Honorer la fureur

Du 13 au 22 novembre prochain se déroule le festival Lettres du monde, à Bordeaux et dans la région Nouvelle-Aquitaine. Rodolphe Barry figure parmi les invités de cet événement littéraire, l’occasion rêvée pour nous d’évoquer Honorer la fureur, son roman consacré à James Agee, et d’interroger l’auteur sur la vie foisonnante de ce personnage hors normes.

Honorer la fureur est la passionnante biographie écrite par Rodolphe Barry sur l’écrivain, journaliste, poète, scénariste aussi culte qu’inconnu, James Agee. Avec brio, Rodolphe Barry réussit à transcrire l’intensité que James Agee mettait à vivre autant qu’à écrire.

Années 1930, New York. James Agee enrage de travailler comme journaliste pour le magazine conservateur Fortune. Il s’y sent à l’étroit, entravé. Sa chance semble tourner quand le rédacteur en chef du service « société » lui demande un article sur les métairies de coton et les conditions de vie faites aux familles de métayers blancs. Il est bien précisé que le point de vue devra être économique uniquement, le magazine souffrant peu « la poésie de la marge ». James Agee, après quelques mois d’immersion totale dans la vie d’une famille miséreuse d’Alabama, revient avec un brûlot anticapitaliste soutenu par les photographies de Walker Evans dont la puissance d’évocation de la misère reste encore aujourd’hui frappante. L’article ne sera (évidemment) pas publié dans Fortune.

« Ses papiers sont les mieux écrits du pays. Chacun d’entre eux est une protestation, un défi lancé à la nuit de l’homme. »

Agee décide d’en faire un roman. En plus de son activité de journaliste, avec un acharnement qui frise l’obsession et se faisant violence à lui-même, il se consacre à l’écriture et à l’édition de Louons maintenant les grands hommes. OVNI littéraire, livre inclassable, poétique, chaotique, cri de colère devant la pauvreté, il devient un classique de la littérature américaine et ouvre à James Agee les portes du milieu intellectuel de l’époque.

Au cours de sa vie, il s’essayera à plusieurs formes d’écriture, du journalisme au roman, en passant par la poésie et la critique cinématographique. Brillants, ses écrits donnent de nouveaux modèles dans leur genre. Il est l’un des premiers à écrire des critiques de films comme on critique une peinture. S’ensuit, inévitablement, l’écriture cinématographique. Comme Hemingway et Fitzgerald, Agee est appelé par Hollywood où il signera les scénarii de films mémorables, African queen de John Huston et La nuit du chasseur de Charles Laughton. Il s’y lie d’une amitié indéfectible avec Charlie Chaplin pour qui il écrira un scénario dont le film ne se fera pas, Charlie Chaplin ayant quitté Hollywood pour la Suisse, épuisé par la chasse aux sorcières qui fait rage à l’époque et dont il est l’une des principales cibles. Agee obtiendra le prix Pulitzer en 1958 pour Une mort dans la famille, livre paru à titre posthume qu’il mit sa vie à écrire. 

James Agee s’emploie par l’écriture à « saisir la radiation cruelle du réel ». Indigné par le sort que son pays réserve aux plus faibles, doté d’une sensibilité à vif, Agee écrit sa révolte. Il capte le réel avec une intensité extrême, qu’il soit douloureux ou léger, triste ou joyeux, pour le mettre par écrit sans rien déformer de ses perceptions.

« La seule question qui m’importe est quel type de société veut-on contribuer à former. De quel côté est-ce que je me situe dans une société injuste et marquée par l’indignité. »

Ce que Rodolphe Barry réussit superbement, c’est communiquer l’intensité qu’a mis James Agee à vivre. Sa fureur de vivre. « Honorer la fureur », qui est tiré de Louons maintenant les grands hommes, c’est honorer la vie, la rage de vivre. Honorer ce qu’il y a de plus grand en soi. Cette biographie qui se lit comme un roman entraîne le lecteur dans la vie de cet écrivain possédé, alcoolique et fumeur invétéré, insupportable et fascinant, amoureux passionné et mari infidèle. Il faut être plus qu’un biographe pour cela : Rodolphe Barry a du romancier en lui. 

Son écriture est fluide, habitée par Agee au point d’éviter les écueils du genre biographique. Il choisit d’ouvrir Honorer la fureur sur un James Agee adulte et d’en suivre les passions, les souvenirs et les tourments. Les morceaux choisis de la correspondance d’Agee avec le père Flye, enseignant du collège catholique où Agee fera sa scolarité et avec qui il ne rompra jamais, donnent corps à sa pensée et à sa sensibilité qui entraîne son humeur sur des montagnes russes.

Point de lourdeur ni de chronologie ici. Juste la vie intense et passionnée de James Agee racontée avec talent. 

Rodolphe Barry a accepté de répondre à nos questions.

INTERVIEW DE RODOLPHE BARRY

Qu’est-ce qui vous a attiré chez James Agee au point d’en faire sa biographie ?

Avant toute chose, il y a la découverte de Louons maintenant les grands hommes : un véritable choc ! Je dois dire que ce livre inclassable, alors épuisé chez son éditeur, m’a été conseillé et prêté par mon ami l’écrivain Charles Juliet. James Agee n’était connu que d’une poignée de fervents lecteurs en France. Cette aventure humaine, intense, folle, désespérée, m’a donné envie d’en apprendre plus sur cet auteur singulier. En faisant des recherches – il n’existait en français qu’une note biographique de dix lignes – je me suis rendu compte que la vie de James Agee, aussi subversive et poétique que son œuvre, m’offrait le matériau idéal pour un roman. Sa vie et son œuvre (poèmes, articles, récits, reportages, correspondance, scénarios…) sont d’un seul tenant, l’une procède de l’autre. Plus j’en apprenais sur James, plus il me devenait proche. Pour le dire en peu de mots, ce qui m’a attiré, aimanté presque : son caractère, son écriture, ce feu en lui sans cesse attisé par une soif d’absolu.

« Saisir la radiation cruelle du réel » : comment cela se traduit-il pour Agee ?

Par sa présence. Sa capacité à sentir. À voir. Et à l’exprimer sans rien déformer de ses perceptions. Voir ce qui est, et dire ce qui est dans toute son intensité et toutes ses dimensions. Agee était littéralement « voyant ». Cette capacité est en partie due à un sens de la compassion peu fréquent. « À force d’amour et d’attention, il devient voyant, pénètre les corps et les âmes. Son expérience est celle du chamane : il voit. »

Quelles sont vos sources documentaires ? 

L’œuvre de James Agee, de Louons maintenant les grands hommes, en passant par La veillée du matin, et jusqu’à Une mort dans la famille (Prix Pulitzer posthume) est en grande partie autobiographique. Il y raconte des événements fondateurs de sa vie et de sa trajectoire, la mort de son père, la dureté de sa mère, et ses années passées dans une pension religieuse plutôt stricte. Ces livres m’ont fourni beaucoup d’informations. J’ai évidemment lu tout ce qu’on peut trouver à son sujet, études, articles de journaux, ainsi que la correspondance tenue tout au long de sa vie avec un homme d’église, le Père Flye. Internet a été pour ça un outil plus qu’utile. Mais toute cette matière à traduire, aussi riche soit-elle, ne reste qu’un amas de poussière si on n’y insuffle pas de vie. J’ai dû souffler très fort dessus pour prêter vie au James de mon roman. Et ce souffle, c’est l’écriture. Le ton. Le rythme. Je dis roman, car ce n’est pas une biographie au sens où on l’entend généralement, il y a parfois un peu de moi-même dans ces pages. Il s’agit d’une « évocation » toute personnelle. Ce sont mes « visions d’Agee ». Non pas un livre « sur », mais « avec » James Agee.

Florence, 4 septembre 2020

Les enfiévrés

Les enfiévrés, de Ling Ma

Nous vous avons réservé une petite sélection de premiers romans de la rentrée littéraire. Aujourd’hui, le premier roman de Ling Ma, Les enfiévrés (Mercure de France), en librairie ce 27 août.

Candace Chen vit seule à New York. Ses parents sont morts, lui laissant pour héritage de l’argent, des souvenirs de Chine et cette phrase, comme un viatique : « Quoi qu’il arrive, nous voulons juste que tu sois utile. »
Recrutée un peu par hasard dans une entreprise qui commercialise des bibles, la jeune femme se révèle une employée modèle. Lorsque New York est touchée par une terrible épidémie et se vide de ses habitants, elle continue à se rendre quotidiennement au travail, imperturbable petit soldat des temps modernes.
Ce n’est que lorsqu’elle réalise que sa vie est en danger que Candace quitte la ville, déterminée à sauver sa peau.

La force de ce récit tient au regard que porte Ling Ma sur le travail et la place qu’il occupe dans nos vies : en poussant le zèle de Candace jusqu’à l’absurde, en la faisant travailler jusqu’à la limite du possible et du raisonnable, elle pointe du doigt l’essentiel, le manque.
L’arrivée d’un virus qui amène les individus à répéter inlassablement les mêmes gestes jusqu’à leur mort contraint l’héroïne a faire un choix déterminant, pour la première fois de sa vie.

On peut regretter que l’auteure ne s’attarde pas davantage sur ces zombies « enfievrés », certaines scènes promettant d’être absolument terrifiantes. Cela aurait pu éviter quelques longueurs et donner davantage de rythme au récit.

Mais d’ailleurs, qui sont réellement ces morts-vivants ? Les personnes infectées ou celles qui se tuent à la tâche, jour après jour ?

Un premier roman à lire pour les problématiques qu’il soulève, pour les rues désertes de Manhattan et les palmiers à Times Square, et pour trouver, peut-être, une réponse à cette question : Candace va-t-elle s’en sortir indemne ?

Marisa, 27 août 2020

Les soeurs de Blackwater

Les soeurs Blackwater de Alyson Hagy

Le contexte historique du récit pourrait se définir comme une dystopie survivaliste. Toutefois, dans mon imagination, l’histoire se situe après une guerre, celle de Sécession par exemple. La situation d’un pays après une telle rupture historique provoque forcément un contexte survivaliste dans lequel s’inscrivent les épidémies que la narratrice évoque.

Dans ce décor, elle brosse le portrait de deux sœurs, dont l’une était guérisseuse et morte au moment du récit. Son souvenir hante la seconde. Celle-ci a un don : elle sait lire et écrire. Ses contemporains l’envient car il n’y a plus grand monde sachant rédiger de belles lettres comme elle. De fait, elle met cette capacité à disposition de ceux qui en ont besoin : un homme lui demande une lettre résumant les étapes de sa vie. Il s’agit pour lui qu’elle aille demander pardon en son nom, dans un lieu prévu à cet effet. Après beaucoup d’hésitation, elle accepte et son périple se transforme en une quête initiatique où elle se découvre et se réconcilie avec elle-même.

C’est une très belle histoire de femme un peu sorcière, un peu chamane qui pense connaître son monde et elle-même. Cette femme n’a pas de nom et ne fait que survivre plutôt que vivre. Accepter de porter la parole d’une personne lui permet de se révéler elle-même et de trouver la force d’aimer. Un très beau texte !

Bérengère, 15 avril 2020

Fenêtre sur crime

Fenêtre sur crime, de Linwood BarcayRay est illustrateur. A la mort de son père, il revient dans la maison familiale où vit Thomas, son frère schizophrène qui est persuadé de travailler pour la CIA.
En effet, Thomas est convaincu qu’une menace terroriste imminente plane sur les Etats-Unis et que Bill Clinton lui a confié la délicate mission de sauver son pays. Durant cette attaque, le système informatique sera anéanti et toutes les données stockées sur la Toile détruites.

Le temps presse.

Il lui faut mémoriser le plus vite possible les plans de tous les espaces terrestres, du plus petit village à la plus grande mégalopole. Jour après jour, devant son ordinateur, il parcourt la planète, s’appuyant sur les prises de vues du logiciel Whirl 360.

Mais sa mission se complique lorsque, au cours d’une de ses déambulations virtuelles, son regard est attiré par une silhouette, au deuxième étage d’un immeuble new-yorkais. Une tête humaine tournée vers la fenêtre est enfermée dans un sac plastique. De quand date cette image ? Thomas est-il témoin d’un crime ? Faut-il avertir la CIA ? Peut-il en parler à son frère Ray ?

Toutes les réponses sont dans ce livre, un roman que vous ne pourrez plus lâcher.

Marisa, 27 mars 2020

Les revenants de Laura Kasischke

« La scène de l’accident était exempte de sang et empreinte d’une grande beauté.
Telle fut la première pensée qui vient à l’esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture. 
Une grande beauté. 
La pleine lune était accrochée dans la ramure humide et nue d’un frêne. L’astre déversait ses rayons sur la fille, dont les cheveux blonds étaient déployés en éventail autour du visage. Elle gisait sur le côté, jambes jointes, genoux fléchis. »

Les revenants de Laura KasischkeProfesseur de musique à l’université, Shelly est le seul témoin d’un accident de voiture impliquant deux jeunes gens, Craig et Nicole. A l’arrivée des secours, elle laisse derrière elle les deux accidentés, miraculeusement vivants.
Or le lendemain, en lisant l’article consacré à l’accident dans la presse locale, Shelly apprend avec stupeur que Nicole est morte dans une mare de sang, et que Craig s’est enfui.
Que s’est-il réellement passé ce soir-là ? Pourquoi personne ne veut prendre en compte le témoignage de Shelly ?

Ce roman a pour décor le campus d’une université du Midwest américain, microcosme puritain et élitiste, où professeurs, étudiants et quelques fantômes se côtoient, chacun transportant ses problèmes, ses névroses et ses croyances.

Car Laura Kasischke aime gratter le vernis de l’apparence : reflet de la société dans son ensemble, ce campus universitaire est le décor de bien des secrets inavouables, à commencer par ceux que cache la pure et sage Nicole… 

Un thriller teinté de fantastique… et une subtile analyse de la société américaine.

Marisa, 21 mars 2020