Blizzard, de Marie Vingtras

Blizzard ainsi s’intitule le premier roman de Marie Vingtras pour lequel le prix des Libraires 2022 lui a été décerné. Dès la toute première phrase – Je l’ai perdu – le lecteur se trouve projeté au cœur d’un drame qui se joue au beau milieu d’une tempête de neige en Alaska. A peine Bess s’est-elle penchée pour renouer un lacet desserré que le blizzard a englouti l’enfant qui l’accompagnait. Il y a urgence, elle se met aussitôt à sa recherche dans ce monde opaque où tout repère a disparu. Mais déjà, elle n’est plus seule dans cette immensité, elle est suivie de près par quelques habitants de ce bout d’Alaska qui ont constaté son absence. 

Le récit s’articule autour de brefs chapitres dans lesquels chacun des personnages, pris dans la tourmente, nous restitue à la première personne des bribes de son passé et nous dévoile ainsi des pans de son intimité. Les monologues expriment la vérité de chacun et apportent peu à peu des réponses aux nombreuses questions que le lecteur ne manque pas de se poser d’emblée : Pourquoi Bess s’est-elle aventurée dehors au mépris de toute prudence ? Qui est l’enfant qui l’accompagne ? Quels secrets se révèlent dans les souvenirs de Bénédict parti à leur recherche ? Qu’est venu chercher Freeman, le vétéran noir de la guerre du Vietnam, dans ce bout de terre battu par les vents ? Que cache la brutalité haineuse de Cole ?

Dans la tempête de neige, la visibilité est réduite comme dans leur cœur… Dans l’urgence qu’il y a à retrouver l’enfant se dessine en filigrane pour chacun l’urgence de retrouver dans sa vie le fil conducteur qui l’a amené ici, dans ce bout du monde quasiment désert.

Le récit est une double quête : à la quête de l’enfant perdu se superpose celle plus intime de ces personnages à la recherche d’eux-mêmes. Leurs traumatismes, leur culpabilité, leurs haines se dessinent peu à peu… aussi violentes que les éléments déchaînés.

Blizzard est un roman « américain » qui aborde par le biais de ses personnages certaines problématiques de la société américaine. Lors d’une interview à France Culture, l’autrice, très influencée par la littérature américaine, déclare :

Il [mon livre] est ma propre Amérique fantasmée, quelque chose de beau et de monstrueux en même temps. Chaque personnage a son récit inscrit dans l’histoire de l’Amérique et ils sont seuls avec ce que l’Amérique a fait d’eux.

Freeman est à cet égard très représentatif de l’histoire de l’Amérique : ancien combattant du Vietnam, victime de discrimination raciale, ex-policier, il raconte la guerre à son fils comme si c’était un film et bien malgré lui en fait un soldat. Il a tout d’abord trouvé dans la foi simple et ardente de son enfance une justification à son existence. Jusqu’à ce que tout déraille et se brise dans son existence.

Ce récit à plusieurs voix ne se cantonne pas aux terres rudes de l’Alaska. Chaque protagoniste nous entraîne à sa suite dans les méandres de son parcours psychique et géographique.

Benédict, le seul personnage originaire d’Alaska, a été éduqué par son père à identifier les dangers que réserve l’environnement sauvage avant de les affronter. Il est un homme des bois perdu dans les grandes villes américaines où le mène la quête de son frère disparu (encore une disparition !). Confronté à la complexité de la vie, il découvre d’autres nécessités que celles dictées par la nature du Grand Nord, un autre modèle de vie que celui de la famille patriarcale dans laquelle il a grandi. Les doutes ont eu raison de ses certitudes : Je n’y crois plus assez maintenant que je sais ce que la vie nous réserve.

Il était plein de la figure paternelle :

J’avais l’impression qu’il n’y avait pas une crevasse, une grotte ou un arbre couché qu’il ne connaissait pas. Je croyais que c’était lui qui avait dessiné le paysage, décidé des creux, des bosses et du tracé du moindre cours d’eau.

Mais il peine à trouver la voie de la paternité. L’importance accordée à la figure paternelle, que celle-ci soit omniprésente ou qu’elle se dérobe, est un thème récurrent dans le roman.

Mais le roman est avant tout dominé par la notion de traumatisme et de culpabilité. La culpabilité, c’est ce qui mine la jeune vie de Bess qui a préféré quitter ce qui lui restait de foyer pour mener une vie d’errance où la survie n’était pas garantie, son principal adversaire étant elle-même.

Quelquefois le poids des secrets est si lourd qu’on ne sait même pas comment s’en débarrasser sauf en disparaissant avec eux.

La disparition du petit la renvoie de plein fouet à cette haine d’elle-même.

Des secrets, ils en ont tous auxquels ils veulent échapper. Pour chacun d’eux, l’Alaska recèle une promesse de liberté, une terre vierge où ils pourront peut-être recommencer à vivre. Mais cette promesse est bien illusoire, la tragédie les rattrape…

La nature est ici présentée comme une source d’émerveillement et de respect pour ceux qui la côtoient.

Thomas disait que c’était peut-être un des derniers endroits où la nature pouvait encore résister malgré l’exploitation du bois, le pétrole sur les plages et les glaciers qui disparaissaient.

Mais ce roman n’est ni un roman écologique, ni un roman sur le grand Nord, me semble-t-il : le blizzard, la nature sauvage sont plutôt ici les éléments métaphoriques d’un état primitif où les pulsions les plus violentes se déchaînent.

C’est la construction narrative, très habilement menée, qui contribue à mon avis pour une grande partie à l’intérêt du récit. Ce long cheminement dans le brouillard d’où émergent avec force des images du passé fait surgir peu à peu les pièces d’un puzzle qui finissent par s’emboiter totalement les unes dans les autres et racontent une histoire. Le roman se lit comme un thriller. Jusqu’à la fin, le suspense est maintenu. L’histoire s’ébauche et prend corps dans un style fluide et précis. Les chapitres sont très courts et le passage rapide de l’un à l’autre maintient tout au long du récit un rythme soutenu et saccadé. On est tout simplement fasciné par la force évocatrice de ce huis clos en pleine nature.

Marie-France, 2 janvier 2023

Blizzard, Marie Vingtras, Editions de L’Olivier, 2021

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