L’annexe

Anna est une espionne, toujours en mission aux quatre coins du monde et ne se sent jamais chez elle, à part dans le logement exigu où Anne Frank et sa famille s’étaient réfugiées, à Amsterdam, appelé l’Annexe. Anna y retourne souvent.

Ce jour-là, suivie, elle est exfiltrée par l’organisation pour laquelle elle travaille et installée dans une maison dont elle ne sait pas l’emplacement géographique, même si elle croit reconnaître Montréal. Anna y est accueillie par Celestino, gardien du lieu, fantasque et amoureux de la littérature comme elle. Elle rencontre sept autres agents, gardant l’incognito et le silence sur les raisons de leur présence.

Lectrice passionnée, Anna associe chaque situation de la vie à une scène lue dans un roman et identifie chacun de ses partenaires à un personnage de littérature, comme un vieux couple d’origine slave qu’elle nomme « les Tourgueniev ». En parallèle, Anna entretient une dangereuse relation littéraire avec Celestino, exploitant ces héros qui ont marqué son imaginaire pour mieux comprendre son nouvel environnement. Petit à petit, la vie reprend, des habitudes s’installent entre lecture, sport et dîners mondains : une prison dorée, le temps de se faire oublier. Doucement, le huis clos devient pesant, les méfiances s’aiguisent et la mort s’invite. 

J’ai été très curieuse de savoir à quoi la vie d’espionne ressemblait. Cette idée très originale m’a permis de me glisser à la place de l’héroïne et de vivre par procuration une exfiltration. De plus, le jeu que mène la narratrice et Celestino à travers la littérature est très habile car il leur permet à la fois de cacher leurs personnalités mais aussi de tenter de percevoir les intentions de l’autre. C’est une sorte d’interrogatoire subtil et érudit que chacun ferait subir à l’autre. Il faut une grande culture littéraire. Heureusement, Catherine Mavrikakis puise beaucoup dans la littérature française et pour les autres références, je dois bien avouer que je les ai notées pour les lire plus tard ! Bien sûr, cela reste entre nous…

Bérengère, 23 septembre 2020

Miss Islande

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Un vent de liberté souffle dans les romans d’Auður Ava Ólafsdóttir. 

Dans Rosa candida, Arnljotur quittait l’Islande pour consacrer sa vie à l’horticulture. Dans Miss Islande, la jeune Hekla abandonne sa campagne natale pour s’établir à Reykjavik afin d’accomplir son rêve, devenir écrivain.

Elle emporte Ulysse de James Joyce en langue originale, ses manuscrits et sa machine à écrire, et se laisse porter par la volonté farouche d’accomplir sa destinée.

Va-t-elle y parvenir ?

Situer son histoire dans les années 60 permet à l’auteur de s’interroger sur la place de la femme dans la société islandaise de l’époque. Mais rassurez-vous, comme à chaque fois qu’un sujet lui tient à coeur, Auður Ava Ólafsdóttir l’aborde avec délicatesse, l’air de rien, avec humour, légèreté et poésie.

Ce roman est ouvertement féministe et nous offre un magnifique portrait de femme éprise de liberté, ainsi qu’un vibrant hommage à l’écriture et aux livres. Un roman à lire et à offrir.

Marisa, 5 septembre 2019

Ce roman fait écho aux propos que nous avions échangés avec Auður Ava Ólafsdóttir à Lire en Poche, en 2014. Nous avions alors évoqué les femmes et la littérature… (ici)

« La littérature ne m’a pas aidé, elle m’a sauvé » Joseph Ponthus

A la ligne de Joseph Ponthus

« J’avais lu Marx, mais même lorsqu’on lit Marx dans tous les sens, on ne peut pas savoir ce que c’est de se retrouver sur une chaîne de production. »

La librairie Mollat accueillait en début de semaine Joseph Ponthus, auteur d’un premier roman très remarqué et remarquable : À la ligne, publié à La Table ronde.

Sous-titré Feuillets d’usine, ce roman raconte les journées de travail d’un ouvrier intérimaire enchaînant différents contrats dans des usines agroalimentaires.
Ce travail à la chaîne, Joseph Ponthus l’exerce par nécessité. Lorsqu’il déménage en Bretagne à quarante ans, « par amour », il ne trouve pas de boulot. Il n’a pas le choix. Crevettes, poissons panés et abattoir constitueront désormais son quotidien, deux ans et demi durant.
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Le travail d’écriture de Philippe Djian

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Lire en poche 2018 proposait un grand entretien avec Philippe Djian. Après avoir dévoré Oh…, la série des Doggy Bag ou l’inoubliable 37,2° le matin, je ne pouvais pas manquer cette rencontre. D’apparence peu accessible, Philippe Djian nous a livré ses pensées (tous azimuts) sur l’écriture, sans langue de bois. Retour sur ces Uppercuts désenchantés.

Lorsqu’il écrit, Philippe Djian part sans savoir où il va. La première phrase est lancée comme une amorce, et l’histoire se déroule sans plan préétabli.

Je ne reprends jamais l’amorce. Je refuse d’être ennuyé par l’histoire. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est comment les personnages réagissent face aux petits ou aux gros problèmes, comment ils arrivent à vivre, ou pas, ensemble. Je ne mets pas l’histoire au premier chef. Mais écrire un bouquin sans histoire, ce serait sacrément compliqué.

L’idée est de se servir de l’histoire pour développer des thèmes qui lui sont chers. Qu’est ce que c’est que la normalité ? Ou le pardon ?

Je mets des personnages dans une boîte. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent sauf sortir sans me demander la permission. J’invente des facettes, je ne m’inspire jamais de personnes que je connais.

Pour lui, il n’y a pas une palette de sentiments étendus qui nous font avancer dans la vie. C’est toujours l’amour, la haine, la passion, la tristesse, la folie… Il faut savoir comment les recycler, s’en resservir. L’histoire va lui permettre de mettre en place un mode de narration.

Faire tenir une phrase debout c’est très compliqué. Le vrai travail de l’écrivain c’est de s’intéresser à la langue. Si vous êtes un apprenti écrivain bouleversé par Proust par exemple, est ce que vous allez essayer de le copier ou essayer d’arriver à son niveau d’écriture ? On peut faire un pas de côté et faire différemment : changer l’angle. C’est ce que j’essaie de faire, car les écrivains qui m’ont bouleversé, ont changé mon regard.  La littérature, ce n’est pas anodin, mes plus grandes émotions, je les ai eues à travers la littérature.

Philippe Djian pense également qu’en écriture, il n’y a pas de mauvais genres:

Il y a de mauvais écrivains, mais pas de mauvais genre.

Pour conclure, il nous parle également de la société d’aujourd’hui et du rôle de l’écrivain:

Je ne comprends pas comment on peut vivre sans lire. Je pense que les écrivains sont utiles dans la vie des hommes. A un moment, il faut rendre ce qu’on nous a donné sinon humainement vous ne valez pas grand chose. Il faut être ébloui par la langue. Il y a une volonté, une envie, une obligation presque de donner la part que l’on a à donner mais aussi de la rendre.

Cet intérêt constant pour le style chez Djian vous donnera peut-être envie de lire cet auteur. Pour ma part je l’apprécie pour son côté « grande gueule » et parce qu’il ose dire qu’il « ne veut pas laisser le roman populaire aux seules mains d’auteurs médiocres » !

Babeth, 4 novembre 2018
Crédit photo Les Liseuses de Bordeaux

Pascale Fougère, interprète

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