Roman de la vie moderne par excellence, roman de la vie où il y a toujours mille choses à faire, où tout s’enchaîne sans répit possible, où la vie quotidienne est devenue une liste infinie de tâches à exécuter, de choses à maintenir, entretenir, de messages à consulter… Ce roman narre comme nul autre l’esclavagisme qu’est devenu le nôtre, esclaves de notre travail, de nos vies professionnelle et personnelle, de l’équilibre à tenter de créer entre les deux, de notre téléphone portable, de ce qu’il faudrait avoir vu, avoir fait, de ce que l’on pourrait voir ou faire si l’on était plus performants. Car là est le problème, pour être heureux, il faut a priori savoir être performant. Or, la performance avec toutes les exigences qu’elle impose à chaque minute de notre vie nous laisse exsangues et nous tue peu à peu…
Ils terminent de dîner, puis passent au salon s’affaler sur le canapé ; elle se laisse tomber dessus comme si elle venait de se prendre une balle dans le dos.
Ce roman l’illustre admirablement en montrant à quel point la vie d’un couple, Travis et Anne, à l’orée de leurs vacances, est devenue une lutte. Car avec l’arrivée des vacances, il y a un monceau de choses à boucler encore plus monstrueux que d’habitude. Ces vacances, si elles viennent offrir une perspective de répit tant attendu, constituent d’abord et avant tout une ultime bataille à mener dont on n’est pas sûrs de ressortir vivants. Le personnage de Travis le montre, en permanence empêché d’aller au bout d’une tâche parce qu’il y en a une autre à faire, qu’une autre encore se met en travers de son chemin, qu’un coup de fil arrive. Juan Tallon décrit notamment l’atroce omniprésence du téléphone dans nos vies admirablement, cet objet dont :
… -[le] poids, [la] forme, son essence même- s’est infiltré dans le squelette, les os, les muscles, le système nerveux, qui le reconnaissent comme faisant partie intégrante d’eux.
Objet qui a fait de nous des machines asservies à des automatismes qui viennent parachever l’enchevêtrement d’obligations qui sont les nôtres. Il est l’élément de plus, l’élément de trop qui génère l’ultime flux qui ne nous laisse jamais tranquille dans cette vie transformée en parcours du combattant :
C’est louable, bien sûr, de vouloir tenir sa maison en ordre, répondre à tous ses mails, faire un régime, se garer parfaitement du premier coup, arriver à l’heure à ses rendez-vous, sortir courir, s’habiller avec soin et terminer sa thèse de doctorat. Mais il faut savoir s’arrêter, remettre ça à plus tard, voire laisser tout ça à quelqu’un d’autre.
Mille choses est l’histoire de cette dernière journée de travail d’Anne et Travis avant les vacances, cette dernière journée avant la libération qui pourrait bien virer au drame alors que la canicule, personnage à part entière, échauffe encore et toujours plus les esprits. Ce roman (qui sortira le 20/08/26 et que Les Liseuses ont eu la chance de lire avant sa sortie) est une démonstration magistrale de la voie sans issue que sont devenues nos vies hyper connectées et condamnées à la performance.
Attention, la fin est vraiment très très rude pour achever la démonstration.
France, juillet 2026
Mille choses, Juan Tallon, traduit de l’espagnol, Le bruit du monde, sortie le 20 août 2026