Les enfants sont rois de Delphine de Vigan

Kimmy Diore a disparu. Cette petite fille de 6 ans, devenue une star grâce à YouTube et Instagram, est introuvable. On pourrait croire que le dernier roman de Delphine de Vigan est une simple intrigue ayant pour but de retrouver Kimmy et de savoir qui l’a enlevée. Que nenni ! Cet événement est surtout un prétexte pour évoquer notre société qui s’engouffre dans le monde du virtuel et des likes à gogo. De 2001 à 2031, l’auteur retrace et imagine notre rapport à l’Ecran télévisuel puis numérique.

Au moment de la finale de l’émission Loft Story, Mélanie Diore (la mère de Kimmy) est une adolescente qui trouve dans la télé réalité un moyen de combler un vide existentiel. Lorsqu’elle sera une jeune maman, c’est auprès de Facebook qu’elle trouvera le sentiment d’exister. Sa vie ne lui suffit pas. En passant de la position de celui qui regarde à celui qui est regardé, son bonheur prend forme. Etre vue, regardée, admirée lui semble à la portée de tous et elle veut en profiter. Sur sa chaîne YouTube et ses comptes Instagram, elle fait un carton. Ses enfants ont un succès fou. Alors elle les filme tous les jours, dévalisant les magasins, laissant les internautes décider de tel ou tel achat, ou rire de leur « PQ battle » en période de confinement. Kimmy a grandi dans ce monde parallèle offert à chacun sur son écran de téléphone. 

Oui mais Kimmy a disparu.

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Histoire du fils

Histoire du fils est le treizième et très beau roman de Marie-Hélène Lafon qui signe une fresque subtile sur les non-dits d’une histoire familiale.

L’histoire. Histoire du fils est un roman sur l’absence, la filiation, les secrets de famille. André est le fils du titre. Son père, Paul, personnage énigmatique, est issu d’une famille aisée d’un village du Cantal, Chanterelle. Rapidement, il envisage son avenir loin de la campagne, en ville, et part dans un premier temps au lycée d’Aurillac où il a une aventure avec une infirmière plus âgée que lui, Gabrielle.

Gabrielle, la mère d’André, est une femme indépendante et libre qui confie son fils à sa sœur Hélène peu après sa naissance. Hélène accepte naturellement de le prendre en charge sans rompre aucun lien avec sa sœur. Car même si les deux sœurs ont des tempéraments opposés, elles restent liées toute leur vie. Hélène recevra sa sœur deux fois par an dans sa maison en présence d’André. André connaît donc sa mère.

L’inconnu, c’est son père. Elevé avec tendresse par sa tante Hélène et son mari Léon, choyé par ses trois cousines, il passe une enfance heureuse à Figeac dans le Lot. « Il avait été dans la maison comme une chanson vive, en dépit des ragots et de ce trou que cousait dans sa vie l’absence d’un père ». Ce trou, André l’appelle aussi le gouffre car comme le gouffre de Padirac, l’absence du père est un trou noir, profond et inconnu.

Histoire du fils traite aussi de solitude et d’appartenance. Paul, le père, s’est extrait de son milieu social, professionnellement et géographiquement. Gabrielle, elle, a fait de sa solitude un refuge qui lui permet de vivre sa double vie. Les deux ont choisi de quitter leur famille, leur village pour aller vivre à Paris. Mais ils les retrouvent au gré des circonstances.

La composition. Marie-Hélène Lafon a choisi de composer ce roman de douze chapitres, comme douze tableaux, narrant chacun une journée dont l’influence rejaillira sur André. Dans chaque tableau, un personnage révèle un bout de l’histoire d’André et en devient ainsi le personnage central. Marie-Hélène Lafon convoque tour à tour ses parents et ses enfants, sur douze jours entre le jeudi 25 avril 1908 et le vendredi 28 avril 2008, dans un désordre chronologique reflétant les circonstances désordonnées de la vie. Tout en dynamisant la narration, il permet de maintenir un suspens en faisant tomber lentement les non-dits familiaux au gré des révélations et sur plusieurs générations.

«  Je ne suis jamais capable de raconter chronologiquement : je fais toujours des plongés dans les tréfonds des consciences et dans les coulisses du temps, je fore des galeries pour tenter de déjouer – en vain, bien entendu –l’implacable linéarité du temps qui nous conduit de la naissance à la mort ».

Le récit reste proche de la psychologie des personnages, ce qui lui donne de la force. Les corps, les sensations, les odeurs, les gestes du quotidien racontent les sentiments et les états d’âmes des personnages. « J’essaie d’être à la fois dedans, à l’orée de leur conscience, et de me tenir à la bonne distance pour les donner à voir ».

L’écriture. Marie-Hélène Lafon écrit d’où elle vient. Histoire du fils commence et se termine à Chanterelle, village du Cantal, Cantal qui est tout à la fois sa terre natale, la terre de son enfance, son « pays premier » comme elle aime à le dire, et l’épicentre de son écriture. Son écriture est, dans ce roman, plus épurée, au moins dans le lexique. Elle choisit dans son dictionnaire, en plus des mots du Pays d’en haut – ceux qui décrivent l’estive, le vent froid, la Santoire – des mots qui décrivent l’amour, la tendresse et la solitude.

« Je fais partie de celles et ceux qui ont déserté. […] Pour autant, j’ai conservé avec le pays premier des liens très forts. […] Dans ma vie, « attachement » et « arrachement » ne se séparent pas. Le lien est indéfectible, il me constitue. Je ne peux pas défaire ce pli originel, pas seulement pour la douleur, mais aussi pour la jubilation, la joie partagée d’être en pays haut. » (extrait de Le pays d’en haut, entretien avec Fabrice Lardreau, Ed. Arthaud).

Histoire du fils est un très bon roman, subtil, à l’écriture travaillée. A lire, assurément.

Florence, 4 décembre 2020

Arcadie

Farah n’a que six ans lorsqu’elle arrive avec ses parents et sa grand-mère à Liberty House. Ici se retrouvent toutes les personnes incapables d’affronter le monde extérieur. Une façon de soigner leur peur « des nouvelles technologies, du réchauffement climatique, des parabènes, des sulfates, du contrôle numérique, des salades en sachet, de la concentration de mercure dans les océans, du gluten, de la pollution des nappes phréatiques, du glyphosate, de la déforestation, des produits laitiers, de la grippe aviaire, du diesel, des pesticides, du sucre raffiné, des perturbateurs endocriniens, des compteurs Linky... ». Dans ce phalanstère vous êtes en zone blanche. Vous évoluez à poil dans la nature, vous saluez le soleil et vous mangez végétarien. 

C’est pour la belle et neurasthénique Bichette que Farah et sa famille sont venues ici. Bichette c’est le nouveau nom donné à la mère de Farah par Arcady, le grand gourou de cette communauté qui va rebaptiser chacun d’entre eux.

A Liberty House, on vit autrement, mais on n’est pas coupé du monde. Les enfants sont scolarisés à l’extérieur. Farah va avoir une enfance hors normes dans une confrérie du libre esprit.

A quatorze ans, elle ne pense qu’à une chose : faire l’amour avec Arcady. Il faut dire que ce père spirituel a une activité sexuelle frénétique. 

« Ce prodige érotique, cet homme-fontaine dispensant généreusement sa semence mais aussi son temps, son énergie, son attention, son désir, son plaisir…. Arcady, il a raté sa vocation : il aurait dû faire hardeur. »

L’adolescente voit son corps changer, et pas qu’un peu. Elle mesure 1m78, elle est carrée et musclée. Elle a une hypercyphose dorsale, des yeux tombants, un nez plat et des lèvres mal définies. Cette absence de grâce n’est rien à côté des transformations qui l’attendent. Malgré tout, elle va découvrir le plaisir dans cette confrérie libertine.

C’est avec beaucoup de lucidité que Farah décrit le monde dans lequel elle vit et sa quête d’identité. Même quand elle en partira (l’arrivée d’un migrant ayant chamboulé ses convictions), elle continuera à défendre cet éden préservé du mal. 

Avec Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam nous propose de façon satirique de vivre dans un refuge pour freaks, le temps d’une lecture. Son écriture riche en vocabulaire est aussi drôle pour les citations d’auteurs célèbres qu’elle transforme et mêle à son texte de façon acrobatique. Elle nous interroge également : comment définir la liberté ? Vous trouverez peut être la réponse dans ce roman troublant.

Babeth, 25 août 2020

Ce qu’il faut de nuit

laurent petitmangin ce qu il faut de nuit

Nous vous avons réservé une petite sélection de premiers romans de la rentrée littéraire. Aujourd’hui, le premier roman de Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit (La manufacture de livres), en librairie ce 20 août.

Résumé éditeur C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d’hommes en devenir.

L’extrait  « Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde. Mon regard allait des coteaux presque dans l’obscurité à leurs visages bien éveillés, francs, éclairés par notre lampe-tempête. J’étais content ce soir-là et tous ceux qui avaient suivi. Je profitais de cette période. Il y avait déjà trois mois que la moman était partie, j’avais évacué la peur de ne pas y arriver, de ne pas faire face à tout ce qu’il y avait à organiser, à gérer. Tout ce que j’avais déjà entrevu depuis trois ans. C’était terrible à dire, mais c’était presque plus facile maintenant qu’il n’y avait plus l’hôpital, les soirées et les dimanches passés à attendre. Presque plus facile. Si elle m’avait entendu. C’était pourtant vrai, et les vacances n’avaient jamais autant mérité leur nom. »

On aime… 
Entendre la voix de ce père qui ploie mais tient bon, portant à bout de bras ses deux fils jusqu’à l’âge adulte, parfois déçu et couvert de honte, parfois fier, toujours présent pour eux. 
Ressentir sous la plume de l’auteur la pudeur de ce père, celui d’un coeur simple, un taiseux, un homme à l’affection maladroite. L’auteur habite les personnages avec justesse, finesse et une discrète empathie.
Lire ce récit social et familial, ode aux petites gens à qui la vie ne fait pas de cadeaux. Ni caricatural ni larmoyant.

Un premier roman tout en délicatesse, en tout point abouti
Il arrive parfois dans la vie d’un lecteur que des personnages de roman l’accompagnent quelque temps, lovés dans un coin de sa mémoire. Ce fut le cas pour moi ici. Longtemps après avoir refermé ce livre j’ai repensé à ce père et ses fils. Et si les choses s’étaient passées autrement. Et si…?

Marisa, 20 août 2020

Tous tes enfants dispersés

Tous tes enfants dispersés, de Beata Umubyeyi Mairesse

Avec ce post continue l’exploration des cinq romans sélectionnés pour le Prix des lecteurs-Escale du Livre 2020. 

Dans son magnifique premier roman, Tous tes enfants dispersés, Béata Umubyeyi Mairesse apprivoise les fantômes du passé et les silences de trois générations de Rwandais.

1997. Blanche revient à Butare, ville de la province du sud du Rwanda, trois ans après en être partie pour se protéger du génocide alors en cours. Pour retrouver sa mère, Immaculata. Elle espère renouer avec quelques habitudes de son enfance comme celle où elle profitait de la douceur des soirées rwandaises assise sur un petit banc de la barza, la terrasse couverte entourée de jacarandas bleus, en parlant avec sa mère. Mais l’enfance est finie depuis longtemps et la violence du génocide a rendu Immaculata silencieuse. Les retrouvailles tant attendues ne sont pas celles espérées.

La famille de Blanche est « une famille à repriser ». Blanche se sent coupable d’avoir échappé au génocide en rejoignant la France quand son frère, Bosco, s’est engagé dans l’armée rwandaise. Immaculata, la Tutsie, a vécu des mois la peur au ventre terrée dans la cave d’une librairie pour échapper à la barbarie. Les survivants de cette période sont profondément meurtris. Les retrouvailles sous les jacarandas sont celles de ceux ayant réchappé au pire, à l’horreur absolue. Ce sont des retrouvailles de « cœurs en lambeaux ». Alors, même si Blanche s’agace de ce que son frère veut faire d’elle une complice du gouvernement français dont les agissements restent coupables, même si elle regrette le silence de sa mère, elle tente de tisser des liens entre elle et ceux qui sont restés.

« Mais n’est-ce pas pour cela que j’étais revenue ici, pour tisser une virgule entre hier et demain et retrouver le fil de ma vie ? »

Tous tes enfants dispersés questionne la transmission de son histoire. Que peut-on savoir de son histoire quand sa mère se refuse à parler ? Il faut du temps à Immaculata pour qu’elle accepte de se livrer en pointillé. Au fil d’un récit pudique, le lecteur apprend qu’elle a eu deux enfants dont un hors mariage, ce qui lui a valu en son temps les reproches de la société rwandaise. Deux amants, donc. Damascène, l’étudiant hutu et Antoine l’ingénieur français. Sa vie a été chahutée par l’histoire de son pays : elle perd son premier amant après les conflits entre Hutus et Tutsis de 1973, puis le second lorsqu’il choisit de repartir dans son pays natal. Immaculata, elle, reste à Butare avec ses enfants.

Ce roman est avant tout celui des mères persévérantes. Immaculata, bien sûr, mais aussi Blanche qui construit sa vie à Bordeaux loin de sa famille entre culpabilité, exil et racisme.

Béata Umubyeyi Mairesse interroge également l’identité métis. Blanche est métis, comme l’est son fils Stokely dont le père est médocain par sa mère et antillais par son père. « Les personnages essayent de s’approprier une identité si possible pacifiée. Ce n’est pas le cas pour tous. »

« La littérature permet de soulever le couvercle du chagrin et de se parler ».

La force de ce roman est de donner une voix à Immaculata, à Blanche et à Stokely. Trois générations s’expriment dans une écriture sensible et pudique. Si le cou est le couvercle du chagrin, comme le dit un proverbe rwandais, Béata Umubyeyi Mairesse le soulève pour faire entendre les vies de ses personnages bouleversés par la brutalité. Magnifique.

Florence, 9 mars 2020