James, roman de Percival Everett m’a plongée dans un état jubilatoire. Ce qui provoque un tel état ne peut procéder que de l’intelligence de celui qui raconte, une intelligence qui s’exprime à travers l’ironie consubstantielle à ce récit. Je suis «pathologiquement ironique» dit de lui-même Percival Everett.
A l’instar de Kamel Daoud, qui reprend dans Meursault contre-enquête le sujet de l’Etranger raconté du point de vue de l’Arabe, Everett confie à Jim, l’esclave du roman de Mark Twain, Les Aventures de Huckleberry Finn, la tâche ou, pourrait-on dire, la responsabilité de raconter les événements. Responsabilité en effet, car le récit ne s’attache pas seulement à celui de sa propre vie mais aussi à celui de ses semblables, esclaves dans une Amérique esclavagiste où la peur maintient dans la soumission ceux qu’elle juge naturellement inférieurs. Ce retournement de point de vue, cette réécriture du roman qui n’est pas une récriture, selon la distinction apportée par Laure Murat, n’efface pas une réalité en la récrivant mais la réinvente pour dire autre chose. En effet Jim, le personnage central du roman n’invente rien, il livre une vérité qui se dit au travers du langage, sujet central du roman et pierre d’angle d’un rapport de force qui pourrait se renverser. De même que Jim possède un moi clivé, de même le langage opère un dédoublement. Si Jim est surpris à parler comme un Blanc, le langage devient symbole de mort mais s’il parvient à devenir l’instrument de son émancipation, il est symbole de liberté.
En présence des Blancs, Jim parle une langue atrophiée, ce fameux « petit nègre » qui lui est imposé par ses maîtres. Cette langue vidée de toute précision, de tout sentiment, de toute sensibilité, réduite à l’utilité et à la matérialité comme l’esclave l’est, n’est qu’un instrument au service des Blancs. Lorsque Huck demande à Jim si sa mère qui est blanche est jolie, celui-ci lui répond : «Moi, je ne sais pas. Je pense oui. Pou ’un esclave, ça fait peu’, là, penser des choses comme ça.»
Mais Jim manie avec les siens une syntaxe impeccable. Car Jim est savant, cultivé, il connait les philosophes des Lumières et converse avec eux dans ses rêves en entretenant tout particulièrement un commerce d’intelligence et d’ironie avec Candide, le voltairien. Si on peut s’en étonner il importe peu en fait que cela soit vraisemblable. C’est l’occasion pour Percival Everett d’interroger les philosophes des Lumières qui théorisent par rapport à ce qu’ils sont, par rapport à leur vision du monde qui ne les a pas empêchés d’investir dans la traite transatlantique. Chacun serait donc « situé » et comme le proclame Jim : On est là où on est c’est-à-dire à jamais nus dans le monde, en esclavage. Pourtant Jim en devenant James par la vertu de l’écriture et du langage montre à la fin du roman qu’être ne signifie pas se tenir en un lieu donné mais exister en tant qu’être à soi par la conquête de la liberté. Ce qui importe pour Jim, c’est de prendre sa revanche en se servant de ce retournement qui brouille le reflet du miroir. Je sais qui tu es, un blanc qui pense que je suis inculte parce que je suis noir et donc inférieur et je te laisse croire que je le suis en m’amusant que tu le crois. C’est en somme la dialectique du maître et de l’esclave qui possède une conscience que son maître n’a pas. L’épisode du black face ne fait rien d’autre que figurer cela : des Blancs se griment en noir pour amuser d’autres Blancs et se moquer des Noirs. Le groupe de ménestrels auquel appartient fugacement Jim s’en approprie la pratique.
(…) Dix blancs en blackface, un Noir se faisant passer pour blanc et grimé de noir, et moi, un Noir à la peau claire grimé de noir de façon à donner l’impression d’être un Blanc essayant de se faire passer pour noir. (…) (…) – Oui, mais ils ne le comprennent pas, ça leur échappe complètement. Il ne leur est jamais venu à l’idée qu’on pourrait trouver en eux matière à rire. – Double ironie, dis-je.
Une ironie peut-elle oblitérer l’autre, peuvent-elles s’annuler l’une l’autre ? La parfaite conviction qu’un nègre, esclave ou non, n’est pas un homme évacuait toute notion de culpabilité, n’ouvrait aucun gouffre dans la conscience, or ce qui fait l’homme c’est le langage. Il est l’instrument de ce retournement qui fait changer la peur de camp. Lorsque Jim fait face au juge Thatcher, il prend conscience du pouvoir du langage : « Jamais je n’avais vu d’homme blanc saisi d’une telle peur. La remarquable vérité, toutefois, c’est que ce n’était pas le pistolet mais mon langage, le fait que je ne corresponde pas à ses attentes, que je sache lire, qui l’avait à ce point perturbé et plongé dans la terreur.«
Jim est un homme en colère (l’occurrence du mot est élevé dans le roman) et cette colère est le moteur de l’action. Elle lui permet de dépasser la peur, de passer tous les obstacles sans jamais l’aveugler car il est capable d’épargner la vie des bourreaux, s’élevant ainsi au-dessus d’eux.
La question que l’on peut se poser à la suite de cette lecture est : la culture à travers le langage et l’écriture peut-elle faire pièce à la barbarie ?
Véronique, février 2026
James, Percival Everett, Editions de l’olivier, 2025