La littérature au sommet

Lorsque Jean-Christophe Rufin invite Sylvain Tesson et Ludovic Escande sur la scène du Théâtre des Quatre Saisons, humour et complicité sont au rendez-vous, pour la plus grande joie du public de Lire en Poche.
« Je suis pour l’insertion des jeunes délinquants », plaisante le parrain de cette 15ème édition, interrogé sur le choix de ses invités.

Jean-Christophe Rufin et Sylvain Tesson se connaissent depuis longtemps, unis par « un compagnonnage montagnard » fait de randonnées, d’escalade et d’alpinisme. A une époque où Ludovic Escande traverse une période sombre de sa vie, Sylvain Tesson l’invite à se joindre à eux pour entreprendre l’ascension du mont Blanc.

– Sylvain, je ne sais pas escalader. J’ai peur du vide.
– Fais-moi confiance. Je connais des techniques très efficaces pour lutter contre le vertige. Deux ou trois enseignements que m’ont transmis des anciens de l’Everest. Le premier conseil, c’est de bien tenir la corde de celui qui est devant toi. Le second, c’est de ne pas regarder en bas.
– Ah… et le troisième conseil ?
– C’est de fermer les yeux quand tu as peur.

Porté par l’enthousiasme de son ami, Ludovic Escande accepte d’accompagner les deux écrivains, alpinistes chevronnés, malgré son inexpérience et le vertige dont il souffre. « Nous avons essayé de l’éliminer, mais il a survécu » plaisante Jean-Christophe Ruffin.

De cette aventure naît un livre: L’Ascension du mont Blanc, qui surprendra ses compagnons, comme le confesse l’Académicien : « Nous ne nous sommes pas rendus compte de la difficulté que pouvait avoir cette ascension pour Ludovic. Nous avons découvert dans ce récit un vécu qui n’avait pas été sensible ou perceptible par nous. »

Ludovic Escande est le seul des trois à faire de cette aventure une œuvre littéraire. Ne cachant rien de la souffrance et des difficultés éprouvées, il construit un récit sans fard qui touche un large public, amateurs de montagne ou alpinistes expérimentés, un récit à portée universelle.

Dans le fond, pour Sylvain Tesson comme pour Ludovic Escande, cette ascension est un chemin de reconquête de soi, une quête de liberté, une façon de sortir du quotidien et se reconnecter avec le vrai sens de la vie: « On sort enfin de cet espèce de non-être que consiste la vie vécue uniquement sur un plan abstrait, vague, général, sur le plan des idées (…). Il faut autre chose. Il faut des nuits dans les bois, il faut le contact du granit sur la peau, il faut le froid, il faut la chaleur… Nous ne faisons rien d’extrême, mais nous le faisons avec appétit, avec une adhésion profonde à la vie. »

Une expérience fondatrice que l’écrivain apparente à la marche qu’il accomplit Sur les chemins noirs, quelques mois seulement après son accident.

« J’exhorte tout le monde à marcher, marcher, sortir de l’abstraction permanente dans laquelle nous vivons tous en partant sur les routes pour racler le réel. »

Que ce soit sur les chemins de France ou sur le mont Blanc, ces écrivains apparentent leur itinérance à un geste de liberté : celle de prendre des risques et de choisir d’aller au bout de soi-même.

Marisa, 15 octobre 2019

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Jean Baptiste Andrea : un homme épris de liberté

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On ne pouvait pas mieux commencer cette édition de Lire en Poche 2019.
L’auteur, Jean-Baptiste Andrea, comme ses romans, cultive ce besoin de liberté.
C’est avec une centaine de lycéens que je l’ai rencontré, pour parler de son roman Ma reine, sélectionné pour le prix Folio des lycéens.
Déjà auréolé de 12 prix littéraires, ce roman raconte l’histoire de Shell, un jeune garçon déscolarisé car différent des autres. Il vit avec ses parents âgés et un peu débordés par cet enfant qui demande tant d’attention.
Un jour, Shell décide de partir à la guerre (si elle est dans la télé c’est qu’elle ne doit pas être très loin), mais son périple s’arrêtera non loin de chez lui, dans la vallée de l’Asse. C’est ici qu’il fera la connaissance de Viviane qui va bouleverser sa vie. Elle va l’aider à se cacher et ces deux êtres fragiles seront liés à jamais. Viviane devient sa reine et grâce à elle, Shell aura le sentiment de devenir enfin quelqu’un d’important.
C’est un roman où la nature tient une place prépondérante. Elle est mise en valeur par ce personnage qui ressent les choses de façon primitive, sans codes sociaux, ce qui le rend plus proche de ses sens.

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La vie en chantier

C’est un Pete Fromm au sommet de sa forme que nous retrouvons avec La vie en chantier, paru en septembre chez Gallmeister. Aborder le thème du deuil en littérature est une entreprise à haut risque qui nécessite finesse et délicatesse, deux qualités dont l’auteur américain est heureusement doté.

Résumé éditeur Marnie et Taz ont tout pour être heureux. Jeunes et énergiques, ils s’aiment, rient et travaillent ensemble. Lorsque Marnie apprend qu’elle est enceinte, leur vie s’en trouve bouleversée, mais le couple est prêt à relever le défi. Avec leurs modestes moyens, ils commencent à retaper leur petite maison de Missoula, dans le Montana, et l’avenir prend des contours plus précis. Mais lorsque Marnie meurt en couches, Taz se retrouve seul face à un deuil impensable, avec sa fille nouvellement née sur les bras. Il plonge alors tête la première dans le monde inconnu et étrange de la paternité, un monde de responsabilités et d’insomnies, de doutes et de joies inattendus.

Pourquoi on aime ?
Parce que c’est Pete Fromm et qu’il n’a plus rien à prouver.

Mais encore ?
Pour le tempo choisi par l’auteur : jour après jour, le deuil s’installe, se distille et prend son temps. C’est ainsi.

Pour la délicatesse et la beauté avec lesquelles l’auteur évoque ce sujet : dans la couleur d’un ciel, l’essence d’un bois, le clapotis de l’eau, le silence d’une pièce vide. Pas un mot de trop, tout sonne juste.

Parce que ce récit est celui d’une lente reconstruction : surmonter la douleur, la mettre à distance, refaire surface.

Taz doit s’en sortir, pour Marnie et pour leur petite. Le lecteur le souhaite jusqu’à la dernière page.

Marisa, octobre 2019

La dernière femme de Monique Lachaux

Voilà publié un premier roman de Monique Lachaux, Bordelaise qui s’est beaucoup exercée à la poésie. Elle vient nous offrir une riche histoire, dans le champ d’une science-fiction pas très lointaine de ce que l’on pourrait imaginer de nos vies, dans une futur très proche…

Plus utopiste que dystopique, le récit nous plonge dans un univers pensé et construit par des hommes, univers dicté par les règles de la consommation, du profit, de la technologie et au mépris du vivant.

L’histoire se déplie sur treize journées, opération de survie suite à une catastrophe planétaire sans précédent…. Eva, chercheur en biologie, a longtemps cultivé un jardin secret, « son île », petit recoin de terre où elle veille sur la biodiversité autant que sur sa propre échappée d’un monde noirci par les pollutions humaines.

Eva pourrait-elle être la dernière femme de cette planète ? Comment la vie et une petite communauté se tissent-elles à partir de valeurs de partage, de respect, de fraternité, et d’une veille attentive sur l’équilibre entre l’homme et la nature ?

On peut lire cette histoire comme un conte poétique, féministe et écologique.

Un beau roman, fluide, une aventure comme une robinsonnade, que vous ne lâcherez pas… une fois le livre commencé.

Laetitia, septembre 2019

Les liseurs de Daraya

 

C’est une photo qui est à l’origine de l’écriture des Passeurs de livres de Daraya. Une photo qui interroge Delphine Minoui, grand reporter spécialiste du Moyen-Orient. C’est une quête qui commence alors pour elle. Elle veut savoir, elle veut comprendre. Utilisant les réseaux de communication modernes, elle retrouve la trace des personnes photographiées, ces jeunes Syriens entourés de livres qui bouquinent alors qu’une pluie de bombes détruit tous les jours leur cité.
Dès 2011, Bachar-al-Assad fait croire aux Occidentaux qu’il est le seul rempart contre Daech et que Daraya est un nid de terroristes qu’il faut éliminer. Or, l’armée syrienne libre est apparue dans le seul but d’obtenir le respect des droits de l’homme. Ces jeunes gens d’une vingtaine d’année se sont révoltés contre les injustices dans leur pays. Leurs actions se veulent non-violentes et on les a fait passer pour des djihadistes pour cautionner ces bombardements. Alors pour survivre et s’éduquer, ils décident de construire une bibliothèque souterraine et clandestine, ouverte à tous. Ils récupèrent dans les logements détruits et abandonnés des ouvrages de toutes sortes, en prenant soin d’inscrire sur la première page le nom du propriétaire, espérant qu’un jour les livres leur reviendront.

« Face aux bombes, la bibliothèque est leur forteresse dérobée. Les livres, leur arme d’instruction massive ».

Ce sera un lieu d’échanges qui va les rapprocher. La plupart n’aimaient pas lire auparavant, mais ils découvrent avec cette bibliothèque secrète le pouvoir de la lecture.

« Les livres nous ont sauvés. C’est notre meilleur bouclier contre l’obscurantisme ».

A travers ce récit, Delphine Minoui nous fait partager le drame de ces habitants pris au piège d’une guerre qu’ils n’ont pas voulue. Par son empathie, elle vit avec eux et nous fait vivre le drame de leur situation. On pourrait presque les entendre se parler. On imagine les photos prises au risque de leur vie pour témoigner de la cruauté syrienne. Chaque nouvel épisode nous fait frémir d’inquiétude. Et malgré la terreur qui règne, je suis admirative de leur joie de vivre. Même lorsqu’en 2016 des centaines de bus viennent les évacuer presque morts de faim, l’un d’entre eux se sent grandi de cette tragédie. Cette bibliothèque les a aidés à tenir le coup.

« Si les livres ne peuvent soigner les plaies, ils ont le pouvoir d’apaiser les blessures de la tête. Le livre ne domine pas. Il donne. Il ne castre pas. Il épanouit. »

Ahmad, Abou-El-Ezz, Shadi, Omar Abou Anas, Hussam Ayash : en écrivant les noms de ces bibliothécaires d’un temps, je souhaite prendre le relais de Delphine Minoui pour continuer la chaîne de vérité contre la dictature.

Les passeurs de livres de Daraya. Une bibliothèque secrète en Syrie, de Delphine Minoui

Babeth, 15 septembre 2019