais. »

Bobby vit avec Julie dans une petite ville de province. Il travaille sur des chantiers. Il aime marcher dans la forêt qu’il connaît bien où une découverte macabre vient d’avoir lieu : le corps d’une femme assassinée. Bobby aime rendre visite à sa grand-mère et aime ses enfants. Ses enfants ? Mais ce sont les enfants de leurs amis Max et Alexa, prétend Julie quand Bobby les cherche partout dans la maison. Et Bobby ne sait plus très bien surtout depuis qu’il a surpris, croit-il, Julie avec Max, son meilleur ami, dans une scène sans équivoque. (Résumé éditeur)

Bobby traverse une mauvaise passe. Que se passe-t-il dans sa tête ? Pourquoi tout le monde semble lui dissimuler la vérité ?
Les enfants des autres est un roman à rebondissement, rythmé et haletant, servi par un style fluide et sobre, proche de la langue parlée. L’auteur prend un malin plaisir à déstabiliser le lecteur en disséminant les indices (s’agit-il vraiment d’indices ?) et multipliant les fausses pistes, pour l’emmener dans un récit où vérité et fantasme se mêlent et se confondent.
A travers Bobby et Max, tous deux en proie au doute, Pierric Bailly interroge le désir de paternité, analyse les craintes qui s’emparent des jeunes pères et les regrets éprouvés parfois à l’égard de la vie d’avant.
Sait-on vraiment qui est Bobby et qui est vraiment Max ? Et lequel des deux a l’existence la plus enviable ? Et Julie, pourquoi personne ne semble se préoccuper de sa disparition ? Si vous aimez jouer et perdre pied, vous adorerez ce livre que vous ne pourrez plus lâcher.

Marisa, 14 mars 2020

Avant que j’oublie

Avant que j'oublie, d'Anne PaulyAvec ce post se termine l’exploration des cinq romans sélectionnés pour le Prix des lecteurs-Escale du Livre 2020. 

Ecrire sur un sujet grave avec une grande pudeur et une bonne dose de dérision, c’est possible !
Sur un ton très personnel, Anne Pauly nous fait partager une aventure humaine incontournable : le deuil d’un parent.

Anne affronte la mort de son père et le cafard qui s’en suit. Ce père était un homme complexe, pas facile à aimer, alcoolique longtemps puis, sur le tard, désireux d’une relation apaisée avec ses enfants. Après sa mort, en organisant son enterrement, en rangeant sa maison, en lisant des lettres, Anne découvre d’autres facettes de ce père qu’elle avait appris à aimer « malgré tout ». Derrière l’image de ce vieil homme unijambiste et bordélique se dessine un adolescent amoureux, un ami fidèle, un père fier de ses enfants.

On partage avec cette femme adulte qui se sent désormais orpheline, les moments de solitude, de doute, de douleur et les attendrissements pour ce père qui la fatiguait avec ses manies et ses grigris mais l’appelait « ma doucette » et l’aimait si maladroitement. Anna Pauly sait aussi, et c’est un des charmes de ce livre, nous faire sourire, souvent. L’enterrement, avec ses rites absurdes et les zombies des pompes funèbres, est un moment réjouissant. Il y en a de nombreux autres dans ce livre à la fois tendre et drôle. Anne Pauly sait débusquer dans les situations les plus tristes et les plus banales, le grain de folie, d’étrangeté, la part d’absurdité.

Avant que j’oublie est un premier roman profond et juste sur la façon dont on peut apprivoiser la disparition et toucher ainsi à une forme de sagesse. C’est aussi un très savoureux moment de lecture.

Isabelle, 11 mars 2020

Un poisson sur la lune

« Le problème de Jim, c’est qu’il n’arrive pas à entrer dans sa propre vie, et il va laisser ce problème en héritage. »

David Vann n’a que 13 ans lorsque son père se suicide d’un coup de revolver dans la tempe, deux semaines après que son fils ait refusé de partir vivre avec lui quelque temps en Alaska.

Longtemps hanté par ce drame, David Vann avait évoqué la relation entre un père et son fils dans Sukkwan Island, roman qui l’avait révélé au public français (Prix Médicis 2010). Il avait imaginé alors l’histoire d’un fils partant vivre en Alaska avec son père. Une façon peut-être d’expier sa faute, de s’alléger de sa culpabilité.

Cette fois-ci, dans Un poisson sur la lune, David Vann s’attaque au coeur du problème. Il donne la parole à son père et lui offre le premier rôle de ce roman, trois jours avant son suicide.
D’une plume féroce, sans concession, l’écrivain américain raconte la tentative désespérée d’un homme parvenu aux limites de sa vie. Profondément dépressif, Jim Vann accepte de quitter l’Alaska trois jours afin de commencer un traitement et retrouver les siens.

« Et si rien de tout ceci n’avait existé ? Si chaque vie avait été imaginée différemment ? Il aurait eu une chance. Cette version ne lui convient pas. »

Même si nous connaissons la fin tragique de cette histoire, nous sommes happés par ce roman, projetés dans la tête de Jim, prisonniers du flot de ses pensées obsédantes, parfois euphoriques, profondément désespérées. Tout en ressentant de la pitié et du dégoût pour cet homme, on se surprend à souhaiter une issue favorable à ce récit. Pourtant, au fil des pages, le drame se dessine, inéluctable.

Marisa, 17 mars 2019