Le travail d’écriture de Philippe Djian

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Lire en poche 2018 proposait un grand entretien avec Philippe Djian. Après avoir dévoré Oh…, la série des Doggy Bag ou l’inoubliable 37,2° le matin, je ne pouvais pas manquer cette rencontre. D’apparence peu accessible, Philippe Djian nous a livré ses pensées (tous azimuts) sur l’écriture, sans langue de bois. Retour sur ces Uppercuts désenchantés.

Lorsqu’il écrit, Philippe Djian part sans savoir où il va. La première phrase est lancée comme une amorce, et l’histoire se déroule sans plan préétabli.

Je ne reprends jamais l’amorce. Je refuse d’être ennuyé par l’histoire. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est comment les personnages réagissent face aux petits ou aux gros problèmes, comment ils arrivent à vivre, ou pas, ensemble. Je ne mets pas l’histoire au premier chef. Mais écrire un bouquin sans histoire, ce serait sacrément compliqué.

L’idée est de se servir de l’histoire pour développer des thèmes qui lui sont chers. Qu’est ce que c’est que la normalité ? Ou le pardon ?

Je mets des personnages dans une boîte. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent sauf sortir sans me demander la permission. J’invente des facettes, je ne m’inspire jamais de personnes que je connais.

Pour lui, il n’y a pas une palette de sentiments étendus qui nous font avancer dans la vie. C’est toujours l’amour, la haine, la passion, la tristesse, la folie… Il faut savoir comment les recycler, s’en resservir. L’histoire va lui permettre de mettre en place un mode de narration.

Faire tenir une phrase debout c’est très compliqué. Le vrai travail de l’écrivain c’est de s’intéresser à la langue. Si vous êtes un apprenti écrivain bouleversé par Proust par exemple, est ce que vous allez essayer de le copier ou essayer d’arriver à son niveau d’écriture ? On peut faire un pas de côté et faire différemment : changer l’angle. C’est ce que j’essaie de faire, car les écrivains qui m’ont bouleversé, ont changé mon regard.  La littérature, ce n’est pas anodin, mes plus grandes émotions, je les ai eues à travers la littérature.

Philippe Djian pense également qu’en écriture, il n’y a pas de mauvais genres:

Il y a de mauvais écrivains, mais pas de mauvais genre.

Pour conclure, il nous parle également de la société d’aujourd’hui et du rôle de l’écrivain:

Je ne comprends pas comment on peut vivre sans lire. Je pense que les écrivains sont utiles dans la vie des hommes. A un moment, il faut rendre ce qu’on nous a donné sinon humainement vous ne valez pas grand chose. Il faut être ébloui par la langue. Il y a une volonté, une envie, une obligation presque de donner la part que l’on a à donner mais aussi de la rendre.

Cet intérêt constant pour le style chez Djian vous donnera peut-être envie de lire cet auteur. Pour ma part je l’apprécie pour son côté « grande gueule » et parce qu’il ose dire qu’il « ne veut pas laisser le roman populaire aux seules mains d’auteurs médiocres » !

Babeth, 4 novembre 2018
Crédit photo Les Liseuses de Bordeaux

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Les oiseaux morts de l’Amérique

Christian Garcin est l’invité d’honneur du festival Lettres d’automne qui aura lieu du 9 novembre au 2 décembre prochain à Montauban. L’occasion pour Marie-France de partager son coup de coeur avec Les oiseaux morts de l’Amérique.

Voici un ouvrage original et plein de sensibilité ! Ce roman « américain » de Christian Garcin a été édité cette année chez Actes Sud. Le roman se présente comme une sorte de chronique, la chronique de petites vies qui s’écoulent tranquillement, en marge de la société, sans mots inutiles ni actions spectaculaires.

Les trois protagonistes principaux sont des laissés-pour-compte de la société américaine, des SDF qui vivotent dans les tunnels de canalisation de Las Vegas, non loin du luxe outrancier des hôtels-casinos du Strip où ils font la manche pendant la journée. Tous les trois sont des vétérans des guerres inutiles et meurtrières des États-Unis : guerre du Vietnam pour le plus âgé, Hoyt, guerre d’Irak pour les deux autres. L’Etat a oublié un jour de leur verser leur pension et ils se sont retrouvés là, à jamais inadaptés aux contraintes de la société libérale, chacun trimbalant son lot de traumatismes et de solitude. Et pourtant, rien de dramatique dans leur existence, ils sont liés par une solidarité de bon voisinage, une  convivialité discrète préside à leur cohabitation. Lire la suite

Negar Djavadi : une femme libre

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Négar Djavadi vient de recevoir le prix Lire en poche de littérature française 2018 pour Désorientale. On entend un cri dans la salle lors de la remise du prix au Théâtre des Quatre Saisons à Gradignan : c’est moi. Je suis heureuse. Comme beaucoup, j’ai été bouleversée par ce roman. Ce n’est pas la première fois que je la rencontre, mais je n’avais jusqu’à présent jamais osé lui parler. Cette fois-ci, j’y vais car je veux savoir comment son métier et sa vie s’entremêlent à l’écriture. 
Négar est scénariste. Ça l’occupe à plein temps, alors l’écriture de son roman s’est faite très tôt le matin, dès le réveil. Ça ne lui coûte pas de travailler tôt. Elle prend des notes à la main sur ses cahiers, mais la rédaction se fait toujours sur ordinateur. La journée, elle travaille sur plusieurs projets de scénarios.
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« On peut écrire le scénario, ou juste faire un résumé, ou faire une correction. Le métier de scénariste, c’est une autre forme d’écriture, on est moins libre.On écrit forcément pour une industrie (cinéma, tv, …). Dès l’écriture, il faut avoir conscience de ce que ça va coûter. Faire tomber un frigo du quatrième étage ça implique des contraintes. Contraintes de décor, de personnages. Une fois que l’on a écrit un scénario, cela part dans d’autres mains et ça devient un film. »
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Pour elle, il faut être très organisé quand on est écrivain, c’est une discipline. 
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« Pour un roman, personne ne vous attend. Les scénarios, c’est beaucoup de contraintes. Dans l’écriture du roman je me sentais tellement libre en comparaison que je me suis permis de mettre des slashs entre les mots sans réelle raison : une totale liberté ! Et puis il faut se donner du temps pour lire aussi. Théorie/analyse/pratique : j’ai toujours appris ça dans le cinéma. Il faut lire, puis analyser ce qu’on lit, pourquoi ça nous touche, et après on passe à la pratique. »
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Avec son roman Désorientale, elle était la réalisatrice de cette histoire. 
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« J’ai mis quelques gros plans, quelques travellings, quelques zooms. Je suis incapable d’écrire si je ne vois pas. Pour mon roman, je ne savais pas où j’allais. Je n’avais pas fait de plan, ce n’était pas prémédité. Je savais grosso modo qu’il y aurait deux parties, la France et l’Iran. Je savais qu’il fallait que je remonte très loin parce que j’avais beaucoup à dire sur l’Histoire de l’Iran. J’étais confrontée au problème de l’histoire avec un grand H en toile de fond et les personnages, mais comment faire le lien ? A un moment donné j’ai décidé que chaque personnage porterait un point de l’histoire de l’Iran, qu’il y aurait une sorte de collision entre un moment de l’histoire et ce qui arrive à ce personnage. Par exemple pour Montazemolmolk c’était la révolution constitutionnelle de 1904. »
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Si elle n’avait pas été scénariste, elle ne sait pas si elle aurait osé relever le défi de faire des flash-back.
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« Nous avons des techniques d’écriture particulières quand on est scénariste. En scénario par exemple, lorsqu’on passe d’un personnage à un autre, on fait en sorte que ce soit un moment très fort pour qu’on ne l’oublie pas. On peut mettre du dramatique mais il ne faut pas que ce soit gratuit. Tout doit être construit autour. »
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Pendant l’interview, des lecteurs s’approchent les yeux brillants, avec ce besoin de lui dire, comme moi, combien Désorientale nous a ému. La réussite de ce livre est sûrement, en partie, liée à sa construction qui nous fait vivre les EVENEMENTS comme dans un film. Encore une belle rencontre.
Merci Lire en poche !
Babeth, 20 octobre 2018

Vinegar Girl

Pour un roman dont le titre est Vinegar Girl, que l’on pourrait traduire littéralement par « une fille au vinaigre », celui-ci est charmant et délicieusement sarcastique.

Kate Baptista manque de diplomatie. Elle dit ce qu’elle pense sans prendre le soin d’enrober ses propos dans un peu de courtoisie. Elle va au plus direct dans ses relations comme dans sa manière de manger du bœuf séché : en le découpant aux ciseaux. Ce manque de tact cache (à peine) une existence morne, plus subie que choisie. A trente ans, elle vit toujours chez son père, un scientifique distant plus intéressé par ses sujets de recherche que par ses filles, et tente sans véritable succès d’élever sa jeune sœur Bunny. Elle occupe un emploi d’assistante dans une école maternelle… par défaut.

Le moins que l’on puisse dire, c’était que Kate n’avait jamais envisagé de travailler dans une école maternelle. Cependant, au cours de sa deuxième année d’université, elle avait dit à son professeur de botanique que son explication de la photosynthèse était « foireuse ». Une chose en entraînant une autre, on avait fini par lui demander de partir. 

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Derek Munn : « Il faut de la surprise dans l’écriture »

L’Ire des Marges est une jeune maison d’édition prometteuse qui publie notamment les ouvrages de Derek Munn, écrivain d’origine anglaise établi en France depuis plusieurs années. Dans le catalogue de l’éditeur, Bérengère a choisi Le cavalier, dernier roman de Derek Munn, un livre qu’elle a beaucoup aimé, au point d’interviewer son auteur…

S’aventurer dans un livre de la maison d’édition talençaise L’Ire des Marges, c’est renouer avec la tradition de l’objet-livre. En effet, dans la collection « Majuscule », il a un dos à nu, sans couverture. Les coutures de fil rouge mettent le livre à l’état brut et créent une intimité avec son lecteur. Au toucher, vous avez déjà le plaisir de la lecture.

C’est avec Le cavalier, ouvrage de Derek Munn, que je me suis hasardée dans son catalogue. L’auteur raconte l’histoire de Jean qui décide de se faire confectionner une paire de bottes et de partir en voyage avec sa jument. Nous sommes au XIXème siècle et Jean voudrait rejoindre Paris pour rendre visite à ses enfants, maintenant adultes. C’est un récit fragmenté en soixante-quatre chapitres, comme les épisodes marquants d’une vie. Ces tableaux représentent les soixante-quatre cases d’un échiquier, jeu dont est friand le personnage principal. Lire la suite