Negar Djavadi : une femme libre

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Négar Djavadi vient de recevoir le prix Lire en poche de littérature française 2018 pour Désorientale. On entend un cri dans la salle lors de la remise du prix au Théâtre des Quatre Saisons à Gradignan : c’est moi. Je suis heureuse. Comme beaucoup, j’ai été bouleversée par ce roman. Ce n’est pas la première fois que je la rencontre, mais je n’avais jusqu’à présent jamais osé lui parler. Cette fois-ci, j’y vais car je veux savoir comment son métier et sa vie s’entremêlent à l’écriture. 
Négar est scénariste. Ça l’occupe à plein temps, alors l’écriture de son roman s’est faite très tôt le matin, dès le réveil. Ça ne lui coûte pas de travailler tôt. Elle prend des notes à la main sur ses cahiers, mais la rédaction se fait toujours sur ordinateur. La journée, elle travaille sur plusieurs projets de scénarios.
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« On peut écrire le scénario, ou juste faire un résumé, ou faire une correction. Le métier de scénariste, c’est une autre forme d’écriture, on est moins libre.On écrit forcément pour une industrie (cinéma, tv, …). Dès l’écriture, il faut avoir conscience de ce que ça va coûter. Faire tomber un frigo du quatrième étage ça implique des contraintes. Contraintes de décor, de personnages. Une fois que l’on a écrit un scénario, cela part dans d’autres mains et ça devient un film. »
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Pour elle, il faut être très organisé quand on est écrivain, c’est une discipline. 
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« Pour un roman, personne ne vous attend. Les scénarios, c’est beaucoup de contraintes. Dans l’écriture du roman je me sentais tellement libre en comparaison que je me suis permis de mettre des slashs entre les mots sans réelle raison : une totale liberté ! Et puis il faut se donner du temps pour lire aussi. Théorie/analyse/pratique : j’ai toujours appris ça dans le cinéma. Il faut lire, puis analyser ce qu’on lit, pourquoi ça nous touche, et après on passe à la pratique. »
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Avec son roman Désorientale, elle était la réalisatrice de cette histoire. 
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« J’ai mis quelques gros plans, quelques travellings, quelques zooms. Je suis incapable d’écrire si je ne vois pas. Pour mon roman, je ne savais pas où j’allais. Je n’avais pas fait de plan, ce n’était pas prémédité. Je savais grosso modo qu’il y aurait deux parties, la France et l’Iran. Je savais qu’il fallait que je remonte très loin parce que j’avais beaucoup à dire sur l’Histoire de l’Iran. J’étais confrontée au problème de l’histoire avec un grand H en toile de fond et les personnages, mais comment faire le lien ? A un moment donné j’ai décidé que chaque personnage porterait un point de l’histoire de l’Iran, qu’il y aurait une sorte de collision entre un moment de l’histoire et ce qui arrive à ce personnage. Par exemple pour Montazemolmolk c’était la révolution constitutionnelle de 1904. »
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Si elle n’avait pas été scénariste, elle ne sait pas si elle aurait osé relever le défi de faire des flash-back.
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« Nous avons des techniques d’écriture particulières quand on est scénariste. En scénario par exemple, lorsqu’on passe d’un personnage à un autre, on fait en sorte que ce soit un moment très fort pour qu’on ne l’oublie pas. On peut mettre du dramatique mais il ne faut pas que ce soit gratuit. Tout doit être construit autour. »
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Pendant l’interview, des lecteurs s’approchent les yeux brillants, avec ce besoin de lui dire, comme moi, combien Désorientale nous a ému. La réussite de ce livre est sûrement, en partie, liée à sa construction qui nous fait vivre les EVENEMENTS comme dans un film. Encore une belle rencontre.
Merci Lire en poche !
Babeth, 20 octobre 2018
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Vinegar Girl

Pour un roman dont le titre est Vinegar Girl, que l’on pourrait traduire littéralement par « une fille au vinaigre », celui-ci est charmant et délicieusement sarcastique.

Kate Baptista manque de diplomatie. Elle dit ce qu’elle pense sans prendre le soin d’enrober ses propos dans un peu de courtoisie. Elle va au plus direct dans ses relations comme dans sa manière de manger du bœuf séché : en le découpant aux ciseaux. Ce manque de tact cache (à peine) une existence morne, plus subie que choisie. A trente ans, elle vit toujours chez son père, un scientifique distant plus intéressé par ses sujets de recherche que par ses filles, et tente sans véritable succès d’élever sa jeune sœur Bunny. Elle occupe un emploi d’assistante dans une école maternelle… par défaut.

Le moins que l’on puisse dire, c’était que Kate n’avait jamais envisagé de travailler dans une école maternelle. Cependant, au cours de sa deuxième année d’université, elle avait dit à son professeur de botanique que son explication de la photosynthèse était « foireuse ». Une chose en entraînant une autre, on avait fini par lui demander de partir. 

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Derek Munn : « Il faut de la surprise dans l’écriture »

L’Ire des Marges est une jeune maison d’édition prometteuse qui publie notamment les ouvrages de Derek Munn, écrivain d’origine anglaise établi en France depuis plusieurs années. Dans le catalogue de l’éditeur, Bérengère a choisi Le cavalier, dernier roman de Derek Munn, un livre qu’elle a beaucoup aimé, au point d’interviewer son auteur…

S’aventurer dans un livre de la maison d’édition talençaise L’Ire des Marges, c’est renouer avec la tradition de l’objet-livre. En effet, dans la collection « Majuscule », il a un dos à nu, sans couverture. Les coutures de fil rouge mettent le livre à l’état brut et créent une intimité avec son lecteur. Au toucher, vous avez déjà le plaisir de la lecture.

C’est avec Le cavalier, ouvrage de Derek Munn, que je me suis hasardée dans son catalogue. L’auteur raconte l’histoire de Jean qui décide de se faire confectionner une paire de bottes et de partir en voyage avec sa jument. Nous sommes au XIXème siècle et Jean voudrait rejoindre Paris pour rendre visite à ses enfants, maintenant adultes. C’est un récit fragmenté en soixante-quatre chapitres, comme les épisodes marquants d’une vie. Ces tableaux représentent les soixante-quatre cases d’un échiquier, jeu dont est friand le personnage principal. Lire la suite

Frère d’âme de David Diop

Dès les premières pages, Frère d’âme vous précipite dans une horreur indicible, celle de la Grande Guerre. La scène inaugurale a pour décor un champ de bataille désert et silencieux. Seule âme qui vive, le jeune Alfa Ndiaye est allongé aux côtés du corps de son frère d’arme, son ami d’enfance qui agonise, éventré.

Pendant que les autres s’étaient réfugiés dans les plaies béantes de la terre qu’on appelle les tranchées, moi je suis resté près de Mademba, allongé contre lui, ma main droite dans sa main gauche, à regarder le ciel bleu froid sillonné de métal.

Incapable de répondre aux supplications de ce moribond qui lui demande le coup de grâce, Alfa Niaye est une âme perdue, errante, à jamais égarée. La folie n’est pas loin, la sauvagerie prend corps, insidieusement. L’Afrique lui manque, cette terre où il vivait autrefois avec Mademba, le sacrifié.

A la fois récit de résistance et de résilience, où âme, chair et terre sont intimement liées, Frère d’âme nous fascine. Très maîtrisée, l’écriture de David Diop est intense et poétique. Certains passages, répétés plusieurs fois, sonnent comme une incantation, écho d’un monologue intérieur répété en boucle par le survivant. De ce texte surgit une musique envoûtante qui nous accompagne et continue de nous hanter, même lorsque le récit prend fin.

Marisa, 27 septembre 2018.

Lait et miel de Rupi Kaur

Déjà le titre est prometteur : Lait et miel, les deux éléments nécessaires et réconfortants d’un dimanche froid d’hiver.

A travers eux, la jeune poétesse se fraye un chemin dans sa féminité, en quête de sens et de reconnaissance, dans un monde machiste. Son écriture est une démarche féministe assumée et la sobriété de son écriture en fait sa beauté. Lire la suite