Les soeurs de Blackwater

Les soeurs Blackwater de Alyson Hagy

Le contexte historique du récit pourrait se définir comme une dystopie survivaliste. Toutefois, dans mon imagination, l’histoire se situe après une guerre, celle de Sécession par exemple. La situation d’un pays après une telle rupture historique provoque forcément un contexte survivaliste dans lequel s’inscrivent les épidémies que la narratrice évoque.

Dans ce décor, elle brosse le portrait de deux sœurs, dont l’une était guérisseuse et morte au moment du récit. Son souvenir hante la seconde. Celle-ci a un don : elle sait lire et écrire. Ses contemporains l’envient car il n’y a plus grand monde sachant rédiger de belles lettres comme elle. De fait, elle met cette capacité à disposition de ceux qui en ont besoin : un homme lui demande une lettre résumant les étapes de sa vie. Il s’agit pour lui qu’elle aille demander pardon en son nom, dans un lieu prévu à cet effet. Après beaucoup d’hésitation, elle accepte et son périple se transforme en une quête initiatique où elle se découvre et se réconcilie avec elle-même.

C’est une très belle histoire de femme un peu sorcière, un peu chamane qui pense connaître son monde et elle-même. Cette femme n’a pas de nom et ne fait que survivre plutôt que vivre. Accepter de porter la parole d’une personne lui permet de se révéler elle-même et de trouver la force d’aimer. Un très beau texte !

Bérengère, 15 avril 2020

Fenêtre sur crime

Fenêtre sur crime, de Linwood BarcayRay est illustrateur. A la mort de son père, il revient dans la maison familiale où vit Thomas, son frère schizophrène qui est persuadé de travailler pour la CIA.
En effet, Thomas est convaincu qu’une menace terroriste imminente plane sur les Etats-Unis et que Bill Clinton lui a confié la délicate mission de sauver son pays. Durant cette attaque, le système informatique sera anéanti et toutes les données stockées sur la Toile détruites.

Le temps presse.

Il lui faut mémoriser le plus vite possible les plans de tous les espaces terrestres, du plus petit village à la plus grande mégalopole. Jour après jour, devant son ordinateur, il parcourt la planète, s’appuyant sur les prises de vues du logiciel Whirl 360.

Mais sa mission se complique lorsque, au cours d’une de ses déambulations virtuelles, son regard est attiré par une silhouette, au deuxième étage d’un immeuble new-yorkais. Une tête humaine tournée vers la fenêtre est enfermée dans un sac plastique. De quand date cette image ? Thomas est-il témoin d’un crime ? Faut-il avertir la CIA ? Peut-il en parler à son frère Ray ?

Toutes les réponses sont dans ce livre, un roman que vous ne pourrez plus lâcher.

Marisa, 27 mars 2020

Les revenants de Laura Kasischke

« La scène de l’accident était exempte de sang et empreinte d’une grande beauté.
Telle fut la première pensée qui vient à l’esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture. 
Une grande beauté. 
La pleine lune était accrochée dans la ramure humide et nue d’un frêne. L’astre déversait ses rayons sur la fille, dont les cheveux blonds étaient déployés en éventail autour du visage. Elle gisait sur le côté, jambes jointes, genoux fléchis. »

Les revenants de Laura KasischkeProfesseur de musique à l’université, Shelly est le seul témoin d’un accident de voiture impliquant deux jeunes gens, Craig et Nicole. A l’arrivée des secours, elle laisse derrière elle les deux accidentés, miraculeusement vivants.
Or le lendemain, en lisant l’article consacré à l’accident dans la presse locale, Shelly apprend avec stupeur que Nicole est morte dans une mare de sang, et que Craig s’est enfui.
Que s’est-il réellement passé ce soir-là ? Pourquoi personne ne veut prendre en compte le témoignage de Shelly ?

Ce roman a pour décor le campus d’une université du Midwest américain, microcosme puritain et élitiste, où professeurs, étudiants et quelques fantômes se côtoient, chacun transportant ses problèmes, ses névroses et ses croyances.

Car Laura Kasischke aime gratter le vernis de l’apparence : reflet de la société dans son ensemble, ce campus universitaire est le décor de bien des secrets inavouables, à commencer par ceux que cache la pure et sage Nicole… 

Un thriller teinté de fantastique… et une subtile analyse de la société américaine.

Marisa, 21 mars 2020

Le bruit des tuiles de Thomas Giraud

Le bruit des tuiles, de Thomas Giraud

Avec ce post commence l’exploration des cinq romans sélectionnés pour le Prix des lecteurs-Escale du Livre 2020. 

L’histoire : En 1855, Victor Considerant, ingénieur économiste polytechnicien français et disciple de Charles Fourier, a dans l’idée un projet révolutionnaire de vie communautaire inspiré des phalanstères. Il  recrute des colons français et suisses et fait acheter, sans les avoir visitées lui-même, des terres près d’un village isolé au Texas, Dallas, pour y fonder la nouvelle ville de Réunion.
5 années de difficultés multiples, qu’il s’agisse de la cohabitation entre les colons sociétaires, de leurs relations avec Considerant, des rapports avec le voisinage ou des aléas climatiques et naturels, auront finalement raison d’une utopie qui devait révolutionner de manière définitive la manière dont les hommes et les femmes pourraient vivre, travailler, penser et s’aimer. (Résumé éditeur)

L’écriture : Thomas Giraud possède un style élégant composé de phrases amples, belles et pleines. Par le soin apporté à la langue, l’auteur élabore un récit au phrasé musical et poétique, un texte qu’on est tenté de lire à haute voix, pour mieux en percevoir la finesse et les nuances.

Les personnages :
 Du départ de France à l’arrivée au Texas, l’auteur suit le destin de ces futurs colons qui ont tout abandonné pour construire une société idéale : Victor Considerant, d’abord, l’intellectuel aux moustaches tombantes, théoricien à l’origine du projet, Frick le colosse venu de Suisse avec des outils et quelques poignées de sa terre natale, Leroux, l’agriculteur qui tentera jusqu’au dernier jour de rendre cette terre fertile, … et tous les autres.
Dans un même élan, séduits par les belles paroles de Considerant, ces futurs colons ont quitté leurs proches et leurs biens, caressant l’espoir d’une Terre promise.

« Considerant a montré en ouvrant les bras l’étendue du plateau, le plat, le sable, des touffes d’herbes, des arbres nains, des cactus; voit-il le plat, le sable, des touffes d’herbes, des arbres nains et des cactus ou bien un autre monde avec des champs de blé de petites usines harmonieuses des maisons propres et charmantes des cris d’enfants qui jouent et un sentiment entre la franche camaraderie et l’amour entre tous ? C’est assez plat, c’est assez jaune parce que sablonneux. Probablement que si en partant du Havre tout le monde avait pu voir ça, beaucoup auraient renoncé. Mais après les semaines de mer, la traversée rude et épuisante des Etats-Unis, personne ne regardait vraiment ce qu’il y avait, c’était très bien car au moins c’était la fin du voyage, tous ne voyaient que ça. »

Pourquoi on le conseille : Il y a mille et une façons de raconter la même histoire. Thomas Giraud réussit à nous faire vivre ce projet de cité idéale de l’intérieur, aux côtés des personnages, de leurs espérances, leurs certitudes et leurs doutes.
Le bruit des tuiles est le récit d’une chute, lente, inexorable, une chute qui prend son temps, le temps d’avaler ses regrets, de faire taire ses rêves, puisqu’il faut bien survivre et qu’aucun retour n’est possible.
Même s’il connaît l’issue de cette aventure, le lecteur tourne les pages, happé par la narration, spectateur impuissant de ce formidable fiasco.

Marisa, 25 février 2020

L’annonce du lauréat du Prix des lecteurs-Escale du livre se fera le vendredi 13 mars à 18h30 à la bibliothèque de Bègles. L’auteur primé sera présent à l’Escale du Livre (3-5 avril) et recevra le Prix à cette occasion.

La vie en chantier

C’est un Pete Fromm au sommet de sa forme que nous retrouvons avec La vie en chantier, paru en septembre chez Gallmeister. Aborder le thème du deuil en littérature est une entreprise à haut risque qui nécessite finesse et délicatesse, deux qualités dont l’auteur américain est heureusement doté.

Résumé éditeur Marnie et Taz ont tout pour être heureux. Jeunes et énergiques, ils s’aiment, rient et travaillent ensemble. Lorsque Marnie apprend qu’elle est enceinte, leur vie s’en trouve bouleversée, mais le couple est prêt à relever le défi. Avec leurs modestes moyens, ils commencent à retaper leur petite maison de Missoula, dans le Montana, et l’avenir prend des contours plus précis. Mais lorsque Marnie meurt en couches, Taz se retrouve seul face à un deuil impensable, avec sa fille nouvellement née sur les bras. Il plonge alors tête la première dans le monde inconnu et étrange de la paternité, un monde de responsabilités et d’insomnies, de doutes et de joies inattendus.

Pourquoi on aime ?
Parce que c’est Pete Fromm et qu’il n’a plus rien à prouver.

Mais encore ?
Pour le tempo choisi par l’auteur : jour après jour, le deuil s’installe, se distille et prend son temps. C’est ainsi.

Pour la délicatesse et la beauté avec lesquelles l’auteur évoque ce sujet : dans la couleur d’un ciel, l’essence d’un bois, le clapotis de l’eau, le silence d’une pièce vide. Pas un mot de trop, tout sonne juste.

Parce que ce récit est celui d’une lente reconstruction : surmonter la douleur, la mettre à distance, refaire surface.

Taz doit s’en sortir, pour Marnie et pour leur petite. Le lecteur le souhaite jusqu’à la dernière page.

Marisa, octobre 2019