La solidarité des ébranlés, de Beata Umubyeyi Mairesse

Cet été, j’ai eu la chance d’accéder aux épreuves non corrigées de La solidarité des ébranlés, le dernier livre de Beata Umubyeyi Mairesse, à présent dans toutes les bonnes librairies depuis le 10 septembre 2026, et j’ai trouvé ce texte très intéressant à plus d’un titre. C’est un texte difficile à classer, à la croisée de l’essai littéraire, du récit documentaire et de l’autobiographie, comme l’était déjà Le Convoi, mais de manière encore plus poussée il me semble.

Le lien avec Le Convoi

Pour celles et ceux qui ont lu Le Convoi, publié en 2024, un fil conducteur saute aux yeux entre les deux livres : celui de la photographie, ou plus largement de l’image, son pouvoir de témoignage, de « preuve » et d’ancrage dans la mémoire.
Dans Le Convoi, l’autrice cherche à retrouver une photographie prise par un journaliste de la BBC. Cette image pourrait témoigner de sa fuite du Rwanda, en juin 1994, avec sa mère, alors qu’elles cherchaient à échapper au génocide perpétré contre les Tutsis.
L’absence de cette photographie devient le point de départ d’une réflexion sur la mémoire, la transmission et l’expérience de l’exil.
Dans La solidarité des ébranlés, le processus est inverse : la photographie est bien là. C’est celle qui figure en couverture du livre. L’autrice aime beaucoup ce cliché, qu’elle conserve avec elle depuis 2002, année où elle a effectué un stage au sein d’Act Up-Paris, dans la commission Nord-Sud, une expérience qui sera particulièrement formatrice pour l’autrice, et influencera fortement son parcours de militante, notamment son engagement pour la reconnaissance du génocide des Tutsis au Rwanda.

Une photographie au centre du récit

Le livre est né d’une commande de la journaliste Caroline Broué, qui dirige la collection Caméra Obscura, au sein de laquelle est né ce livre, aux éditions Julliard. Le principe de la commande est simple : choisir une photographie, personnelle ou publique, puis écrire à son propos.
La photographie choisie par Beata Umubyeyi Mairesse, prise par Eric Miller en 2002, représente Nelson Mandela, qui n’est alors plus président d’Afrique du sud, et Zackie Achmat, un militant et activiste sud-africain engagé dans la lutte contre le sida et fondateur, en 1998, de l’organisation Treatment Action Campaign, ou TAC. Sur la photographie, les deux hommes portent un tee-shirt sur lequel on peut lire : « HIV positive ». Cette image, chère à l’autrice, symbolise le combat qu’ils menaient alors pour l’accès aux traitements et aux soins des personnes vivant avec le VIH en Afrique du Sud.

Les luttes pour l’accès aux traitements

À partir de cette photographie, le récit s’élargit. Il revient sur les luttes menées contre les grandes entreprises pharmaceutiques, surnommées « big pharma » par les militants. À cette époque, des médicaments pour combattre le SIDA, comme l’AZT, existent, et sont largement utilisés dans les pays occidentaux, mais leur prix les rend inaccessibles à une grande partie de la population mondiale, plus particulièrement dans les pays du Sud. Les brevets protègent les intérêts des laboratoires, tandis que les enjeux financiers sont considérables. Les militants doivent donc mener un combat à la fois politique, juridique et médiatique pour permettre l’accès aux médicaments génériques à ces populations, qui sont aussi les plus durement touchées par l’épidémie de VIH.
Le livre montre aussi le rôle de Nelson Mandela dans cette cause, qu’il n’a pas officiellement prise à bout de bras alors qu’il était au pouvoir, aux tous débuts de l’épidémie, pour des raisons vraisemblablement à la fois politiques et de tabous religieux, très présents dans la société sud-africaine de cette époque, cette maladie étant liée aux « choses du sexe ». Son engagement tardif n’en a pas été moins sincère, comme on l’apprend dans le récit, pour des raisons aussi bien citoyennes que personnelles. Une photographie apparemment simple peut condenser toute une histoire : celle d’une lutte, d’une époque, de rapports de force économiques et politiques, mais aussi de trajectoires individuelles.
Un autre aspect que j’ai trouvé très intéressant est le regard rétrospectif de Zackie Achmat, interviewé par l’autrice, sur cette image et tout le contexte de l’époque, sa rencontre avec Mandela, qui est venu personnellement lui demander de prendre un traitement contre le VIH (à l’époque, il refusait de prendre des antirétroviraux tant que tous ceux qui en avaient besoin n’y avaient pas accès).
La photographie n’est pas seulement racontée par l’autrice : elle est aussi interrogée par celui qui y figure. Cela permet de confronter plusieurs mémoires et plusieurs interprétations d’un même événement.

La solidarité entre les luttes

Ce qui me semble particulièrement réussi, c’est la manière dont Beata Umubyeyi Mairesse relie cette histoire à son propre parcours. Elle ne se contente pas de commenter une photographie. Elle montre comment une image peut devenir un point d’appui pour comprendre ses engagements, ses rencontres et les solidarités qui relient différentes luttes.
Le titre du livre vient d’une expression du philosophe tchèque Jan Patočka, dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire.
La « solidarité des ébranlés » désigne l’idée que celles et ceux qui ont connu des traumatismes et qui ont fait l’expérience de la violence ou de l’injustice, peuvent se reconnaître et se rassembler. Leur fragilité commune devient alors une force collective.
Cette idée traverse tout le livre. Les combats ne doivent pas être isolés les uns des autres, ils ont aussi des causes communes. La lutte contre le sida, la lutte antiraciste, les combats mémoriels et les mobilisations militantes peuvent se répondre et s’enrichir mutuellement.

Pour conclure : le lien avec l’actualité et une autre facette de l’auteur à découvrir

Le récit résonne aussi avec notre actualité. La diminution voire l’arrêt brutal de certains financements internationaux comme l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) et, comme par l’effet d’un cercle vicieux, le désengagement de plusieurs pays européens, fragilisent l’action des ONG et l’aide médicale internationale. À la lumière de ce que raconte le livre, il convient de se rappeler que les victoires obtenues hier ne sont jamais définitivement acquises.

La solidarité des ébranlés est un texte passionnant, un véritable travail de journaliste documentaire, doté d’une éthique militante : L’autrice explique « d’où elle parle », ce qui est assez rare et enrichit considérablement le propos et la qualité littéraire du récit. A lire absolument si vous êtes (au choix ou pas) historien, sensible à l’histoire des luttes contre le sida, ou toute autre forme de lutte, si vous avez une âme de militantE (pour reprendre la graphie du livre), si vous vous interrogez sur le rôle des images dans la construction de la mémoire, ou si vous souhaitez découvrir une autre facette de Beata Umubyeyi Mairesse, une autrice profondément marquée par son expérience de l’exil, très attentive aux traces du passé, mais aussi à la façon dont les solidarités peuvent se transmettre d’une lutte à l’autre.

Zazzz, septembre 2026

La solidarité des ébranlés, de Beata Umubyeyi Mairesse, Juillard, septembre 2026

Salon Lire en Poche : les rencontres « En petit comité »

Les Liseuses de Bordeaux animeront, cette année encore, plusieurs temps de rencontre avec les auteurs, au salon Lire en Poche de Gradignan. Le temps d’un petit-déjeuner en matinée, ou d’un café l’après-midi, échangez avec un auteur/une autrice pour une discussion à bâtons rompus, en petit comité. Voici le programme de ces rencontres.

SAMEDI 10 octobre :

Babeth animera les rencontres avec Philippe Besson, 10h à 10h30 et avec Michel Bussi de 14h30 à 15h

France animera la rencontre avec Antoine Wauters, de 10h30 à 11h

DIMANCHE 11 octobre :

Eric animera la rencontre avec Mathias Malzieu, de 10h à 10h30

Pauline animera la rencontre avec Sandrine Collette, de 10h30 à 11h

France animera la rencontre avec Djaïli Amadou Amal, de 14h30 à 15h

La participation aux rencontres « En petit comité » se fait sur réservation sur le site de Lire en Poche.

Les Liseuses, septembre 2026

Rentrée littéraire : Debout dans tes rêves, de Abdellah Taïa

Dans ce roman de la rentrée, Abdellah Taïa met en scène Majid, babysitter d’un jeune garçon appartenant à une famille bourgeoise, à Paris. Se noue entre eux et avec la mère de l’enfant une relation de confiance et d’affection qui sera comme un havre de paix dans la vie mouvementée de Majid. Car celui-ci, jeune boursier marocain, engagé dans l’écriture d’une thèse sur Fragonard (son professeur lui trouvant d’ailleurs peu de crédibilité dans ce choix) vit dans la crainte répétée d’une OQTF s’il n’obtient pas de l’administration française un titre de séjour renouvelable tous les trois mois.

On pourrait se dire qu’un lâcher prise est impossible vu ses conditions d’existence matérielle et morale et pourtant cette expérience de 7 ans auprès de Gabriel est celle de la douceur, de la possibilité offerte d’être absolument soi dans cette relation confiante avec l’enfant.
Le début du roman s’ouvre sur une scène de rue nauséabonde où Majid, parce qu’il est arabe, est immédiatement suspecté de vouloir abuser d’un petit garçon en larmes, qui n’est autre que Gabriel, son jeune protégé auprès de qui il est assis et qu’il veut consoler. Il faudra l’intervention par téléphone de la mère de Gabriel pour renvoyer les passants suspicieux à leurs préjugés. Car Majid n’est pas qu’un homme arabe, il est aussi homosexuel et il est précaire.

Dans un va et vient entre Paris et le Maroc, le récit permet de saisir la difficulté d’échapper au regard et au jugement de l’autre. Entre les amants en France, la famille au Maroc et notamment la mère, personnage d’une grande dureté et pourtant magnifique, Majid impressionne par sa liberté qui fait de lui un lutteur sans violence et incroyablement sensible.
L’écriture précise d’Abdellah Taïa met en forme des souvenirs à travers un récit plutôt factuel mais suffisamment poreux pour diffuser l’émotion. Quant à sa lucidité et à son humour, ils sont les moyens les plus puissants pour nous inviter à le rejoindre dans son humanité.

Véronique, septembre 2026

Debout dans tes rêves, Abdellah Taia, Julliard, août 2026

L’invention d’Eva, de Alessandro Barbaglia

C’est l’histoire de l’improbable découverte de l’improbable vie d’Hedy Lamarr (Hedwig Eva Maria Kiesler), un nom qui résonne encore pour certains, plus du tout pour d’autres. Née en 1914, elle est décédée en 2000 et l’époque de sa gloire ne s’est pas étendue au-delà des années 60. C’est l’histoire donc de celle dont il fut dit qu’elle était la plus belle femme du monde et qui s’est avérée être une inventeuse géniale dotée d’une intelligence également hors normes. Mais de ça, l’Histoire ne retiendra pratiquement rien tant cette histoire-là ne cadre pas avec l’idée que l’époque voulait se faire d’une femme à la beauté sulfureuse et d’une femme, tout court.

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