Conversation avec Audur Ava Olafsdottir

Audur Ava Olafsdottir

Audur Ava Olafsdottir, Marisa et Florence ©Liseuses de Bordeaux

L’auteure islandaise Audur Ava Olafsdottir, dont nous avons déjà chanté les louanges dans un précédent post, était présente lors de Lire en poche, à Gradignan. L’occasion rêvée pour nous de rencontrer une femme étonnante, drôle et extrêmement attachante.

Vous avez déclaré que la femme écrivain était moins présente et plus discrète sur la scène littéraire que ses homologues masculins. Comment l’expliquez-vous ? Je ne l’explique pas, je le vis. Il y a beaucoup de bons écrivains femmes, même s’il y a beaucoup plus d’hommes dans les organisations d’écrivains. Je trouve étrange cette absence des femmes écrivains. Il y en a vraiment beaucoup qui n’arrivent jamais à faire entendre leur voix et qui sont tellement originales, ont tellement de choses à dire… Je lis surtout de la poésie islandaise, et je crois bien que tous les poètes que je préfère sont des femmes.

Le livre paru en France sous le titre  L’Embellie, a pour titre en Italie et en Espagne La femme est une île. Vous avez choisi ce titre en référence à un poème qui disait « Aucun homme n’est une île ». Est-ce que ce titre pourrait définir les femmes écrivains ? Le fait qu’il n’y ait pas beaucoup de femmes écrivains viendrait-il du fait qu’elles souffrent d’isolement ? C’est possible. Chaque écrivain est isolé, c’est un métier solitaire. J’ai écrit des pièces de théâtre et c’était tout à fait nouveau pour moi de travailler en équipe, avec une troupe. En plus, beaucoup de femmes commencent à écrire tardivement. J’écris depuis dix ans seulement, même si j’ai toujours eu l’intention de le faire. J’avais un métier intéressant, que j’aimais et que j’aime toujours [ndlr elle enseigne l’histoire de l’art à l’université], la famille, les enfants à élever, et puis il y a le temps qui passe… De nombreux hommes écrivains n’exercent pas d’autre activité que celle d’écrire. A l’inverse, presque toutes les femmes écrivains que je connais continuent d’exercer un métier à côté.

L’Islande possède une longue tradition écrite, les sagas en sont le plus bel exemple. Vous avez vous-même évoqué le mythe selon lequel tous les Islandais étaient écrivains. Comment expliquer la place de l’écrit dans la culture islandaise ? La culture islandaise est essentiellement une culture de l’écrit, de la littérature. Autrefois, nous ne possédions rien, l’Islande était très pauvre. Aucun bâtiment ne date de plus de cent ans ! La littérature était notre peinture, nos cathédrales, notre architecture, notre musique, comme tous les arts pour vous. Nous avons une longue tradition littéraire, surtout orale, car elle ne coûtait rien et nous n’avions d’ailleurs pas de papier pour écrire. Pas de marbre non plus, ni de pierre. Lorsque nous avons perdu notre indépendance au 13ème siècle, la langue constituait notre identité propre. C’était pour préserver cette identité que nous pratiquions l’écriture, le récit à l’oral et que nous retenions par cœur les sagas, mot à mot. En Islande existe encore aujourd’hui cette tradition de raconter des histoires tous les soirs. Tous les Islandais savaient lire, ce qui a beaucoup impressionné les Danois lorsque nous nous sommes battus pour l’indépendance. Même un prisonnier islandais savait lire. Tout le monde pouvait lire, mais nous étions tellement pauvre qu’à l’époque nous avons dû manger nos livres, les manger au sens propre. De vieux manuscrits ont d’ailleurs disparu de cette façon.

La poésie est très importante dans la formation d’un écrivain islandais. En France, la poésie est un genre littéraire à part. Il y a des gens qui en écrivent, mais peu de gens en lisent. Qu’en est-il en Islande ? En Islande c’est l’inverse. Tout passe par la poésie. Un écrivain qui n’a pas publié de poésie n’est pas pris au sérieux. Il a fallu moi-même que j’écrive un recueil de poésie, il y a quatre ans. Et puis il existe autant de styles que d’écrivains, en Islande. Les écrivains islandais utilisent plus de mots pour décrire la même chose qu’un écrivain français. L’importance de la poésie découle peut-être de l’histoire de notre langue minoritaire, une langue avant tout orale.

Vous connaissez très bien vos lecteurs islandais, mais comment se passe la rencontre avec votre public français ? Je rencontre les lecteurs français pendant les festivals de littérature. Depuis la sortie de Rosa candida en 2010, je viens en moyenne trois fois par an, lorsque je sors un nouveau roman. La prochaine fois, je viendrai en France pour les Boréales. Je vais passer une semaine en Normandie et je visiterai les librairies de la région, les écoles, les lycées, … ça me fait très plaisir. Les écrivains sont très gâtés en France. Les lecteurs nous demandent des dédicaces, sont très courtois et nous disent parfois de belles choses. Cela me touche beaucoup. Il arrive souvent que les gens viennent acheter un livre qu’ils ont déjà lu, pour l’offrir à d’autres personnes.

Ce n’est pas une pratique courante en Islande ? Si, mais on offre plutôt les livres qu’on n’a pas lus. En Islande, tous les livres sortent au même moment, avant Noël, et tout le monde offre un livre à Noël. Un Islandais est très déçu s’il n’a pas reçu cinq romans pour Noël… Même si les livres sont beaucoup plus chers en Islande. On offre les romans qui viennent de sortir, on ne les a donc pas lus.

Avez-vous des rituels d’écriture ? Comment se passe, pour vous, une journée d’écriture ? Ou une nuit d’ailleurs ! Comme je travaille toujours à plein temps, j’écris surtout le soir, le weekend et pendant les vacances. Je peux me mettre à l’écriture n’importe quand, n’importe où. A l’instant où je vous parle, même, si vous voulez… Je trouve toujours l’inspiration, des idées… même si j’ai passé un très bon moment ici en France, il y a un roman qui m’attend, ailleurs. Je peux écrire au feu rouge, si j’ai un moment. Je manque surtout de temps. J’écris à l’ordinateur, dans des endroits impossibles. Je n’ai même pas de bonne table, j’ai un vieil ordinateur qui va exploser d’une minute à l’autre…

Est-ce que vous écrivez dans un sous-sol, comme l’écrivaine naine de l’Embellie ? Non, sur la table de la cuisine, ou n’importe où. Pour le nouveau roman qui est en gestation, j’ai décidé d’écrire à la main, je peux donc le faire n’importe où.

Pourquoi à la main ? Votre inspiration vient plus facilement quand vous écrivez à la main ? Pourquoi avez-vous décidé de changer ? Quelqu’un m’a donné un stylo avec les mots qui s’écrivent tout seuls. Un stylo magique. Alors je vais tenter de l’employer pour voir ce que ça donne. D’ailleurs, je suis une voleuse de stylos. Dans les aéroports, dans les banques, quelque fois je vole les stylos qu’ont volés d’autres personnes avant moi, ça fait une filiation assez intéressante. Les stylos portent le logo de compagnies d’assurances, de banques, d’entreprises de pays où je n’ai jamais mis les pieds.

Quel est votre premier souvenir de lecture ? C’était à une table. J’ai appris à lire à l’envers. J’ai un frère qui a quatre ans de plus que moi et qui est dyslexique, mais on l’ignorait  à l’époque. On essayait d’apprendre à lire à mon frère, et moi j’étais assise de l’autre côté de la table, et j’ai appris à lire à l’envers. J’avais quatre ans. Pendant quelques temps, je lisais en tournant les livres à l’envers. Ensuite, j’ai commencé assez vite à rajouter des éléments dans les livres d’enfant. Je voulais améliorer ou allonger l’histoire, y faire quelques changements, y rajouter quelque chose. Une fois par semaine, on pouvait amener à l’école les livres qu’on aimait et en lire un passage. Je me souviens d’avoir lu un passage d’un écrivain islandais qui écrit pour les enfants. L’enseignant a voulu voir le livre parce qu’il trouvait que le texte que j’avais lu était différent de celui de l’auteur. J’avais honte car j’avais rajouté des éléments pour embellir le texte, pour le rendre plus intéressant.

Quel est selon vous le lieu idéal pour lire ? Est-ce qu’il y en a un ? Non, il n’y en a pas. Ou alors si, dans une librairie. Je lis toujours la première phrase et la dernière phrase d’un livre, pour savoir si l’écriture est originale. Peu importe le thème. Si c’est spécial, original, si ça ne ressemble pas à un autre livre, je l’achète. Je passe souvent mon temps dans les librairies. Il y a quelques cafés librairies à Reykjavik où l’on peut prendre les livres, les lire sur place, les rendre ensuite.

Un livre qui vous a fait rire ? Il y a beaucoup de livres qui m’ont fait rire, à un moment ou à un autre. J’apprécie beaucoup l’humour dans les livres, mais je n’aime pas les livres drôles. Les livres pour rire, je ne les aime pas. Les blagues, je ne les trouve pas amusantes. Elles sont faites pour rire, mais elles ne surprennent pas. Ce qui surprend peut être drôle, si c’est inattendu. Tout dépend du contexte.

Un livre qui vous a mise en colère ? Quelque fois on est très déçu d’un livre dont tout le monde fait les louanges et dont tout le monde parle. Je peux aimer un auteur juste pour une phrase, sans aimer tout le livre.

Un livre qui vous a récemment émue ? J’étais à Bruxelles récemment et j’ai découvert un livre d’Hervé Guibert que je n’avais pas lu. Un livre posthume, le journal intime de ses années d’adolescent. C’est un auteur que j’aime beaucoup, mort en 1991, dont j’ai lu tous les romans. J’ai découvert par hasard son journal intime dans une librairie à Bruxelles, et j’en suis sortie tout émue.

Si la lecture avait une odeur ? La lecture a une odeur, mais la lecture a surtout un toucher. C’est forcément du bois, puisque un livre est fait de bois. C’est un objet qui a une odeur. Je pense que chaque livre a son parfum à soi.

Une saveur ? Une saveur aussi, parce que l’auteur met beaucoup de sens là-dedans. Toucher, sentir. Chaque livre a sa propre odeur, sa propre saveur, sa propre musique aussi. Un son de l’intérieur.

Propos recueillis par Marisa et Florence

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4 réflexions sur “Conversation avec Audur Ava Olafsdottir

  1. Bonjour,
    Puisque les femmes ėcrivains ne sont pas reconnues á leur juste valeur, j’ ai voulu envoyer un petit mot á Ava Olafsdottir pour lui dire que je place ses livres parmi les meilleurs qui sont sortis ces dernières années. Je suis un grand lecteur, passionné de tous genres et epoques, et pense avoir un minimum de discernement. Je n’ hélas pas trouvé de site qui lui soit dédié. S’il existe, merci de me le communiquer.

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  2. Délicieux, votre entretien, et malicieux aussi par les réponses à vos questions. Réponses au travers desquelles on perçoit les cicatrices du passé cruel de l’Islande, peu connu en Europe,
    Merci !

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