Arcadie

Farah n’a que six ans lorsqu’elle arrive avec ses parents et sa grand-mère à Liberty House. Ici se retrouvent toutes les personnes incapables d’affronter le monde extérieur. Une façon de soigner leur peur « des nouvelles technologies, du réchauffement climatique, des parabènes, des sulfates, du contrôle numérique, des salades en sachet, de la concentration de mercure dans les océans, du gluten, de la pollution des nappes phréatiques, du glyphosate, de la déforestation, des produits laitiers, de la grippe aviaire, du diesel, des pesticides, du sucre raffiné, des perturbateurs endocriniens, des compteurs Linky... ». Dans ce phalanstère vous êtes en zone blanche. Vous évoluez à poil dans la nature, vous saluez le soleil et vous mangez végétarien. 

C’est pour la belle et neurasthénique Bichette que Farah et sa famille sont venues ici. Bichette c’est le nouveau nom donné à la mère de Farah par Arcady, le grand gourou de cette communauté qui va rebaptiser chacun d’entre eux.

A Liberty House, on vit autrement, mais on n’est pas coupé du monde. Les enfants sont scolarisés à l’extérieur. Farah va avoir une enfance hors normes dans une confrérie du libre esprit.

A quatorze ans, elle ne pense qu’à une chose : faire l’amour avec Arcady. Il faut dire que ce père spirituel a une activité sexuelle frénétique. 

« Ce prodige érotique, cet homme-fontaine dispensant généreusement sa semence mais aussi son temps, son énergie, son attention, son désir, son plaisir…. Arcady, il a raté sa vocation : il aurait dû faire hardeur. »

L’adolescente voit son corps changer, et pas qu’un peu. Elle mesure 1m78, elle est carrée et musclée. Elle a une hypercyphose dorsale, des yeux tombants, un nez plat et des lèvres mal définies. Cette absence de grâce n’est rien à côté des transformations qui l’attendent. Malgré tout, elle va découvrir le plaisir dans cette confrérie libertine.

C’est avec beaucoup de lucidité que Farah décrit le monde dans lequel elle vit et sa quête d’identité. Même quand elle en partira (l’arrivée d’un migrant ayant chamboulé ses convictions), elle continuera à défendre cet éden préservé du mal. 

Avec Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam nous propose de façon satirique de vivre dans un refuge pour freaks, le temps d’une lecture. Son écriture riche en vocabulaire est aussi drôle pour les citations d’auteurs célèbres qu’elle transforme et mêle à son texte de façon acrobatique. Elle nous interroge également : comment définir la liberté ? Vous trouverez peut être la réponse dans ce roman troublant.

Babeth, 25 août 2020

Jouissance Club

jouissance club par june pla

Il paraît que pendant le confinement, les ventes de tests de grossesse ont fortement augmenté. Les Français savent faire des bébés, mais qu’en est-il du plaisir ? Connaissent-ils leur corps et celui de leur partenaire ?

« Le coït pourrait être une option non un but. »

Dans Jouissance club, Jüne Pla nous parle. Enfin… Elle te parle à toi. Et elle a bien raison de te tutoyer, c’est direct et efficace : avec elle pas de tabou.
D’abord elle te propose de dire bonjour à ton sexe. Avec ses magnifiques dessins (oui j’ai oublié de te dire que Jüne est character designer dans les jeux vidéo), elle détaille chaque élément de la vulve et du pénis. Son langage est décomplexé et drôle. Tous les sujets liés au sexe sont expliqués : la dyspareunie, l’orgasme, le dickclit, les IST, l’endométriose, l’anorgasmie, l’érection,… Tu ne connais pas tous ces mots ? Tu vas apprendre plein de choses en lisant Jouissance club.

Dans une seconde partie, Jüne donne des conseils illustrés et fait une cartographie des zones du plaisir. Pour cela, elle utilise des personnages : Truc Muche a un pénis, Bidule a une vulve, et Machin-chose peut être les deux. Ils sont volontairement agenrés car « même si le monde s’est construit de manière très binaire et que nos croyances veulent qu’un homme ait un pénis et une femme une vulve, il existe aussi des personnes non binaires, gendrefluids, agenres, des personnes qui se retrouvent dans plusieurs de ces catégories. »

Bienvenue dans la grande aventure du plaisir : tu vas découvrir les joies de la pougnette sacrée, du tétonlungus, des nombreuses possibilités de massage de glands (les deux mon capitaine).

Voilà quelques exemples pour le contenu, mais tu as en plus la chance de lire une préface de Martin Page (l’auteur de Au-delà de la pénétration, paru aux éditions Monstrograph en 2019) que je rêvais de rencontrer à l’Escale du livre cette année. Je partage son avis concernant la bienveillante Jüne Pla :

« Nous avons besoin de voix qui ne viennent plus des institutions et des professionnels, mais de tout un chacun. De celles et de ceux qui explorent et proposent des idées et des solutions, de celles et de ceux qui inventent et imaginent une sexualité égalitaire, féministe et renversante. »

Babeth, 14 mai 2020

La Maison d’Emma Becker

La maison, d'Emma BeckerEn Allemagne, la prostitution est légale. Il y a les filles sur le trottoir et celles des maisons closes. C’est à Berlin qu’Emma Becker, journaliste et écrivain, décide, pendant deux ans, d’entrer au bordel, comme d’autres entrent au couvent. Elle souhaite écrire un livre sur les prostituées et il lui semble nécessaire d’être l’une d’elles pour rendre son écriture plus intense.
« J’espérais que ma voix rendrait humaine la réalité de la prostitution parce que les livres ont ce pouvoir, même si moi-seule me battait pour ce mensonge-là ».
Elle débute au « manège » où les conditions des filles en auraient fait fuir plus d’une. Elle y retourne les jours suivants pour témoigner, par fierté ou par vice, qui sait. En tous les cas ce passage dans ce bordel misérable, tel qu’on peut les imaginer, ne rendra que plus douce « la maison » où elle travaillera par la suite. Ici les filles viennent quand elles veulent, ne sont pas obligées de porter des talons hauts et peuvent même refuser un client.

Je vais en faire hurler plus d’une si je vous dis que j’ai trouvé ce livre féministe. Car dans la Maison, les femmes ont le choix d’utiliser leur corps comme elles veulent et acceptent la servitude quand elles le souhaitent. Vendre son corps, savoir écouter, accepter ou pas les fantasmes des hommes devient son quotidien. Emma devient Justine. Comme toutes ses collègues, elle s’invente un personnage : le personnage de son autofiction. Vivre et écrire sur ce milieu, c’est aussi pour Emma Becker un moyen de se connaître un peu mieux. Sans tabou et avec honnêteté, ce grand laboratoire du sexe est aussi un moyen de décrire la mécanique qui se joue entre les hommes et les femmes.

« J’ai passé deux ans à penser que j’aurais dû me sentir sale, coupable, humiliée… J’ai passé deux ans à m’émerveiller d’avoir ce port de tête princier lorsque je croisais mon reflet dans les vitrines des magasins, de sentir mon corps si léger, de voir le monde si paisible et si plein de promesses… La seule ombre sur ma félicité, c’était cette absence de culpabilité, cette fierté même, et l’idée que je n’étais pas normale. J’avais constamment sur mes épaules le dédain et la commisération gênée que le monde éprouve pour les putes. Ce n’était pas mon angoisse, c’était celle des autres. »

Babeth, 15 février 2020

L’appel de Fanny Wallendorf

L’appel de Fanny Wallendorf est un roman galvanisant, parfait pour débuter l’année avec vigueur et optimisme.

Dans les années 60, Richard Fosbury est un adolescent dégingandé et fantasque. Sportif, il s’entête à faire du saut en hauteur sa spécialité bien qu’il peine à franchir la barre en appliquant la technique du ciseau, seule homologuée par les autorités de l’époque. Au point que ses entraîneurs se félicitent quand le jeune Richard passe la barre par en-dessus… Mais Richard est mu par une force intérieure qui le pousse à s’améliorer. Instinctivement, au cours d’un meeting scolaire, il efface la barre en position dorsale, et non en ciseau. Stupéfaction et incompréhension s’en suivent. Lire la suite

Ce cœur changeant d’Agnès Desarthe

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Lors de la dernière édition de Lire en Poche, Bérengère et Lætitia ont eu le plaisir de s’entretenir avec Brigitte Giraud et Agnès Desarthe, autour du beau sujet Otages intimes dans le souffle de l’histoire. Cette rencontre s’est principalement portée sur leurs deux derniers livres : Nous serons des héros  (B. Giraud) et Ce cœur changeant (A. Desarthe), deux romans disponibles en poche. Lors de ce post et le suivant, nous allons donc nous pencher sur ces deux livres, en espérant que ces quelques lignes vous donneront envie de les dévorer… Lire la suite