La malle aux livres des Comptoirs de Magellan

Je ne remercierai jamais assez mon amie Agnès de m’avoir fait découvrir, il y a bien longtemps, cette boutique de Bordeaux : Les Comptoirs de Magellan. C’est devenu un incontournable lorsque je dois faire des achats en ville. On y trouve de tout : une bonne bouteille de vin au sous-sol, un portefeuille en cuir de buffle à l’étage, et au rez-de-chaussée, au milieu d’une vaisselle délicate et des pulls colorés … des livres. A la veille de Noël, j’avais envie de vous faire un cadeau : partager avec vous, si vous ne le connaissez pas déjà, ce lieu magique. Et la meilleure façon de le connaître, c’est de faire parler ses propriétaires…

Quand et comment est né ce magasin ? En 2003 dans la canicule d’un été trop chaud… Nous étions quatre anciens de Nature et découvertes à vouloir partager notre soif de voyages. Notre but : satisfaire les voyageurs réels ou imaginaires au travers de la littérature, de la culture, des objets, des senteurs et des saveurs. Nous avons aussi une zone enfant pour sensibiliser les plus jeunes à la diversité du monde.

Indépendant ou chaîne de magasin ? Nous  sommes une entreprise à taille humaine avec trois magasins (à Bordeaux, Libourne et la Teste). Pas de logique de chaînes ou de business-plan de grande expansion. Notre développement se fait au fil des rencontres.

Comment choisissez-vous les livres (et romans en particulier) que vous vendez ? Nous ne sommes pas inféodés à l’office. Les livres que nous avons sont référencés par Roxane qui a suivi une formation de philo et métiers du livre. C’est un mélange de nouveautés, de fond et surtout de coups de coeur. Nous vendons aussi des livres à des personnes qui ne rentrent pas forcément dans les librairies traditionnelles. 

Quels sont les livres que vous vendez le plus ? En cette période de fêtes (mais cela fluctue avec nos coups de cœurs et nos dernières lectures… tout est  relatif), voici quelques exemples : 

Encore des nouilles (chroniques culinaires) de Pierre Desproges
Le restaurant de l’amour retrouvé de Ito Ogawa
Les fiancés de l’hiver de Christelle Dabos, un super roman ado/adulte qui se dévore

Quels sont vos coups de cœur lecture, vos conseils pour Noël ?
Le royaume des voix, roman espagnol d’Antonio Muñoz Molina. Roman choral magnifique qui évoque, à travers de multiples personnages, la vie des habitants d’un village perdu au fin fond de l’Andalousie sur une centaine d’années. Un chef d’oeuvre : il donne la voix à des sans voix, des témoins de leur temps courageux.

Underground Railroad de Colson Whitehead. Fuite d’une esclave noire du Sud à travers un réseau clandestin d’hommes voués à les aider. Beau roman, le sujet est tellement ardu : doter une esclave presque analphabète d’une pensée réflexive sur l’identité noire qui revendique et prend conscience de son propre pouvoir politique dans cette Amérique blanche terrorisée par cette force. Après Toni Morrison, c’est courageux d’écrire sur le sujet.

La chorale des maîtres bouchers, roman de Louise Erdrich.

L’incroyable histoire de Wheeler Burden, de Selden Edwards. Passé un peu au travers de la critique… Un enfant qui naît juste après la guerre, de bonnes fées qui semblent régir sa vie… Et pan ! Un matin, il se réveille dans la Vienne des années 30. Belle histoire, originalité et surprise jusqu’à la fin.

Le bourreau de Gaudi, polar de Aro Sainz de la Maza. Haletant, original, impossible à lâcher !

En jeunesse, nous vous conseillons tous les romans de Jean-Claude Mourlevat : on aime Le combat d’hiver, Le chagrin du roi mort ou Terrienne.

En récit de voyage, nous aimons beaucoup Sylvain Tesson : nous vous conseillons tout de lui !

 

Propos recueillis par Babeth, décembre 2017

Les Comptoirs de Magellan se trouvent :
16 rue Ravez à Bordeaux
32 place Abel Surchamp à Libourne
251 avenue du Parc des Expositions à La Teste-de-Buch

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Marcher droit et tourner en rond

Ce roman d’Emmanuel Venet se présente sous la forme d’un monologue intérieur dont le narrateur est un autiste de 45 ans atteint du syndrome d’Asperger. Emmanuel Venet y renouvelle une perspective littéraire – déjà utilisée par Montesquieu et Voltaire (excusez du peu !!), respectivement dans les Lettres persanes et L’ingénu – qui consiste à observer le monde en changeant radicalement de point de vue. Ici, c’est par le biais du trouble mental que s’effectue le déplacement. Lire la suite

Je pensais que mon père était Dieu

je-pensais-que-mon-pere-etait-dieu-paul-auster-liseuses-de-bordeauxEn septembre 1999, sur les ondes d’une radio nationale, Paul Auster demande aux auditeurs américains de lui envoyer des récits qui ont marqué leur vie.
« Ce qui m’intéressait le plus, ai-je précisé, c’étaient des histoires non conformes à ce que nous attendons de l’existence, des anecdotes révélatrices des forces mystérieuses et ignorées qui agissent dans nos vies, dans nos histoires de famille, dans nos esprits et nos corps, dans nos âmes. En d’autres termes, des histoires vraies aux allures de fiction. »
Sur 4000 textes reçus, l’écrivain en sélectionne 172 qu’il réunit dans cette anthologie.
Que vous choisissiez de lire les textes dans l’ordre ou en les picorant, de-ci, de-là, au gré de vos envies, parcourir ce recueil est un ravissement. Parfois poétiques, parfois drôles, parfois nostalgiques, ces récits constituent un point de vue kaléidoscopique sur la réalité américaine. Paul Auster nous fait côtoyer l’intime, traque ces petits riens, ces instants où la vie quitte la banalité du quotidien pour rejoindre l’extraordinaire, sans pour autant perdre son caractère profondément humain.
Un livre à avoir à portée de main, dans sa bibliothèque, et à lire et relire sans modération.
Marisa, 28 novembre 2017

Le corps de ma mère de Fawzia Zouari

Invitée cette année au festival Lettres du monde, Fawzia Zouari est une écrivaine et journaliste tunisienne. Florence a lu Le corps de ma mère, un roman paru l’an dernier aux éditions Joëlle Losfeld.


Dans Le corps de ma mère, Fawzia Zouari écrit sa mère avec sincérité et pudeur. Elle a attendu près de dix ans après sa mort pour oser ce récit intime, pour raconter la vie de cette femme bédouine tunisienne que la tradition locale a enfermée et soustraite très jeune aux regards des hommes. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de mieux la connaître de son vivant, mais les réponses aux questions de sa fille étaient sans appel :

« On peut tout raconter ma fille, la cuisine, la guerre, la politique, la fortune ; pas l’intimité d’une famille. C’est l’exposer deux fois au regard. Allah a recommandé de tendre un rideau sur tous les secrets, et le premier des secrets s’appelle la femme ».

Heureusement pour nous, Fawzia Zouari transgresse ces paroles pour nous livrer un récit éclairant les conditions de vie des femmes dans une société patriarcale. Et si le déclencheur de l’écriture de ce récit est la révolution du Jasmin de 2007 en Tunisie, ce n’est pas un hasard : il a fallu les promesses d’un changement dans la société pour que l’auteure se penche sur ce qu’était la société tunisienne « avant ».

Yamna n’a pas décidé de sa vie. Elle a été mariée jeune à un cousin, n’est presque pas allée à l’école, sortait peu de chez elle. C’est une femme autoritaire, rétive aux confidences et peu portée sur la tendresse, une femme qui élève ses nombreux enfants. Yamna n’est qu’une mère, comme la société le lui demande. Pour autant, à la fin de sa vie, elle s’éprend du gardien de son immeuble et prétend avoir la maladie d’Alzheimer pour s’autoriser à dire à tous ce qu’elle pense réellement d’eux ! Et c’est certainement ce qui fait de ce récit un récit inédit : en montrant sa mère dans toute sa vérité, Fawzia Zouari la désacralise, bien que cela soit considéré comme particulièrement impudique au Maghreb.

Et l’on sent que Fawzia Zouari n’est pas très à l’aise quand elle doit présenter son livre à ses sœurs : « Je ne leur ai pas dit tout le contenu du récit, je leur ai juste dit que j’avais pris leur revanche en racontant l’épisode où notre mère a brûlé leur cartable pour qu’elles n’aillent plus à l’école ». Elle est aussi allée se recueillir sur la tombe de sa mère pour lui demander pardon pour avoir osé écrire ce livre.

Fawzia Zouari n’écrit qu’en français. « Je n’ai jamais envisagé d’écrire ce livre en arabe. Je me suis demandée si l’arabe était ma langue maternelle. L’arabe est une langue masculine car elle pose la loi pour les femmes. C’est une langue paternelle. Une langue maternelle est une langue qui réussit à dire les mères sans les trahir

Le corps de ma mère fait le récit sincère d’une femme du siècle dernier. A lire de toute urgence.

Florence, 24 novembre 2017

Emmanuel Dongala : « En écrivant, j’aime dire les choses cachées »

Du 14 au 19 novembre, Emmanuel Dongala était à Bordeaux, invité par le festival Lettres du Monde. Nous avions déjà parlé de Photo de groupe au bord du fleuve, cette fois penchons-nous davantage sur son oeuvre, traduite dans une douzaine de langues. 

Les romans d’Emmanuel Dongala s’emparent d’un moment historique plus ou moins proche de notre époque et nous les restituent avec clairvoyance. Alors que son dernier roman, La sonate à Bridgetower nous plonge dans l’Europe du XVIIIème siècle, ses premiers livres décrivaient des périodes plus contemporaines, comme la guerre civile au Congo à la fin des années 90 dans Johnny Chien Méchant ou la lutte de femmes pour tirer un meilleur revenu de leur travail dans Photo de groupe au bord du fleuve.

« Il y a plusieurs écueils à éviter quand on plante des personnages dans un événement marquant comme une guerre civile. Je ne voulais pas tomber dans le journalisme, ni écrire un rapport de l’ONU. Et j’ai dû prendre garde à la subjectivité. J’avais un parti pris quand j’ai écrit Johnny Chien Méchant, puisque je suis originaire d’une région du Congo où était localisé un des groupes partie prenante de cette guerre. J’ai dû prendre du recul. »

De fait, il est parti vivre aux Etats-Unis où des amis l’ont aidé à trouver un poste d’enseignant en chimie, « son métier », comme il aime à le rappeler.

Mais ce qui transcende l’histoire de Johnny Chien Méchant, c’est la construction de la narration autour de l’alternance des points de vue entre ses deux personnages principaux, l’enfant soldat et la jeune fille, écrits chacun à la première personne du singulier. Dans Photo de groupe au bord du fleuve, en revancheEmmanuel Dongala change de point de vue en choisissant la deuxième personne pour raconter son histoire.

« J’ai commencé par utiliser le « je » pour raconter cette histoire de femmes, mais ça sonnait faux. Alors j’ai essayé avec « elle » mais cela donnait trop de distance. Avec « tu », on entend la voix de cette femme se parler à elle-même. C’est sa voix. »

Et le lecteur n’en est que plus près de sa quête de liberté et de dignité.

« En écrivant, j’aime dire les choses cachées. »

Emmanuel Dongala ne cache pas le plaisir qu’il a eu à écrire La sonate à Bridgetower. Racontant l’histoire d’un musicien mulâtre, George Bridgetower, un temps ami de Beethoven, qui lui dédia une sonate avant de retirer sa dédicace pour la donner à un autre musicien, Kreutzer (qui ne la joua jamais), ce roman est le premier dont l’intrigue ne se déroule pas en Afrique. Son écriture a nécessité une longue phase de documentation sur l’Europe du XVIIIème siècle, près de cinq ans, lui donnant une forte densité et une belle érudition. Il est même allé jusqu’à prendre des cours de musicologie dont il semble encore sous le charme !

Mais c’est la description de la place des mulâtres dans la société qui fait l’originalité de ce roman.

« Déjà à cette époque en France on trouvait qu’il y avait trop de noirs. Une police était chargée de les contrôler. Certains étaient bien intégrés et formaient une élite, comme le Chevalier de Saint-George ou le général Dumas, mais cette intégration avait des limites. »

Le parcours initiatique de George Bridgetower traite de la difficile condition noire dans la société et de la mise en question de l’esclavage. Et si Emmanuel Dongala rappelle que Voltaire a écrit des pamphlets contre les noirs, c’est pour mieux citer Condorcet : « Quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères ».

Emmanuel Dongala nous offre encore une belle lecture … pour notre plus grand bonheur.

Florence, 20 novembre 2017