Une nuit après nous, de Delphine Arbo Pariente

Mona a épousé Paul d’un second mariage, ils ont eu Rosalie, et puis Mona a rencontré Vincent. Je vous arrête tout de suite, ce n’est pas un roman sur l’infidélité. Oui, Vincent occupe toutes ses pensées. Elle a beau lutter, rien n’y fait. Elle ne comprend pas pourquoi. Ils parlent, beaucoup et Vincent se raconte. En l’écoutant parler de son passé, Mona plonge dans ses propres souvenirs et les failles de son existence.

Vincent devient son confident. Il est curieux d elle. Il veut connaître le plus intime de ses visages.

Cette rencontre sera un déclic. Mona va écrire avec frénésie son histoire familiale. C’est le début de la collision avec elle-même.

J’ai cru que j’aimais Vincent pour oublier, mais je l’aimais pour me souvenir.

Commence alors le cœur du roman.

L’histoire d’une famille de juifs séfarades qui doivent fuir du jour au lendemain la Tunisie en laissant tout derrière eux. Nous sommes dans les années 60 en France, ce pays où ils viennent d’arriver épuisés. La mère de Mona est une des filles de cette famille. Elle a grandi à Tunis dans un quartier huppé. Ils étaient heureux jusqu’à ce que la peur les fasse partir comme des voleurs. La fillette grandit en France dans la privation avant que les choses s’arrangent un peu. A 18 ans, on la marie avec un émigré comme eux. La vie est dure pour ce jeune couple. Pour survivre, ils volent de la nourriture en supermarché. Puis enceinte, la mère porte des vêtements larges pouvant cacher des camemberts et des vêtements pour le bébé à venir. Mais elle n’en peut plus de suivre son époux qui en veut toujours plus.

Ce mari, c’était comme le pays d’où elle venait, une simple déception.

Le père est colérique, toujours insatisfait. Elle n’a que 6 ans lorsqu’il apprend à la petite à voler et mentir. Au début Mona prend ça comme un jeu. Elle aime être avec le père. Ces après midi à voler dans les supermarchés sont les seuls moments de complicité avec lui.

Elle est prête à tout pour éteindre la rage dans le ventre du père.

Cette colère qui a fini par épuiser la mère. Une mère qui ne donne pas d amour à la petite alors que celle-ci attend des gestes de réconfort. La violence du père va atteindre Mona jusqu’au drame.

C est un roman qui prend le temps. Qui décrit l’évolution des sentiments de Mona pour Vincent, pour ensuite faire des allers retours entre les différentes périodes de la vie de ses parents et de ses grands parents. L’auteur revient sur Mona, parfois dans sa vie actuelle et surtout sur son enfance. Elle n’est plus Mona, mais l’enfant. Elle ne dit pas mon père ou ma mère mais le père ou la mère. Un détachement nécessaire pour supporter la souffrance et la brutalité des actes. Delphine Arbo Pariente maîtrise l’art de la narration et présente cette histoire comme s’il s’agissait d’un récit autobiographique. Elle utilise les métaphores qui viennent donner encore plus de force au texte.

Elle voit les picots de la barbe comme des têtes de clous sur les joues et le menton

J’ai été bouleversé par cette histoire et enthousiasmée par la richesse de l’écriture.

Babeth, le 13 août 2022

Une nuit après nous, Delphine Arbo Pariente, Gallimard, 2021.

La vengeance m’appartient, de Marie N’Diaye

Bordeaux et ses proches environs sont les lieux où se situe l’action du dernier roman de Marie N’Diaye, La vengeance m’appartient, publié en 2021 chez Gallimard.

Marie N’Diaye se saisit de cette ville qui lui est familière mais ne la réduit pas à un décor. Au contraire, elle lui accorde une fonction métaphorique dans cette histoire qui ne laisse pas d’inquiéter. Nous sommes en hiver, Bordeaux est humide et gelée comme la mémoire gelée de Me Susane, comme la colère d’un client persuadé de porter le nom d’un négrier et qu’il veut changer « pour se dégager de l’ignominie ».

Avocate à Bordeaux, Me Susane est saisie d’une affaire horrifiante, l’assassinat de trois enfants par leur mère, dont le mari, Gilles Principaux, est celui en qui elle pense reconnaître un adolescent croisé à l’époque de son enfance, un souvenir qui n’arrive pas à briser la glace de sa mémoire.

L’impression violente qu’elle avait éprouvée quand Principaux était entré pour la première fois dans son bureau, cette impression qu’elle l’avait connu jadis à Caudéran et que cette unique mise en présence, cette singulière bataille avaient engendré « Maître Susane », elle ne la retrouvait pas. 

Ce patronyme, Principaux, l’amène à enquêter sur cet évènement passé devenu illisible. Elle associe à ce questionnement ses parents vivant à La Réole, sa femme de ménage Sharon, une femme sans papier, vivant à Lormont. Toute une géographie sociale est mise en place.

A Me Susane – c’est ainsi qu’elle est froidement nommée tout au long du roman, sans qu’un prénom ne vienne jamais dessiner une identité – Marie N’Diaye donne une voix intérieure, fenêtre ouverte sur ses pensées et ses sentiments dans une langue dense, charnue où il est question de « flétrissure », de « profanation » et de « martyrs », qui parle de douleurs morales infligées par cet événement passé, cette « une tumeur enkystée ».

Rien n’est lumière dans ce roman de Marie N’Diaye, parce que ce Bordeaux hivernal est particulièrement sombre et froid, parce que le mal est diffus, pas toujours identifiable mais terriblement attaché à notre humanité, parce que nos questionnements de lecteur se heurtent constamment à une fin de non recevoir.

C’est d’ailleurs bien là tout l’intérêt de ce roman qui interroge la mémoire faillible, oublieuse mais aussi à l’affût, capable de geler une existence douloureusement en quête de son identité. Il est inutile donc d’attendre que l’auteur livre un résultat ou un dénouement. L’énigme reste entière mais les drames qui se jouent dans ce roman occupent l’esprit longtemps après la lecture.

Véronique, le 21 juillet 2022

La vengeance m’appartient, Marie N’Diaye, Gallimard, 2021.

Les larmes de l’ETA, de Michel Sandoli

Pays basque et liberté. Voilà la définition de l’ETA. Se basant sur son expérience professionnelle à la police judiciaire, l’auteur Michel Sandoli nous livre un roman noir qui replace avec précision le dessein des groupes terroristes au pays basque. C’est un roman en deux parties.

La première nous plonge dans les années 80. Blanchard est alors chef du groupe de répression de la fausse monnaie. On lui demande d’abandonner une enquête alors qu’il s’apprête à mettre à jour un trafic de faux dollars. Au pays basque un berger français, Inaki Garaikoetxea, qui prône un peuple basque unissant français et espagnol, est froidement assassiné par un agent du GAL (groupe antiterroriste de libération). 

La seconde partie du roman nous entraîne 20 ans plus tard. Le frère d’Inaki, Anton, sort de la prison de Gradignan après avoir purgé sa peine pour l’assassinat du meurtrier présumé de son frère. Blanchard, qui a rejoint la brigade criminelle, accompagné de deux collègues vont le mettre sous protection après une tentative d’enlèvement. L’ETA a bien déposé les armes mais leur trésor de guerre n’a jamais été trouvé. Quel est le rapport avec ce berger ? Pour le savoir il faut lire les larmes de l’ETA.

Les éditions Sud Ouest ont commandé, à plusieurs auteurs, des romans noirs avec comme point commun le lieu de l’action : le Sud Ouest de la France. Ces livres sont distribués en maisons de la presse et sur le site SORoman.

J’ai beaucoup apprécié lire une intrigue qui se situait dans des lieux où j’avais soit vécu soit connu en vacances (région bordelaise, les landes et le pays basque). D’autre part c’est un récit extrêmement bien documenté sur le fonctionnement de la police, des services de renseignement en France et en Espagne et sur l’histoire contemporaine du pays basque. Un bon roman pour cet été.

Babeth le 14 juillet 2022

Les larmes de l’ETA, de Michel Sandoli, éditions Sud Ouest

Dans la mer vivante des rêves éveillés, de Richard Flanagan 

Tasmanie, Australie, aujourd’hui.

Une femme, Anna, et ses deux frères se retrouvent auprès de leur mère, victime d’un AVC. Autour d’eux le monde brule, leur île est dévorée par le feu, le ciel est devenu ocre, l’air empeste la suie. 

La maladie d’une vieille femme, d’une part, la disparition dans les flammes de milliers d’hectares de forêt et de millions d’animaux, d’autre part : deux événements, deux urgences bien réelles mais pour Anna et ses frères l’une éclipsera l’autre et sera au centre de leur vie plusieurs mois durant. Jusqu’où aller pour repousser la mort d’une mère ? Chacun des trois membres de cette fratrie devra prendre position, chacun devra aussi négocier avec le souvenir refoulé de la mort d’un grand frère lorsqu’ils étaient encore très jeunes. Chacun devra affronter sa propre peur de la mort et de la perte. 

Richard Flanagan nous livre un récit efficace, tendu, prenant, aux accents fantastiques. Alors que sa mère laisse peu à peu filer sa vie, Anna ne voit-elle pas disparaître un à un des morceaux de son propre corps ? Un doigt, puis un genou, un sein deviennent invisibles sans que personne ne s’en rende compte ou ne veuille le voir. Au lent effacement d’un corps, répond l’indifférence.

Ce roman est un cri. Un cri d’alerte car ce récit bouleversant réussit à nous faire comprendre ce qui est à l’œuvre dans nos sociétés : la disparition du monde réel dans l’indifférence et les flammes (ou sous le béton, sous le plastique, etc.), et l’avènement d’un monde virtuel, ce refuge à portée de doigt, un scroll sur Insta et puis s’en va, pour fuir et déserter l’action. Le langage lui-même est perverti et ne sert plus à dire le monde : les mots de la finance, du management et de la technologie en s’insinuant dans nos vies font disparaitre le réel derrière un écran de fumée.

Un monde qui brûlait et rien pour le ressusciter. Il était possible de ne rien ressentir il était nécessaire de ne rien ressentir, les sites d’information et les réseaux sociaux ne vous faisaient absolument rien ressentir : elle ne pouvait rien faire elle ne ferait rien. Très bien. Rien, à part maintenir sa mère en vie alors que tout mourait.

Ce roman est aussi un cri d’amour car Richard Flanagan nous offre des pages vibrantes et sensuelles sur la beauté du monde. Ainsi lorsqu’il évoque les eucalyptus, arbres emblématiques de sa région…

À cause de leurs jeux rêveurs avec l’ombre, la lumière et le vent, du grincement de leurs branches, des vibrations de leur écorce et du chuchotement de leur feuillage, ils lui apparaissaient toujours comme des danseurs agiles et originaux, exprimant tant de choses dont aucune ne pouvait se traduire par des mots. Ils existaient, tout simplement. Ils existaient et aux autres ils ne demandaient qu’une chose : existez-vous ? 

Entre inquiétude et espérance, un très beau roman qui intrigue, bouscule et pose des questions essentielles, vitales.

Isabelle, le 21 juin 2022

Dans la mer vivante des rêves éveillés, Richard Flanagan, traduit de l’anglais (Australie), Actes Sud, 2022

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