Couverture du livre

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer, de Lucie Rico

Un titre qui ne passe pas inaperçu et qui m’a fait penser à un titre de polar. Or oui, ce roman peut être considéré comme un thriller, d’un genre un peu particulier, il est vrai : il s’agit une enquête qui s’appuie sur le langage et la mémoire.

Jennifer, la narratrice, est une trentenaire célibataire qui habite la capitale, elle semble satisfaite de son existence.
Un jour, la jeune femme, assise à son ordinateur, a une mauvaise surprise : la touche point de son clavier ne répond plus. Impossible donc d’achever ses phrases, sans ligne d’arrivée incapables de s’arrêter d’elles-mêmes. D’autant plus que bientôt le u et le a manquent aussi à l’appel. Tout ce qu’elle écrit se disloque; ici et là se forme encore parfois quelque chose d’impromptu qui ressemble à du sens … Puis plus rien.
Jennifer a besoin de son ordinateur : elle retranscrit des comptes rendus de plans de licenciement à partir de documents audios.
Très stressée, la narratrice se rend donc chez un réparateur et là, surgit sans crier gare dans son esprit une phrase inachevée qui la renvoie à un souvenir d’enfance : elle a huit ans et regarde chez son grand père un film : Autant en emporte le vent.
La phrase reste en suspens, un « et » sans suite demande inexorablement un achèvement. La fin est ouverte sur des possibilités infinies, elle va déclencher chez la narratrice une quête obsessionnelle de ce qui n’est pas dit.
Elle est coincée dans une phrase qui n’engendre rien d’autre que des questions.

Mais comment trouver des réponses ? Son grand père est mort et une question posée au téléphone à sa grand-mère déclenche contre elle une campagne familiale de dénigrement doucereux et obstiné menée par sa tante. Cette réaction destinée à la faire douter d’elle-même ne fait que renforcer sa conviction de prendre la phrase au sérieux et de chercher ce qui manque. C’est une quête déstabilisatrice, est-elle coupable ou victime ?

Le mot traumatisme n’apparaît pas, mais il est partout en filigrane. Pour tenter d’accéder à la réalité, la narratrice ne va pas se soumettre à une thérapie d’inspiration analytique, non, elle retourne à Perpignan, la ville de son enfance où habite encore sa famille. Conseillée par son ami avocat, elle va reconstituer matériellement l’appartement de son grand père, y recréer les odeurs de poils de chien et de soupe à la tomate, le grincement des vieux meubles, visionner le film des centaines de fois. Elle va faire parler le contexte environnemental et sonder sa mémoire. Mais elle n’en dit rien à sa famille.

« Pour me reconstituer moi-même, j’ai suivi la procédure réservée aux procédures criminelles. »

Cette reconstitution à l’identique va donner lieu à toute une série de scènes loufoques où elle lie connaissance avec des personnes de son quartier passé-présent.
« Je regrettais que tout ça soit faux. C’était un quartier qui me donnait envie de rire et d’être vivante. (…) dès que mes interlocuteurs avaient le dos tourné, je cachais les poils de leurs chiens dans un tote bag Naturalia. »

Mais l’identique peut-il réveiller la mémoire ? « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » a dit un philosophe de l’antiquité grecque… Quant à Jennifer, elle finit par ne plus trop savoir où elle en est : « Je ne vivais plus nulle part, ni dans le passé, ni dans le présent. Tous les temps me rejetaient. » Les moments de découragement et de remise en cause vécus dans la solitude alternent cependant avec des avancées mnésiques, apparemment plus fréquentes quand elle se reconnecte à la vie sociale et affective.

Ce roman original, à la fois grave et drôle, sait trouver de la profondeur pour parler du langage et de la mémoire du trauma. Le roman pose d’emblée la question du rapport du langage à la réalité, réalité à laquelle on prétend accéder en tordant les mots et les phrases dans toutes les directions.
Cette problématique est au cœur de l’activité professionnelle de Jennifer qui à partir d’une version audio doit retranscrire « une version objective et consensuelle » d’une réunion où patrons et salariés débattent d’un plan de licenciement.
Jennifer n’est donc pas dupe de cette manipulation du langage à partir de laquelle se fabrique la version officielle des choses. Dans sa famille, deux personnes redoutables, sa tante et sa grand-mère, sont spécialistes dans l’art de négocier avec la réalité. De sa grand-mère, Jennifer dit : « Elle savait décider de ce qui avait eu lieu. Son autorité sur le réel était naturelle. »
A partir de petits glissements de la réalité et de gros mensonges s’est ainsi constitué le récit familial où « tout ce qui avait été brutal devenait anecdotique, ce qui avait été humiliant devenait drôle (… ) Le récit familial était celui de la joie. Nous étions unis dans une version impeccable de nous-mêmes. »

Le langage et sa capacité à créer un réel retouché sont donc au centre du récit. A tel point que les mots, les phrases tiennent quasiment le rôle principal et semblent dotés d’une existence propre.
« Coincée dans la phrase, j’attendais la suite comme si elle allait arriver d’elle-même, essoufflée, en disant : Pardon. »
Mais où est la réalité dans tout cela ? Existe-t-elle vraiment ? Et comment la mémoire peut-elle retrouver sa trace ?
« J’habite un pli du temps, c’est très inconfortable » nous dit la narratrice, en proie à un vertige existentiel : elle ne reconnaît plus rien de son quotidien depuis que la phrase a fait irruption dans sa vie : « Le monde était devenu facultatif. »

Comment approcher ce vide dans le langage, créé par quelque chose qui a effacé une partie d’elle-même ?
Lucie Rico dit que la mémoire n’est pas un bloc, qu’elle procède par coupes et ellipses comme dans les films.
« J’ai pensé que c’était peut-être ça ma phrase : pas une image violente, mais une image refusée au montage. Une scène qui existe, mais que personne n’a osé valider« 

Comment dire « je » quand on est pris dans une version officielle qui vous écrase ?
Comment alors s’échapper de cette mémoire collective qui recouvre ce qui ne veut pas se dire et s’entendre ? Jennifer veut s’en sortir. Elle ne peut rester éternellement coincée dans le passé, par manque de preuves tangibles…

Il y a bel et bien un retour dans le temps du présent pour Jennifer après ce séjour dans un monde parallèle. Peut-elle mettre un point à sa phrase ? La mémoire ne restitue souvent que l’ombre portée. Mais la vie continue… « Il n’y a pas de fin, juste une absence de suite. » Pourtant, quelque chose s’est libéré, il reste à Jennifer à inventer de nouvelles manières de dire sa vie.

Ce roman vif et rieur m’a vraiment conquise. Lucie Rico sait mettre en scène des situations vraiment cocasses là où s’exprime une problématique sérieuse. Sa langue inventive et tonique surfe avec subtilité et justesse sur ces problèmes graves et complexes que sont le langage et l’amnésie traumatique.

Marie-France, octobre 2026

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer, Lucie Rico, Editions P.O.L, août 2026

La solidarité des ébranlés, de Beata Umubyeyi Mairesse

Cet été, j’ai eu la chance d’accéder aux épreuves non corrigées de La solidarité des ébranlés, le dernier livre de Beata Umubyeyi Mairesse, à présent dans toutes les bonnes librairies depuis le 10 septembre 2026, et j’ai trouvé ce texte très intéressant à plus d’un titre. C’est un texte difficile à classer, à la croisée de l’essai littéraire, du récit documentaire et de l’autobiographie, comme l’était déjà Le Convoi, mais de manière encore plus poussée il me semble.

Le lien avec Le Convoi

Pour celles et ceux qui ont lu Le Convoi, publié en 2024, un fil conducteur saute aux yeux entre les deux livres : celui de la photographie, ou plus largement de l’image, son pouvoir de témoignage, de « preuve » et d’ancrage dans la mémoire.
Dans Le Convoi, l’autrice cherche à retrouver une photographie prise par un journaliste de la BBC. Cette image pourrait témoigner de sa fuite du Rwanda, en juin 1994, avec sa mère, alors qu’elles cherchaient à échapper au génocide perpétré contre les Tutsis.
L’absence de cette photographie devient le point de départ d’une réflexion sur la mémoire, la transmission et l’expérience de l’exil.
Dans La solidarité des ébranlés, le processus est inverse : la photographie est bien là. C’est celle qui figure en couverture du livre. L’autrice aime beaucoup ce cliché, qu’elle conserve avec elle depuis 2002, année où elle a effectué un stage au sein d’Act Up-Paris, dans la commission Nord-Sud, une expérience qui sera particulièrement formatrice pour l’autrice, et influencera fortement son parcours de militante, notamment son engagement pour la reconnaissance du génocide des Tutsis au Rwanda.

Une photographie au centre du récit

Le livre est né d’une commande de la journaliste Caroline Broué, qui dirige la collection Caméra Obscura, au sein de laquelle est né ce livre, aux éditions Julliard. Le principe de la commande est simple : choisir une photographie, personnelle ou publique, puis écrire à son propos.
La photographie choisie par Beata Umubyeyi Mairesse, prise par Eric Miller en 2002, représente Nelson Mandela, qui n’est alors plus président d’Afrique du sud, et Zackie Achmat, un militant et activiste sud-africain engagé dans la lutte contre le sida et fondateur, en 1998, de l’organisation Treatment Action Campaign, ou TAC. Sur la photographie, les deux hommes portent un tee-shirt sur lequel on peut lire : « HIV positive ». Cette image, chère à l’autrice, symbolise le combat qu’ils menaient alors pour l’accès aux traitements et aux soins des personnes vivant avec le VIH en Afrique du Sud.

Les luttes pour l’accès aux traitements

À partir de cette photographie, le récit s’élargit. Il revient sur les luttes menées contre les grandes entreprises pharmaceutiques, surnommées « big pharma » par les militants. À cette époque, des médicaments pour combattre le SIDA, comme l’AZT, existent, et sont largement utilisés dans les pays occidentaux, mais leur prix les rend inaccessibles à une grande partie de la population mondiale, plus particulièrement dans les pays du Sud. Les brevets protègent les intérêts des laboratoires, tandis que les enjeux financiers sont considérables. Les militants doivent donc mener un combat à la fois politique, juridique et médiatique pour permettre l’accès aux médicaments génériques à ces populations, qui sont aussi les plus durement touchées par l’épidémie de VIH.
Le livre montre aussi le rôle de Nelson Mandela dans cette cause, qu’il n’a pas officiellement prise à bout de bras alors qu’il était au pouvoir, aux tous débuts de l’épidémie, pour des raisons vraisemblablement à la fois politiques et de tabous religieux, très présents dans la société sud-africaine de cette époque, cette maladie étant liée aux « choses du sexe ». Son engagement tardif n’en a pas été moins sincère, comme on l’apprend dans le récit, pour des raisons aussi bien citoyennes que personnelles. Une photographie apparemment simple peut condenser toute une histoire : celle d’une lutte, d’une époque, de rapports de force économiques et politiques, mais aussi de trajectoires individuelles.
Un autre aspect que j’ai trouvé très intéressant est le regard rétrospectif de Zackie Achmat, interviewé par l’autrice, sur cette image et tout le contexte de l’époque, sa rencontre avec Mandela, qui est venu personnellement lui demander de prendre un traitement contre le VIH (à l’époque, il refusait de prendre des antirétroviraux tant que tous ceux qui en avaient besoin n’y avaient pas accès).
La photographie n’est pas seulement racontée par l’autrice : elle est aussi interrogée par celui qui y figure. Cela permet de confronter plusieurs mémoires et plusieurs interprétations d’un même événement.

La solidarité entre les luttes

Ce qui me semble particulièrement réussi, c’est la manière dont Beata Umubyeyi Mairesse relie cette histoire à son propre parcours. Elle ne se contente pas de commenter une photographie. Elle montre comment une image peut devenir un point d’appui pour comprendre ses engagements, ses rencontres et les solidarités qui relient différentes luttes.
Le titre du livre vient d’une expression du philosophe tchèque Jan Patočka, dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire.
La « solidarité des ébranlés » désigne l’idée que celles et ceux qui ont connu des traumatismes et qui ont fait l’expérience de la violence ou de l’injustice, peuvent se reconnaître et se rassembler. Leur fragilité commune devient alors une force collective.
Cette idée traverse tout le livre. Les combats ne doivent pas être isolés les uns des autres, ils ont aussi des causes communes. La lutte contre le sida, la lutte antiraciste, les combats mémoriels et les mobilisations militantes peuvent se répondre et s’enrichir mutuellement.

Pour conclure : le lien avec l’actualité et une autre facette de l’auteur à découvrir

Le récit résonne aussi avec notre actualité. La diminution voire l’arrêt brutal de certains financements internationaux comme l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) et, comme par l’effet d’un cercle vicieux, le désengagement de plusieurs pays européens, fragilisent l’action des ONG et l’aide médicale internationale. À la lumière de ce que raconte le livre, il convient de se rappeler que les victoires obtenues hier ne sont jamais définitivement acquises.

La solidarité des ébranlés est un texte passionnant, un véritable travail de journaliste documentaire, doté d’une éthique militante : L’autrice explique « d’où elle parle », ce qui est assez rare et enrichit considérablement le propos et la qualité littéraire du récit. A lire absolument si vous êtes (au choix ou pas) historien, sensible à l’histoire des luttes contre le sida, ou toute autre forme de lutte, si vous avez une âme de militantE (pour reprendre la graphie du livre), si vous vous interrogez sur le rôle des images dans la construction de la mémoire, ou si vous souhaitez découvrir une autre facette de Beata Umubyeyi Mairesse, une autrice profondément marquée par son expérience de l’exil, très attentive aux traces du passé, mais aussi à la façon dont les solidarités peuvent se transmettre d’une lutte à l’autre.

Zazzz, septembre 2026

La solidarité des ébranlés, de Beata Umubyeyi Mairesse, Juillard, septembre 2026

Salon Lire en Poche : les rencontres « En petit comité »

Les Liseuses de Bordeaux animeront, cette année encore, plusieurs temps de rencontre avec les auteurs, au salon Lire en Poche de Gradignan. Le temps d’un petit-déjeuner en matinée, ou d’un café l’après-midi, échangez avec un auteur/une autrice pour une discussion à bâtons rompus, en petit comité. Voici le programme de ces rencontres.

SAMEDI 10 octobre :

Babeth animera les rencontres avec Philippe Besson, 10h à 10h30 et avec Michel Bussi de 14h30 à 15h

France animera la rencontre avec Antoine Wauters, de 10h30 à 11h

DIMANCHE 11 octobre :

Eric animera la rencontre avec Mathias Malzieu, de 10h à 10h30

Pauline animera la rencontre avec Sandrine Collette, de 10h30 à 11h

France animera la rencontre avec Djaïli Amadou Amal, de 14h30 à 15h

La participation aux rencontres « En petit comité » se fait sur réservation sur le site de Lire en Poche.

Les Liseuses, septembre 2026

Rentrée littéraire : Debout dans tes rêves, de Abdellah Taïa

Dans ce roman de la rentrée, Abdellah Taïa met en scène Majid, babysitter d’un jeune garçon appartenant à une famille bourgeoise, à Paris. Se noue entre eux et avec la mère de l’enfant une relation de confiance et d’affection qui sera comme un havre de paix dans la vie mouvementée de Majid. Car celui-ci, jeune boursier marocain, engagé dans l’écriture d’une thèse sur Fragonard (son professeur lui trouvant d’ailleurs peu de crédibilité dans ce choix) vit dans la crainte répétée d’une OQTF s’il n’obtient pas de l’administration française un titre de séjour renouvelable tous les trois mois.

On pourrait se dire qu’un lâcher prise est impossible vu ses conditions d’existence matérielle et morale et pourtant cette expérience de 7 ans auprès de Gabriel est celle de la douceur, de la possibilité offerte d’être absolument soi dans cette relation confiante avec l’enfant.
Le début du roman s’ouvre sur une scène de rue nauséabonde où Majid, parce qu’il est arabe, est immédiatement suspecté de vouloir abuser d’un petit garçon en larmes, qui n’est autre que Gabriel, son jeune protégé auprès de qui il est assis et qu’il veut consoler. Il faudra l’intervention par téléphone de la mère de Gabriel pour renvoyer les passants suspicieux à leurs préjugés. Car Majid n’est pas qu’un homme arabe, il est aussi homosexuel et il est précaire.

Dans un va et vient entre Paris et le Maroc, le récit permet de saisir la difficulté d’échapper au regard et au jugement de l’autre. Entre les amants en France, la famille au Maroc et notamment la mère, personnage d’une grande dureté et pourtant magnifique, Majid impressionne par sa liberté qui fait de lui un lutteur sans violence et incroyablement sensible.
L’écriture précise d’Abdellah Taïa met en forme des souvenirs à travers un récit plutôt factuel mais suffisamment poreux pour diffuser l’émotion. Quant à sa lucidité et à son humour, ils sont les moyens les plus puissants pour nous inviter à le rejoindre dans son humanité.

Véronique, septembre 2026

Debout dans tes rêves, Abdellah Taia, Julliard, août 2026