Brûler grand, de Juliette Oury 

« Je n’y arrive plus. » Voilà ce que dit Émilie Bosquet, substitute du procureur, à Myriam, la thérapeute qui va l’accueillir dans son centre pendant une semaine. Un temps pour se poser et prendre soin de soi. Mais Émilie, son job, c’est de s’occuper des autres. C’est pour ça que son téléphone sonne jour et nuit. Pour être au service de la Justice. Au service. Comme un bon petit soldat. Mais aussi parce qu’être, constamment sollicité au travail, donne une sensation de puissance. Se sentir utile voire indispensable. C’est ce que vivent les pensionnaires du centre de soin qui partagent avec elle les symptômes d’un épuisement professionnel, et toutes sont dans le besoin de bien faire.

Pour Emilie, être cataloguée comme une personne en souffrance psychique, c’est dégradant. Le burn-out, certains l’acceptent, d’autres pas. Déformation professionnelle peut être, elle décortique, imagine les pensées des pensionnaires, leur vie, leur passé, les raisons de leurs actes. Son métier n’est jamais loin. Toujours au taquet.
J’ai le sentiment que Juliette Oury se sert de ce centre de thérapie comme prétexte : ce qui est vraiment intéressant dans ce roman, ce sont les interactions entre les pensionnaires. De tous âges et de tous milieux, prioritairement des femmes, ils ont ce point commun : des durs au travail. L’autrice met en avant l’ambiguïté de ce mal qui fragilise des personnes fortes.
L’autrice nous offre de nouveau une héroïne en quête d’émancipation. Comme dans son premier roman, il est question d’une femme qui veut que les choses changent.

Je ne veux plus redevenir celle d’avant.

Dans Dès que sa bouche fut pleine, Laetitia brûlait d’avouer à son copain qu’elle avait faim, que son corps brûlait de découvrir des saveurs qui la transportent (pour comprendre, lire l’article Dès que sa bouche fut pleine, de Juliette Oury – Les Liseuses de Bordeaux). Dans son second roman, l’héroïne a une colère contrainte qui brûle en elle. A force de faire les choses qu’on attend d’elle, de rester dans le rang, de ne pas faire de vague, l’explosion n’est pas loin.
On retrouve le style de l’autrice, le travail sur la symbolique du vocabulaire, son humour qui cette fois-ci a un goût amer, et prend la forme de revendications.
Elle dénonce une forme d’harcèlement institutionnalisé où chacun se retrouve piégé au travail.

Juliette Oury est énarque, elle a été directrice du pôle accompagnement de l’Agence de l’innovation santé et a vécu des moments de souffrance au travail qui ont pu lui donner envie d’écrire sur ce sujet. C’est un roman contemporain et sensible. On touche au vrai, à l’authentique où chacun.e peut se retrouver.

Au travail, il pleut tout le temps sur ma tête.

Juliette Oury sera présente aux Escales du livre de Bordeaux rive droite entre le 27 et le 29 mars


Babeth, février 2026
Brûler grand, Juliette Oury, Editions de l’Observatoire, janvier 2026

Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan

Quel type de rapport au monde et aux autres crée le fait de détenir, de consulter et d’échanger en permanence à partir de nos téléphones portables ? En quoi ce moyen de communication a transformé structurellement notre façon de communiquer, d’observer, de regarder les autres et de nous regarder nous-mêmes ?

Nos téléphones portables disent beaucoup de nous, de nos désirs, de nos quêtes, de nos peurs, de nos limites aussi. Que tout passe dorénavant par ce filtre en constitue une de limite, devenue indépassable, source d’asservissement, de coloration immédiate de toute chose. Nos téléphones nous imposent une forme, un rythme, une temporalité, une façon de nous exprimer et donc de penser, une façon de faire certains choix aussi (ne parle-t-on pas d’objets, de lieux, d’évènements «instagrammables» ?).

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Le compromis de long island, de Taffy Brodesser-Akner

Les écrivains américains n’ont pas leur pareil dans l’art de sonder les abysses des relations familiales.

A cela s’ajoute une satire particulièrement mordante de l’environnement socio-culturel de leurs personnages. C’est ce qui semble plaire aux jurys français, en tout cas ce qui m’a plu, entre autres choses, chez Nathan Hill qui s’est vu attribuer, il y a un an, le prix français de la littérature américaine pour son roman Bien-être. J’ai lu récemment avec un égal plaisir celui de Taffy Brodesser-Akner, Le compromis de Long Island, qui a reçu à son tour cette distinction pour l’année 2025.

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