Portraits de femmes libres

Gaëlle Josse, Frédérique Deghelt et Emmanuelle Favier étaient les invitées de Lire en Poche pour une table ronde intitulée « Portraits de femmes libres ». Une rencontre passionnante racontée par Marie-France, une des modératrices.

Exofictions*, biographies romancées, portraits sensibles abondent depuis quelques années dans la production littéraire. Dans cette catégorie de roman, la frontière entre réel et fiction est toujours un peu brouillée. Toutefois, une chose est sûre, la rencontre de l’auteur contemporain avec le personnage public et plus ou moins célèbre dont il veut raconter – voire réinventer – l’histoire, dont il veut cerner au plus près le ressenti, cette rencontre n’est pas anodine. C’est une confrontation qui touche à l’intime et qui laisse des traces dans la réflexion et la sensibilité de l’écrivain.

C’est en tout cas ce qui est ressorti de l’entretien qui réunissait Gaëlle Josse, Frédérique Deghelt et Emmanuelle Favier dans le cadre du festival littéraire Lire en Poche de Gradignan.

Chacune s’est emparée de l’histoire d’une femme artiste d’une époque passée, célèbre ou méconnue de son vivant et en passe de devenir célèbre à notre époque. Lire la suite

Petit-déjeuner littéraire avec Laurent Gaudé

Nous étions 11 autour de Laurent Gaudé pendant ce moment privilégié, 11 personnes émues, hommes et femmes, de la plus jeune au plus vieux, tous admirent Laurent Gaudé. Il arrive ébouriffé et les yeux empreints de fatigue « Je ne suis pas du matin ». Alors on va y aller en douceur, ça tombe bien parce que doux et bienveillant c’est ainsi qu’il m’apparaît. Chacun se présente, donne les raisons de sa venue. J’entends « Je suis impressionné d’être là avec vous » ou « Le soleil des Scorta : une grosse claque, j’ai toujours ce livre avec moi ». Laurent Gaudé écoute et partage avec nous ce temps suspendu. Il est heureux de voir qu’un de ses livres peut déclencher un voyage, que la littérature peut impacter une vie. Retour sur les thèmes abordés.

La liberté dans l’écriture

« Ce que j’aime c’est l’aspect jouissif d’inventer. Dans un roman on peut écrire ce que l’on veut. Ce que je ressens lorsque j’écris, c’est cette grande liberté qui n’existe pas en écrivant une pièce de théâtre ou un scénario pour le cinéma. Dans le roman, la seule boussole c’est la cohérence de son propre objet. J’ai besoin d’un cadre et d’une architecture assez précise, d’un plan, mais je ne sais pas comment le paragraphe va se terminer. Je sais à peu près où vont mes personnages, mais parfois ils prennent plus ou moins de place, et je suis surpris de voir comment ils ont évolué. » Lire la suite

La littérature au sommet

Lorsque Jean-Christophe Rufin invite Sylvain Tesson et Ludovic Escande sur la scène du Théâtre des Quatre Saisons, humour et complicité sont au rendez-vous, pour la plus grande joie du public de Lire en Poche.
« Je suis pour l’insertion des jeunes délinquants », plaisante le parrain de cette 15ème édition, interrogé sur le choix de ses invités.

Jean-Christophe Rufin et Sylvain Tesson se connaissent depuis longtemps, unis par « un compagnonnage montagnard » fait de randonnées, d’escalade et d’alpinisme. A une époque où Ludovic Escande traverse une période sombre de sa vie, Sylvain Tesson l’invite à se joindre à eux pour entreprendre l’ascension du mont Blanc.

– Sylvain, je ne sais pas escalader. J’ai peur du vide.
– Fais-moi confiance. Je connais des techniques très efficaces pour lutter contre le vertige. Deux ou trois enseignements que m’ont transmis des anciens de l’Everest. Le premier conseil, c’est de bien tenir la corde de celui qui est devant toi. Le second, c’est de ne pas regarder en bas.
– Ah… et le troisième conseil ?
– C’est de fermer les yeux quand tu as peur.

Porté par l’enthousiasme de son ami, Ludovic Escande accepte d’accompagner les deux écrivains, alpinistes chevronnés, malgré son inexpérience et le vertige dont il souffre. « Nous avons essayé de l’éliminer, mais il a survécu » plaisante Jean-Christophe Ruffin.

De cette aventure naît un livre: L’Ascension du mont Blanc, qui surprendra ses compagnons, comme le confesse l’Académicien : « Nous ne nous sommes pas rendus compte de la difficulté que pouvait avoir cette ascension pour Ludovic. Nous avons découvert dans ce récit un vécu qui n’avait pas été sensible ou perceptible par nous. »

Ludovic Escande est le seul des trois à faire de cette aventure une œuvre littéraire. Ne cachant rien de la souffrance et des difficultés éprouvées, il construit un récit sans fard qui touche un large public, amateurs de montagne ou alpinistes expérimentés, un récit à portée universelle.

Dans le fond, pour Sylvain Tesson comme pour Ludovic Escande, cette ascension est un chemin de reconquête de soi, une quête de liberté, une façon de sortir du quotidien et se reconnecter avec le vrai sens de la vie: « On sort enfin de cet espèce de non-être que consiste la vie vécue uniquement sur un plan abstrait, vague, général, sur le plan des idées (…). Il faut autre chose. Il faut des nuits dans les bois, il faut le contact du granit sur la peau, il faut le froid, il faut la chaleur… Nous ne faisons rien d’extrême, mais nous le faisons avec appétit, avec une adhésion profonde à la vie. »

Une expérience fondatrice que l’écrivain apparente à la marche qu’il accomplit Sur les chemins noirs, quelques mois seulement après son accident.

« J’exhorte tout le monde à marcher, marcher, sortir de l’abstraction permanente dans laquelle nous vivons tous en partant sur les routes pour racler le réel. »

Que ce soit sur les chemins de France ou sur le mont Blanc, ces écrivains apparentent leur itinérance à un geste de liberté : celle de prendre des risques et de choisir d’aller au bout de soi-même.

Marisa, 15 octobre 2019

Pourquoi écrire ? de Philip Roth

Résumer en quelques mots cette compilation me paraît impossible. Je vais devoir faire des choix, je ne pourrais pas tout vous dire : vous serez obligés de lire Pourquoi écrire ? 

Pourquoi écrire ? par Philip Roth

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Philip Roth est né en 1933 et a grandi dans la communauté juive de Newark. Auteur de 31 livres, il a cessé d’écrire en 2012 et est décédé le 22 mai 2018. Il fait partie de cette génération exceptionnelle d’écrivains d’après-guerre qui ont fait de la littérature américaine ce qu’elle est depuis presque un demi-siècle.

Ce livre nous permet d’entendre la voix de Roth sur sa propre écriture : « Jour après jour pendant cinquante ans, j’ai fait face à la page suivante, sans défense et sans préparation. Pour moi écrire était un acte d’autopréservation. » Il nous parle de ses personnages : « Mon intention n’est pas de présenter les hommes de mes romans comme ils devraient être mais comme les êtres insatisfaits qu’ils sont. », ou du langage dans l’écriture : « Je suis porté vers une prose qui a les tours, les accents, les cadences, la spontanéité et la souplesse de la langue parlée et qui est en même temps bien campée sur la page, tempérée par l’ironie, la précision et l’ambiguïté que l’on trouve dans la littérature de facture traditionnelle ».

Dans ses romans, il cherche à approfondir des questions sur la vie, la sexualité, l’écriture, la vieillesse et la mort. Il fut souvent critiqué pour son rapport au judaïsme. Dans une lettre ouverte à Wikipédia, où nous retrouvons son humour cinglant, il réfute ce qu’il y est écrit. Il décortique ses romans et ses personnages jusqu’à leur donner une vraie vie, leur propre parole. Prenant pour exemple l’un d’entre eux, il dit « Une fois de plus, ce n’est pas aux juifs que Zuckerman s’en prend, mais à ceux qui calomnient et dénigrent publiquement les juifs. »

Lors d’un discours prononcé pour ses 80 ans, il revient sur le travail des auteurs américains :
« Cette passion pour la spécificité des choses, pour l’hypnotique matérialité du monde dans lequel nous vivons, est fondamentalement au cœur de la tâche assignée à tous les romanciers américains… Trouver en mots la description la plus saisissante et la plus évocatrice de la dernière des petites choses qui font de l’Amérique ce qu’elle est… C’est dans sa fidélité scrupuleuse à l’avalanche de données précises constitutives d’une vie personnelle, dans sa physicalité, que le roman réaliste… trouve son implacable intimité ».

Déjà en 1961, Philip Roth affirmait que pour comprendre, décrire et rendre crédible la réalité américaine, l’auteur en a plus qu’il ne faut. « La surabondance de la matière défie les pauvres ressources de son imagination. La réalité dépasse sans cesse notre talent et la société produit tous les jours des personnages à rendre jaloux n’importe quel romancier. »

Dans cette compilation, nous trouvons également des conversations qu’il a eues avec des auteurs principalement européens et tchèques. Ni pour ni contre le communisme, Roth est surtout révulsé par les injustices. L’histoire de l’Amérique d’après-guerre, la chasse aux communistes vont inspirer Roth notamment lorsque son ami et professeur Bob Lowenstein se verra interdire d’exercer pour déviance politique et parce que trop dangereux pour qu’on le laisse exercer une quelconque autorité sur les jeunes. Il lui inspirera le personnage le plus important de J’ai épousé un communiste.

Après des vacances à Prague en 1972 où il rencontre les traducteurs de ses romans, il décide d’y retourner plusieurs années de suite. Il s’attachera à un groupe d’écrivains, journalistes et professeurs, tous persécutés par le régime totalitaire installé par les soviétiques en Tchécoslovaquie. C’est ainsi qu’il devient l’ami d’Ivan Klima et de Milan Kundera. Les conversations qu’il entretient avec ces auteurs nous apprennent autant sur Roth que sur leur propre écriture.

Je n’ai sûrement pas été exhaustive, j’ai omis de vous parler de ses conversations avec Primo Levi, et également des accusations dont Philip Roth se défend, notamment sur ce qui lui aurait inspiré La tache. Ce recueil de textes dont je vous conseille la lecture est une source inépuisable de connaissances sur l’écriture.

Babeth, 1er septembre 2019

Le travail d’écriture de Philippe Djian

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Lire en poche 2018 proposait un grand entretien avec Philippe Djian. Après avoir dévoré Oh…, la série des Doggy Bag ou l’inoubliable 37,2° le matin, je ne pouvais pas manquer cette rencontre. D’apparence peu accessible, Philippe Djian nous a livré ses pensées (tous azimuts) sur l’écriture, sans langue de bois. Retour sur ces Uppercuts désenchantés.

Lorsqu’il écrit, Philippe Djian part sans savoir où il va. La première phrase est lancée comme une amorce, et l’histoire se déroule sans plan préétabli.

Je ne reprends jamais l’amorce. Je refuse d’être ennuyé par l’histoire. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est comment les personnages réagissent face aux petits ou aux gros problèmes, comment ils arrivent à vivre, ou pas, ensemble. Je ne mets pas l’histoire au premier chef. Mais écrire un bouquin sans histoire, ce serait sacrément compliqué.

L’idée est de se servir de l’histoire pour développer des thèmes qui lui sont chers. Qu’est ce que c’est que la normalité ? Ou le pardon ?

Je mets des personnages dans une boîte. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent sauf sortir sans me demander la permission. J’invente des facettes, je ne m’inspire jamais de personnes que je connais.

Pour lui, il n’y a pas une palette de sentiments étendus qui nous font avancer dans la vie. C’est toujours l’amour, la haine, la passion, la tristesse, la folie… Il faut savoir comment les recycler, s’en resservir. L’histoire va lui permettre de mettre en place un mode de narration.

Faire tenir une phrase debout c’est très compliqué. Le vrai travail de l’écrivain c’est de s’intéresser à la langue. Si vous êtes un apprenti écrivain bouleversé par Proust par exemple, est ce que vous allez essayer de le copier ou essayer d’arriver à son niveau d’écriture ? On peut faire un pas de côté et faire différemment : changer l’angle. C’est ce que j’essaie de faire, car les écrivains qui m’ont bouleversé, ont changé mon regard.  La littérature, ce n’est pas anodin, mes plus grandes émotions, je les ai eues à travers la littérature.

Philippe Djian pense également qu’en écriture, il n’y a pas de mauvais genres:

Il y a de mauvais écrivains, mais pas de mauvais genre.

Pour conclure, il nous parle également de la société d’aujourd’hui et du rôle de l’écrivain:

Je ne comprends pas comment on peut vivre sans lire. Je pense que les écrivains sont utiles dans la vie des hommes. A un moment, il faut rendre ce qu’on nous a donné sinon humainement vous ne valez pas grand chose. Il faut être ébloui par la langue. Il y a une volonté, une envie, une obligation presque de donner la part que l’on a à donner mais aussi de la rendre.

Cet intérêt constant pour le style chez Djian vous donnera peut-être envie de lire cet auteur. Pour ma part je l’apprécie pour son côté « grande gueule » et parce qu’il ose dire qu’il « ne veut pas laisser le roman populaire aux seules mains d’auteurs médiocres » !

Babeth, 4 novembre 2018
Crédit photo Les Liseuses de Bordeaux