Entretien avec Arnaud Cathrine

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Lors de sa venue à Bordeaux, Arnaud Cathrine nous a accordé cet entretien, le 23 janvier 2014, en toute simplicité.

Beaucoup de vos livres s’ouvrent sur une citation en exergue. Est-ce important pour vous de mettre votre texte en résonance avec le texte d’un autre auteur ?
Oui. Je l’ai fait depuis le début. Dans Nos vies romancées d’ailleurs, je rends hommage à un certain nombre d’auteurs de chevet. En tant qu’auteur et en tant qu’individu, je suis un grand admirateur. Je trouve très exaltant d’admirer et de se nourrir des autres. Ce n’est pas citer pour citer. Certains textes ont été accompagnés et nourris par des auteurs. Ce sont des miroirs éclairants pour le lecteur. Et ce sont des dettes, tout simplement. Je crois que je pourrais même m’en tenir à cela, ce sont des reconnaissances de dettes. Citer un auteur, c’est signifier d’emblée que quelqu’un nous a aussi aidé à aller là où on est allé.

Appartenez-vous à une famille littéraire ?
Si je devais m’inscrire dans une seule famille, dans un seul mouvement, ce serait dans celui des auteurs qui aiment aller sur scène. C’est un mouvement qui a une dizaine d’années et je me suis inventé une place parmi ces auteurs qui aiment lire leurs textes sur scène, ou créer des spectacles et des performances. Il se passe en ce moment quelque chose autour de cela. En termes littéraires purs, je me sens un lointain petit-cousin de Jean-Luc Lagarce, par exemple. Je ne peux pas aller bien au-delà, ou alors ça veut dire qu’on entend « famille » dans le sens de la vraie famille, avec des gens très dissemblables. Je ne me risquerais pas trop sur les histoires de familles, de mouvements…

Vous n’avez pas envie d’être catalogué ?
Ce n’est pas que je n’ai pas envie, c’est que je ne sais pas où. Je sais que j’ai des affinités très fortes avec certains auteurs, qu’avec certaines personnes de ma génération comme Olivier Adam, qui est un ami, on est traversé par des choses communes, des préoccupations, des motifs qui se retrouvent dans nos livres de façon inopinée. On s’aperçoit souvent de similitudes entre nos livres sans qu’on s’en parle nécessairement quand on les écrit. C’est sans doute parce qu’il y a quelque chose de générationnel. On n’échappe pas à des vagues, à des choses qui flottent dans l’air et qui touchent une même génération. Mais ça ne suffit pas à en faire une école ou un mouvement. Je ne cherche pas à tout prix à faire rentrer au chausse-pied mes petits camarades et moi-même dans des cases, mais sporadiquement je vois des traits de ressemblance, des préoccupations communes.
La seule chose tangible qui se passe, c’est la scène littéraire qui l’a permis, comme l’Escale à Bordeaux : c’est la présence des auteurs sur scène, dans des spectacles ou des petites créations. Depuis une dizaine d’années, Olivier Adam, Olivia Rosenthal, Maylis de Kerangal, Chloé Delaume et moi-même avons le goût d’être sur scène et de porter nos textes, nous acoquiner avec des gens venus de la musique, des arts plastiques, de la vidéo. Pour le reste, je préfère être prudent.

Nathalie Richard et Arnaud Cathrine dans l'adaptation de son roman Le journal intime de Benjamin Lorca paru chez Verticales

Nathalie Richard et Arnaud Cathrine dans l’adaptation de son roman Le journal intime de Benjamin Lorca paru chez Verticales

Il est souvent question de la mort dans vos romans, pourquoi ?
C’est une obsession communément partagée qui m’a préoccupé très jeune. L’expérience de ma famille normande, des bombardements, est quelque chose qu’il m’a captivé dès le plus jeune âge. Mon père était chirurgien et a donc vécu dans la menace de la mort. Je me souviens de récits qu’il faisait où il en était question. Un chirurgien qui doit intervenir, c’est une question de vie ou de mort, et parfois malheureusement on ne peut pas sauver la vie des gens. J’ai entendu plein de récits quand j’étais môme, ce qui a fait que j’étais un enfant et un adolescent particulièrement obsédé par cette question.

Ensuite, il y a un positionnement plus idéologique, plus intellectuel. Le livre n’est pas cher à fabriquer et la censure économique est moindre en littérature qu’elle n’est au cinéma ou à la télévision. C’est l’un des derniers endroits où l’on peut parler d’une chose si peu vendeuse comme la mort. Dans un livre, il n’y a pas beaucoup de tabous. Il n’y a pas d’audimat. Bien sûr un éditeur est ravi de vendre le plus de livres possibles, mais un éditeur digne de ce nom ne va pas vous jeter de sa maison d’édition parce que vous n’avez vendu que 2000 exemplaires. Ça offre une liberté qui est assez précieuse. Je vois mes camarades en chanson ou au cinéma, ils subissent parfois des pressions quand ils parlent de telle ou telle chose. Il faut donc profiter de cet espace d’expression qu’est la littérature pour aborder certains sujets qui désertent l’espace social. La mort est la dernière chose à utiliser pour vendre une paire de chaussures. Tout ce qu’on essaie de faire disparaître de l’espace social, je trouve que la littérature a pour mission d’en faire état.

Dans plusieurs de vos romans, Sur la route de Midland, L’invention du père et Je ne retrouve personne, le personnage est amené à accomplir un voyage. Pourquoi ce cheminement ?
La plupart du temps, le temps du livre, c’est le temps d’un trajet intérieur pour le personnage principal.
Et le vôtre aussi ?
Sans doute. Je chemine avec, c’est vrai, parce que je découvre moi aussi les choses en l’écrivant. Et généralement, à la fin du livre, le personnage s’en trouve relativement changé. Le dépaysement et l’ailleurs permettent souvent cette parenthèse. C’est tout à fait frappant avec Aurélien (le personnage principal de Je ne retrouve plus personne) qui est pris dans le cours de son devenir. Il est incapable de s’immobiliser, de rentrer en lui, de regarder autour de lui.
Les voyages sont souvent des prétextes pour se délester de ce qu’on a de lourd dans son histoire. On prend de la distance par rapport à soi, on regarde et on vit les choses différemment, pendant un temps du moins, puis après on est rattrapé par soi. C’est vrai que l’ailleurs est le lieu d’où les choses sont enfin possibles. Et quand je dis les choses, c’est souvent l’introspection, la remise en cause, la relecture d’un passé ou la nécessité de prendre une décision, d’opérer un virage, etc. C’est le contexte qui va créer les conditions de possibilité pour qu’il y ait une évolution ou un mouvement, souvent intérieur, ou une rencontre, pourquoi pas.
Il y a beaucoup de pages que je vais chercher ailleurs. Que j’écris hors de mon logis.

Vous écrivez en Normandie.
J’y écris beaucoup et j’y écris très bien. En voyage j’écris beaucoup, aussi. Le fait d’être ailleurs, hors de chez soi, de son ordinaire, de son emploi du temps ordinaire, ça nous place ailleurs et il y a des choses qui surgissent.

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Vous avez dit : « Il faut s’incarner dans un personnage pour l’écrire ». Et vous dites qu’Aurélien , le personnage principal de Je ne retrouve personne vous ressemble beaucoup. Pourquoi choisissez-vous de vous dévoiler dans votre dernier roman, alors que vous vous dites d’ordinaire très pudique ?
C’est un long trajet, une évolution personnelle. J’ai eu l’occasion de m’interroger à ce propos il n’y pas longtemps lorsque j’ai fait une « panoplie littéraire » pour le numéro  de la revue Décapage (Flammarion) qui sortira en mars. Tous les mois, cette revue donne 40 pages à un auteur, « la panoplie littéraire », une façon pour l’auteur de revenir sur son trajet littéraire, ses influences, sa façon de travailler, etc.

décapageCette contribution m’a obligé à regarder mon trajet de façon synthétique et je me suis aperçu que mes premiers livres, pudeur oblige très certainement, avaient des décors et des fables extrêmement romanesques, très loin de moi. Le lien autobiographique était en sous-texte. Plus ça va, plus j’investis la Normandie qui est mon pays et plus le masque devient mince. C’est un mouvement naturel. Je suis un grand lecteur d’autobiographies, de récits, d’autofictions, de journaux intimes et même si ma pudeur reste ce qu’elle est, le masque est de plus en plus mince au fur et à mesure du temps. J’ai encore besoin de trouver des prétextes narratifs, des fables, des faits qui restent fictionnels, mais les personnages me ressemblent de plus en plus. Il y a encore cinq ou six ans, je vous aurais dit que les personnages les plus autobiographiques dans mes livres étaient les personnages de femmes, parce que c’est très pratique, personne ne va vous chercher là.

L’expérience de la scène a aussi eu un impact sur mon écriture. Quand on se retrouve sur scène, écrivain ambassadeur de son livre, avec son corps et sa voix, on est réellement et physiquement en direct. Ça crée un péril, un vertige et une grand dose de plaisir, mais c’est comme une mise à nu, une présence plus nue, plus directe. Après l’expérience de la scène et le spectacle avec Florent Marchet Frère animal, quand je suis revenu à l’écriture, j’y trouvais des espèces de décors en carton pâte que je ne supportais plus, une transposition que je ne supportais plus, parce que ça me semblait trop romanesque, pas assez proche de moi.

Quand vous changez d’univers, vous vous nourrissez de chaque expérience ?
Oui, c’est l’intérêt. La scène nourrit l’écriture, l’écriture nourrit la scène. Il y a plein de synergies qui s’instaurent entre les diverses activités artistiques.

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Avez-vous des rituels d’écriture ? Comment écrivez-vous ?
Quand je n’ai pas d’ordinateur avec moi, j’écris dans des carnets. Quand j’ai une idée dans le métro, je l’écris sur mon Iphone. Je préfère l’ordinateur car il y a la mise en page, ce qui me permet de voir à quoi ressemblera mon texte sur la page. Il n’y a pas de rituel, il n’y a qu’une nécessité d’écrire. Je ne force jamais. Quand je n’ai pas envie, je n’ai pas envie. Il faut juste qu’il y ait l’inspiration. Rien de plus terrible que de se forcer à écrire une scène. C’est laborieux, c’est fastidieux. Pas de rituel, du silence. Ou de la musique instrumentale. Pas de paroles, car elles viendraient parasiter celles que j’ai dans la tête. Ça peut être n’importe quand, quand ça vient.

Quel lecteur êtes-vous ? Achetez-vous vos livres en librairie ?
Je suis un grand lecteur. Par goût, par nature et par mes activités, puisque je suis programmateur culturel pour des festivals et pour un théâtre à Paris qui s’appelle la Maison de la Poésie. Je lis donc énormément de littérature contemporaine pour inviter des auteurs, mais aussi parce que j’en ai le goût. Ça me permet de me situer. Puis on se nourrit beaucoup en lisant. Je reçois beaucoup de livres puisque c’est une partie de mon métier, et lorsque j’en achète j’aime aller en librairie, mais comme visiteur de librairie assez anonyme. J’adore que les libraires aiguillent les lecteurs, je trouve que c’est un rôle à assumer qui est très important, a fortiori aujourd’hui dans ce contexte de surproduction éditoriale. J’adore parler avec des libraires, mais j’aime bien aussi prendre mon indépendance, fouiner, flairer, me promener, m’attarder, céder à mes caprices de lecteur.

Vous faites aussi les bouquinistes ?
Non et pourtant j’aime bien quand un livre a une vie derrière lui. Je possède comme ça des livres que mon père m’a donnés, comme un Sagan première édition de 1954 par exemple. Ils ont une odeur, une vie, ils ont un corps particulier, un corps vieilli. C’est beau un livre qui a vécu, mais je n’ai pas ce réflexe de faire les bouquinistes. Quand je suis en vacances de temps en temps oui, mais à Paris je cours…

Quel est votre livre de chevet ? Ou le livre qui vous a marqué dernièrement ?
Le livre qui m’a frappé dernièrement est un premier roman impressionnant. C’est le livre d’Edouard Louis, 21 ans,  Pour en finir avec Eddy Bellegueule, au Seuil. C’est un livre d’une très grande puissance. Lui est très éloquent, très émouvant. C’est un très grand livre. Ça a été une vraie claque.

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2014, centenaire de la naissance de Duras… si on devait se plonger dans Duras, qu’est-ce que vous nous conseilleriez de lire avant tout ?
La vie matérielle. C’est un recueil de courts textes sur l’amour, la passion, les rapports des femmes aux maisons, tout ce qui tombe sous son regard. C’est comme si vous aviez une conversation avec elle à bâtons rompus. Comme si vous la rencontriez et parliez avec elle de tout et de rien. De la vie, de la mort, de l’amour, des maisons, de la plage à Trouville, etc. C’est une bonne façon de faire la connaissance de Duras, de son écriture et de sa personnalité. J’éprouve le besoin de relire ce livre tous les étés. On peut se promener dedans. Ce n’est pas un abécédaire, mais un livre thématique.
Je conseillerais aussi d’aller sur le site de l’INA pour voir des films. Il y a les entretiens avec Pierre Dumayet ou les films que Benoît Jacquot a réalisés sur elle. Ce qui m’a fait le plus envie d’aller lire Duras c’est de l’entendre. C’est le genre de femmes qu’on pourrait écouter des heures, comme Sagan, dans un tout autre registre. Ce sont des êtres fascinants et passionnants. Je suis vraiment venu à Duras en faisant la connaissance de la voix, de la personne, par reportage interposé.

Vous revenez à l’Escale du Livre en avril. Pouvez-vous nous en dire plus ?
C’est une lecture musicale autour du livre Je ne retrouve personne, avec le chanteur Bastien Lallemant. Nous allons entrecroiser des extraits du texte avec des chansons à lui. Les chansons et le texte peuvent être comme des miroirs, comme des cousins. Ça s’appellera Au loin la côte.

Pourquoi avez-vous écrit pour la jeunesse ?
C’est Geneviève Brissac qui m’a offert l’opportunité d’écrire pour la jeunesse en m’ouvrant la porte de l’Ecole des loisirs. J’avais envie d’écrire pour la jeunesse parce que j’avais un très mauvais souvenir de la littérature jeunesse de mon adolescence. Je trouvais que c’était une littérature très édulcorée, très mièvre. Adulte, j’ai découvert qu’il y avait une vraie littérature qui prenait des risques et ça m’a fasciné. Agnès Desarthe, Marie Desplechin, Christophe Donner… J’ai eu envie de faire ça.
C’est aussi un plaisir de sale gamin qui consiste à mettre les pieds dans le plat. Le silence et les non-dits sont les choses qui angoissent le plus les adolescents. Un livre peut bousculer cela d’une façon responsable, mais salutaire. Mettre des mots là où il n’y en a pas, parler des choses dont on ne parle pas ou dont l’adolescent n’a pas envie de parler avec ses parents. Mon premier livre paru à l’Ecole des loisirs, Mon démon s’appelle Martin, aborde de façon très frontale le suicide d’un adolescent. C’est la troisième cause de mortalité chez les adolescents, ce n’est donc pas quelque chose qu’il faut mettre sous le tapis.

Est-ce que ça signifie que vous écrivez différemment pour la jeunesse ?
Oui, parce que il faut se replonger dans la conscience d’un adolescent. C’est un état de conscience qu’on essaie de retrouver pour que l’identification puisse être possible. Après, ça ne m’intéresse que dans la mesure où c’est un espace où la censure ne pèse pas, comme elle a pesé sur un certain nombre de générations. Quand je me souviens de ce qu’on nous faisait lire…

Vous travaillez actuellement à la rédaction de nouvelles. Est-ce parce que vous avez éprouvé beaucoup de difficultés à faire naître votre dernier roman que vous avez souhaité explorer un genre littéraire différent ? Est-ce une exploration de plus ?
Non, je suis venu à l’écriture par la nouvelle. Pour faire ses armes, la nouvelle est à taille humaine, même si c’est un art assez difficile. Je suis passé au roman une fois publié, mais quelques revues m’ont commandé de temps en temps des nouvelles et ça m’a fait à chaque fois du bien de revenir à ce format. Il y a un an environ, j’ai monté un spectacle musical avec des amis. Il y avait Florent Marchet, Jeanne Cherhal, Barbara Carlotti et d’autres. Nous l’avons monté à partir de nouvelles publiées ici et là sur la passion amoureuse. Pendant le spectacle, on lisait des nouvelles avec un accompagnement musical, puis on chantait des chansons qu’ils avaient écrites.

Histoires

Le spectacle s’appelait Histoire(s) d’amour. Par la suite, j’ai réalisé que la plupart de ces nouvelles avaient été publiées en revues, support qui n’est pas éternel et qui finit par être introuvable. Je voulais qu’on puisse les trouver à nouveau. Avec mes deux éditeurs chez Verticales, Yves Pagès et Jeanne Guyon, nous avons décidé de préparer un recueil de nouvelles sur l’amour composé de nouvelles déjà publiées et de nouvelles inédites.  Au final, il restera deux ou trois anciennes nouvelles et tout le reste sera inédit. Ça me plaît beaucoup de revenir à ce format-là.

La photographie qu’on voit en couverture de Je ne retrouve personne est la vôtre. Est-ce que vous aimez photographier ? Est-ce que vous vous inspirez parfois de photos pour écrire ?
Nous avons eu beaucoup de difficultés à trouver une photographie pour illustrer la couverture de ce roman. En zoomant une de mes photographies, nous avons trouvé ce visuel.

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Ces deux personnes suivies d’un enfant qui tire une valise à roulettes sur le sable, nous avons trouvé ça assez insolite. Sinon je n’ai aucun talent de photographe, et je ne travaille pas à partir de photographie.

Propos recueillis par Marisa, 23 janvier 2014
Toutes les photos sont soumises au droit d’auteur

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