Un voisin trop discret, de Iain Levison

Quelle chance nous avons eu de découvrir Iain Levison au festival Lire en poche de Gradignan. Après avoir tant ri en lisant Un petit boulot, c’est avec joie que je me suis rendue au grand entretien animé par Christine Ferniot où l’auteur nous parlait de « l’Amérique et ses travers ». C’est à partir des personnages de son roman Un voisin trop discret que Iain Levison a, avec toute sa modestie, abordé ce sujet. Jim vit seul dans un appartement de Philadelphie et part travailler comme chauffeur Uber de façon mécanique avant de s’enfermer chez lui. Les relations sociales, ce n’est pas du tout son truc. Pourtant, les choses vont changer lorsque Corina va s’installer dans l’appartement voisin. Souvent en galère, elle élève, la plupart du temps, son fils de 4 ans seule. Il faut dire que son mari, Grolsch, est snipper en Afghanistan.


Arriver, attendre la cible, tuer la cible, rentrer.

C’est son job, et l’alcool l’aide de plus en plus à supporter cette vie hors normes. Il vide parfois le compte en banque du couple pour faire des folies, ce qui met Corina dans des situations délicates. Grolsch a un nouveau coéquipier : Boggs. Pour faire carrière, et se tirer assez rapidement des forces spéciales, Boggs décide de se marier avec Madison, une amie d’enfance et ainsi cacher son homosexualité. Sauf que cet abruti de Grolsch va découvrir son secret. S’en suit toute une série de quiproquos lorsque Grolsch rentre chez lui. Ce militaire qui devient parano, nous fait autant de peine qu’il nous donne envie de l’achever.


Il veut retourner en Afghanistan où il a le pouvoir de mettre un terme à la vie, tant qu’il le fait à leur façon. Là-bas il compte. Ici c’est un mari merdique avec un gosse qu’il terrifie.

C’est un roman noir cynique, qui charcute les rapports humains, dissèque le monde militaire américain, mais qui reste avant tout drôle et humain.

Babeth, le 1er décembre 2022

Un voisin trop discret, Iain Levison, Liana Levi, 2021

Vieille fille, une proposition.

N’aurait-on pas trop misé sur le désir, le couple, la famille ? Voilà le questionnement auquel nous invite Marie Kock en mêlant essai et récit car elle part bien de sa vie de « vieille fille » à elle, vie de vieille fille pourtant dépourvue de chats, de pelotes de laine et surtout d’âcreté.   

Que signifie « trop miser » ? Trop miser au sens où tout est une question de proportion ou plutôt de disproportion. Et en l’espèce, il est bon de voir qu’il y a tout de même un sacré écart entre conférer une valeur très forte au couple, aux enfants (valeur que nul ne nie) et faire de cette valeur l’équivalent d’une condition de possibilité d’une existence « heureuse ». Dit autrement, la condition « couple/famille » doit être remplie pour que l’on puisse s’octroyer le droit de qualifier sa vie de réussie. Or…

On peut avoir une vie réussie ou ratée indépendamment du fait d’être en couple et avec des enfants. On a donné une place démesurée à ces éléments dans l’accomplissement d’une vie. 

Entend-on si souvent cela ? Tout comme le mouvement me too a révélé des comportements et des présupposés tus pourtant évidents et sus de tous, Marie Kock vient elle aussi à sa manière dynamiter un sacré « petit » tabou. Elle nous raconte comment elle s’est ainsi rendu compte qu’elle avait eu beaucoup de périodes de sa vie durant lesquelles elle avait été « bien » et somme toute –osons le mot- « heureuse » sans pour autant les considérer réellement comme telles. Pourquoi ? Parce que ces périodes ne valaient tout simplement pas de points au « game ». Comment se sentir heureux quand on (soi, la société, les autres) a intériorisé que le vrai bonheur ne démarre qu’en couple d’abord, et avec des enfants ensuite ?

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Une nuit après nous, de Delphine Arbo Pariente

Mona a épousé Paul d’un second mariage, ils ont eu Rosalie, et puis Mona a rencontré Vincent. Je vous arrête tout de suite, ce n’est pas un roman sur l’infidélité. Oui, Vincent occupe toutes ses pensées. Elle a beau lutter, rien n’y fait. Elle ne comprend pas pourquoi. Ils parlent, beaucoup et Vincent se raconte. En l’écoutant parler de son passé, Mona plonge dans ses propres souvenirs et les failles de son existence.

Vincent devient son confident. Il est curieux d elle. Il veut connaître le plus intime de ses visages.

Cette rencontre sera un déclic. Mona va écrire avec frénésie son histoire familiale. C’est le début de la collision avec elle-même.

J’ai cru que j’aimais Vincent pour oublier, mais je l’aimais pour me souvenir.

Commence alors le cœur du roman.

L’histoire d’une famille de juifs séfarades qui doivent fuir du jour au lendemain la Tunisie en laissant tout derrière eux. Nous sommes dans les années 60 en France, ce pays où ils viennent d’arriver épuisés. La mère de Mona est une des filles de cette famille. Elle a grandi à Tunis dans un quartier huppé. Ils étaient heureux jusqu’à ce que la peur les fasse partir comme des voleurs. La fillette grandit en France dans la privation avant que les choses s’arrangent un peu. A 18 ans, on la marie avec un émigré comme eux. La vie est dure pour ce jeune couple. Pour survivre, ils volent de la nourriture en supermarché. Puis enceinte, la mère porte des vêtements larges pouvant cacher des camemberts et des vêtements pour le bébé à venir. Mais elle n’en peut plus de suivre son époux qui en veut toujours plus.

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Les morts ne nous aiment plus, de Philippe Grimbert

Paul écope difficilement d’un accident cardiaque. Il est un éminent psychanalyste, spécialisé sur le domaine du deuil. Pour autant, ce doit être la première fois qu’il est ainsi confronté brutalement à la représentation de sa propre fin. Paul vit en solitude dans les après coups de cette fracture de la vie, dans une maisonnée qui lui offre une chaleur et une bienveillance sans doute mal mesurées. Il ne voit pas non plus son épouse s’installer dans une dépression, dont elle trouve l’issue dans un accident de voiture. Paul vit alors de plein fouet la morsure du deuil, gouffre sans fond qui lui réserve l’inattendu, l’impensable. Paul bataille, et lutte pour ne pas perdre les dernières traces de cette épouse dont les souvenirs viennent à s’estomper. C’est alors, que lors d’une intervention dans un colloque sur le deuil, il rencontre un étrange personnage, aux allures de corbeau… Qui aurait cru que Paul se serait laissé à aller jusqu’au terme de cette expérience… pour retrouver les liens avec sa disparue ?
Je ne vous dirai pas plus de la suite pour ne pas dévoyer l’intrigue. Elle est assez bien tissée pour vous mener d’une histoire aux allures autobiographiques (du type, dernier livre d’un psychanalyste, avant le retraite ou la mort !) vers un récit d’humour truculent… qui vous offrira l’envie dévorante d’en savoir plus et quelques rires francs sur les dénouements !

Une très belle écriture et une véritable réflexion sur le sujet du deuil, au-delà d’un roman aux allures de théâtre tragicomique !
En bref, je vous le recommande, et malgré le sujet, ce livre peut mettre de bonne humeur !

Laetitia, le 23 février 2022

Les morts ne nous aiment plus, Philippe Grimbert, Grasset, 2021