Cette nuit de Joachim Schnerf

Cette nuit, par Joachim Schnerf

Le court roman de Joachim Schnerf, édité dans la collection de poche des éditions Zulma, nous livre des pages extrêmement émouvantes dans leur sobriété sur l’amour et le deuil, sur la tendresse dans les relations humaines. Mais c’est l’humour, un humour noir parfois décapant, qui donne sa tonalité au récit.

L’auteur y met en scène toute une galerie de personnages, issus d’une famille juive strasbourgeoise dans le cadre de la fête juive de Pessah. Le long repas de Pessah, le Seder, est excessivement ritualisé,  entrecoupé d’histoires, de chants, de lectures de la Haggadah; sur la table, toujours les mêmes aliments symboliques, qui commémorent et font revivre à chaque participant – en particulier aux enfants – la sortie d’Egypte du peuple juif et la fin de son esclavage.

Cette initiation aux rites judaïques, inhérente à la cohérence du récit, est d’ailleurs fort intéressante.

Salomon, le patriarche narrateur, vit dans la douleur de la disparition de sa femme bien-aimée, survenue il y a deux mois. Ce soir, sa famille et lui se réuniront pour la première fois depuis la mort de Sarah pour célébrer la Pâque juive. Le vieil homme tout à sa perte anticipe le Pessah à venir et se demande s’il trouvera la force de mener la cérémonie et d’assurer la transmission de cet événement fondateur de l’identité juive.

En proie au manque de Sarah et à l’angoisse, comme dans un rêve éveillé,  il tire le fil des souvenirs de sa jeunesse, de sa vie de couple, de sa vie de père et de grand-père dans le cadre des différents Pessah de son existence. Sarah en avait été le pilier. Elle avait fortement contribué à maintenir une harmonie au sein d’une famille devenue avec le temps quelque peu problématique et conflictuelle. Cette famille a l’habitude de se réunir tous les ans pour partager le Seder : il y a là les deux sœurs ennemies, Denise, la réservée à la limite de la dépression et Michelle, l’hystérique dévorée par une colère permanente qu’elle retourne constamment contre sa sœur surtout et aussi contre son mari, Patrick, un ashkénaze hypocondriaque et faible, affligé de troubles intestinaux. Pinhas, son beau-frère, le séfarade jovial et loufoque n’échappe pas non plus à ses emportements. Les petits-enfants, Tania et Samuel, sont des adolescents plutôt sympathiques, bien ancrés dans le mode de vie de leur génération. Présente au dernier Pessah, la correspondante allemande de Tania, une jeune Turque, ajoute une note supplémentaire à cette diversité culturelle et religieuse.

Les conflits qui scandent année après année le déroulement de la fête familiale sont contés de façon alerte, avec une grande drôlerie non dénuée de tendresse, les personnages et les situations sont bien campés.  « Parler d’Israël à table est le péché ultime dans la famille, le sujet dérape à la vitesse d’une roquette. Toute la Knesset était représentée dans la salle à manger : de la gauche à la droite, chaque nuance siégeait autour du plat du Seder. »

Mais derrière cette légèreté formelle fortement teintée d’autodérision qui caractérise le récit de Salomon se cache un élément dramatique qui explique bien des malaises familiaux, bien des questions que Salomon s’est posé de manière incessante toute sa vie: le vieil homme a été envoyé à 13 ans à Auschwitz avec toute sa famille. Lui seul en est revenu. Il a laissé derrière lui tout ce qui avait constitué sa vie jusqu’alors, enfoui dans l’horreur de l’extermination. Petit à petit, il s’est reconstruit dans l’amour de Sarah, a réussi à fonder une famille mais l’expérience de l’horreur l’a marqué à jamais : « … mais est-il seulement possible de faire le deuil d’une plaie mémorielle ? Infiniment elle s’infecte, elle pullule de sarcasmes. » Elle colle à la peau , mais ne peut se raconter : « J’en parlais tout le temps, mais raconter ? » Par pudeur, Salomon préfère la désamorcer par des blagues grossières qui choquent son entourage :  « ... je n’avais que mes blagues pour évoquer la Shoah. »

C’est ce qu’il nomme son humour concentrationnaire, que seul un de ses gendres semble apprécier. En tant que lectrice, je dois dire que certaines anecdotes m’ont bien amusée, celle par exemple des poissons gagnés par Salomon à la foire pour ses filles et qu’il a nommés Göbbels et Göring et aussi cette rencontre entre le narrateur et un autre rescapé des camps lors d’une exposition à la mémoire des juifs alsaciens et qui donne lieu à l’échange suivant :

Il s’adressa à moi sans me regarder.
 « Struthof ?
Auschwitz…
Prétentieux ! »

Une grande partie du récit est irriguée par cette autodérision, constitutive de l’humour juif. Mais le narrateur submergé dans sa vie quotidienne par le manque terrible causé par la disparition de sa femme semble à présent privé de son identité : « Le Zyklon B ne me fait plus rire, j’ai perdu le goût de l’excès comme s’il était impossible de vivre deux deuils à la fois. Un humour vêtu de noir m’a épaulé puis abandonné devant cette nouvelle tragédie : à la perte de l’humanité a succédé la perte de l’amour... »

A côté du rire que le récit déclenche se glisse alors l’émotion de pages d’une grande sensibilité où s’expriment sobrement la force de l’amour et du deuil, la peur de l’oubli.

Une sensibilité qui trouve une résonance poétique dans les psaumes psalmodiés par le clan familial : « Ce soir, personne n’osera prendre sa place et répéter ce passage jusqu’à l’épuisement, mais on entendra l’écho du Jourdain qui rebrousse chemin, des montagnes qui sautillent comme des béliers et des collines qui se prennent pour des agneaux. On pourra entendre l’écho de l’absence, si fort et si sourd que mes mains trembleront au moment de lever une nouvelle fois le verre préalablement rempli, la deuxième coupe de vin. »

Et plus loin : « Dieu a ramené les exilés comme des ruisseaux et nous a ainsi faits rêveurs. Celui qui marche en pleurant revient en chantant, il plante ses semences en larmes et récolte dans la joie. De ces deux moments naît le songe, d’une larme, puis d’un rire. »

Le long déroulé de la Pâque juive qui fait revivre à chacun la marche opiniâtre et patiente des exilés vers la terre promise croise le chemin de Salomon dans sa dernière traversée, désertique et endeuillée.

C’est la vie de Salomon, c’est un destin individuel, qui s’inscrit en filigrane dans la grande histoire du peuple juif.

Cette nuit est un roman très abouti dans lequel l’auteur excelle dans tous les registres.

Marie-France, 30 septembre 2020

Ce qu’il faut de nuit

laurent petitmangin ce qu il faut de nuit

Nous vous avons réservé une petite sélection de premiers romans de la rentrée littéraire. Aujourd’hui, le premier roman de Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit (La manufacture de livres), en librairie ce 20 août.

Résumé éditeur C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d’hommes en devenir.

L’extrait  « Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde. Mon regard allait des coteaux presque dans l’obscurité à leurs visages bien éveillés, francs, éclairés par notre lampe-tempête. J’étais content ce soir-là et tous ceux qui avaient suivi. Je profitais de cette période. Il y avait déjà trois mois que la moman était partie, j’avais évacué la peur de ne pas y arriver, de ne pas faire face à tout ce qu’il y avait à organiser, à gérer. Tout ce que j’avais déjà entrevu depuis trois ans. C’était terrible à dire, mais c’était presque plus facile maintenant qu’il n’y avait plus l’hôpital, les soirées et les dimanches passés à attendre. Presque plus facile. Si elle m’avait entendu. C’était pourtant vrai, et les vacances n’avaient jamais autant mérité leur nom. »

On aime… 
Entendre la voix de ce père qui ploie mais tient bon, portant à bout de bras ses deux fils jusqu’à l’âge adulte, parfois déçu et couvert de honte, parfois fier, toujours présent pour eux. 
Ressentir sous la plume de l’auteur la pudeur de ce père, celui d’un coeur simple, un taiseux, un homme à l’affection maladroite. L’auteur habite les personnages avec justesse, finesse et une discrète empathie.
Lire ce récit social et familial, ode aux petites gens à qui la vie ne fait pas de cadeaux. Ni caricatural ni larmoyant.

Un premier roman tout en délicatesse, en tout point abouti
Il arrive parfois dans la vie d’un lecteur que des personnages de roman l’accompagnent quelque temps, lovés dans un coin de sa mémoire. Ce fut le cas pour moi ici. Longtemps après avoir refermé ce livre j’ai repensé à ce père et ses fils. Et si les choses s’étaient passées autrement. Et si…?

Marisa, 20 août 2020

Le réveil des sorcières

Aujourd’hui, Bérengère partage son dernier coup de coeur pour Le réveil des sorcières de Stéphanie Janicot, paru en janvier dernier chez Albin Michel.

Que transmettons-nous à nos enfants ? Existe-t-il une transmission spécifique entre femmes ? Où est la frontière entre la vie et la mort ?
Stéphanie Janicot tente de répondre à ces questions dans son roman Le réveil des sorcières.

Le réveil des sorcières, de Stéphanie Janicot

Une jeune adolescente, Soann, perd sa mère dans un accident de voiture et se retrouve seule avec sa grande sœur. Elle appelle une amie de sa mère, la narratrice, et lui confie ses doutes. La jeune fille est persuadée que sa mère a été assassinée. Les deux protagonistes vont partir sur les traces de cette femme, Diane, guérisseuse. Elle était de celles qu’on appelait sorcières, il n’y a pas si longtemps, et qu’on brûlait vives.

L’auteur interroge ainsi le rôle d’une telle femme dans les campagnes bretonnes et le regard admiratif, mêlé de crainte, posé sur elles. J’ai aimé ce livre car Stéphanie Janicot cherche à comprendre ce besoin de magie qui peut nous animer pour comprendre ce qui ne peut pas toujours l’être, comme la mort. De plus, elle laisse la place au doute tout en restant pragmatique, ce qui rend l’histoire humaine et touchante.

Bérengère, 18 mars 2020

Avant que j’oublie

Avant que j'oublie, d'Anne PaulyAvec ce post se termine l’exploration des cinq romans sélectionnés pour le Prix des lecteurs-Escale du Livre 2020. 

Ecrire sur un sujet grave avec une grande pudeur et une bonne dose de dérision, c’est possible !
Sur un ton très personnel, Anne Pauly nous fait partager une aventure humaine incontournable : le deuil d’un parent.

Anne affronte la mort de son père et le cafard qui s’en suit. Ce père était un homme complexe, pas facile à aimer, alcoolique longtemps puis, sur le tard, désireux d’une relation apaisée avec ses enfants. Après sa mort, en organisant son enterrement, en rangeant sa maison, en lisant des lettres, Anne découvre d’autres facettes de ce père qu’elle avait appris à aimer « malgré tout ». Derrière l’image de ce vieil homme unijambiste et bordélique se dessine un adolescent amoureux, un ami fidèle, un père fier de ses enfants.

On partage avec cette femme adulte qui se sent désormais orpheline, les moments de solitude, de doute, de douleur et les attendrissements pour ce père qui la fatiguait avec ses manies et ses grigris mais l’appelait « ma doucette » et l’aimait si maladroitement. Anna Pauly sait aussi, et c’est un des charmes de ce livre, nous faire sourire, souvent. L’enterrement, avec ses rites absurdes et les zombies des pompes funèbres, est un moment réjouissant. Il y en a de nombreux autres dans ce livre à la fois tendre et drôle. Anne Pauly sait débusquer dans les situations les plus tristes et les plus banales, le grain de folie, d’étrangeté, la part d’absurdité.

Avant que j’oublie est un premier roman profond et juste sur la façon dont on peut apprivoiser la disparition et toucher ainsi à une forme de sagesse. C’est aussi un très savoureux moment de lecture.

Isabelle, 11 mars 2020

Ceux que je suis d’Olivier Dorchamps

Ceux que je suis, par Olivier DorchampsMais pourquoi notre père a-t-il voulu être enterré au Maroc ?
C’est la question que se posent ses trois enfants Ali, Marwan et Foued. Ils sont nés à Clichy, et leurs parents, bien que d’origine marocaine, n’ont jamais été pratiquants. Avec leur mère, ils vivent en France. Leur père ne parlait pas souvent du Maroc alors ils ne comprennent pas. Ils découvrent que tout a été prévu : Tarek avait pris une assurance décès qui comprend le rapatriement du corps en avion et la prise en charge des frais pour un accompagnant désigné. C’est Marwan, le prof d’histoire, qui a été choisi par leur père. Ce qui ne fera qu’augmenter la colère d’Ali, son frère jumeau. Celui-ci partira en voiture avec Foued et leur mère.
La route de Clichy à Casablanca est longue mais la traversée en voiture est l’occasion de se souvenir, de partager des larmes mais aussi de ressentir «l’étrange bonheur de se retrouver ensemble ».
Voici un roman qui prend son temps pour monter en puissance dans l’émotion. C’est un temps nécessaire pour poser l’histoire et les liens entre les personnages. Ceux que je suis nous parle d’une famille qui n’est pas liée que par les liens du sang. Rien que le titre du roman me bouleverse, maintenant que je sais ce que Kabic et Mi Lalla, la grand-mère, vont révéler à Marwan. Au-delà du secret de famille, c’est une histoire du Maroc qu’il découvre, lui l’historien qui croyait savoir. Il sera confronté à des traditions ancestrales où le respect de la femme est souvent bafoué.
« Dans une société où l’arrivée d’un fils est souvent fêtée et celle d’une fille maudite, la virginité exerce une dictature à laquelle les femmes n’ont d’autre choix que de se soumettre. La tradition a la vie dure, et si le Coran recommande à tous l’abstinence jusqu’au mariage, celle-ci n’est imposée qu’aux femmes. »
Ce retour vers ses origines est aussi pour Marwan l’occasion de s’interroger sur son existence. Etre fils de maghrébin est toujours quelque chose de compliqué :
« Je suis né en France. Je n’ai jamais vécu au Maroc, je ne me sens pas marocain. Et pourtant, où que je sois, en France ou au Maroc, je n’ai pas le choix de ma propre identité. Je ne suis jamais ce que je suis. Je suis ce que les autres décident que je sois. »
C’est ainsi qu’il se définit au début du roman, mais ce voyage initiatique lui permettra de trouver sa place pour continuer à avancer.
Babeth, 25 novembre 2019