Là-haut, tout est calme

Là-haut, tout est calme de Gerbrand Bakker

Le décor. Une ferme familiale du nord de la Hollande.

Le drame inaugural. Après la mort prématurée de son frère jumeau Henk, Helmer est sommé par son père d’abandonner ses études et de rentrer d’Amsterdam pour reprendre l’exploitation familiale destinée à Henk, le fils préféré. Son existence s’écoule au rythme de la ferme, les tâches se répètent au fil des saisons. Et le temps passe, inexorablement.

L’élément déclencheur. Au début du récit, Helmer a 55 ans. Il vit avec son père grabataire dans une solitude extrême. Jusqu’à ce qu’un événement perturbe le paisible écoulement des jours. Ce matin-là, Helmer décide de prendre sa vie en main. Son premier geste sera de déplacer son père à l’étage, dans la chambre du haut. Une décision qui marquera sa renaissance.

Pourquoi on aime ce roman. Parce que Gerbrand Bakker est un orfèvre. Il prend le temps d’installer le décor, de donner corps à ses personnages et diffuse avec soin l’atmosphère si particulière que dégage ce roman. En littérature, peu nombreux sont les auteurs qui s’autorisent un tel luxe. En déroulant soigneusement son récit, sans bruit ni fracas, l’auteur explore avec justesse le thème du deuil, du devoir filial et des relations familiales, des sujets délicats qui nécessitent beaucoup de subtilité et de finesse, tant dans l’écriture que dans ses silences.

Marisa, juin 2019

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Les éditions L’Apprentie

Les 7 étudiantes de L’Apprentie, par Claire Lafargue

Sept étudiantes en licence professionnelle à l’IUT Bordeaux Montaigne ont fondé, dans le cadre de leurs études, une maison d’édition, L’Apprentie. Une belle initiative qui a suscité notre curiosité. Nous avons voulu en savoir plus…

Comment avez-vous eu l’idée de fonder votre propre maison d’édition ?
Ce projet nous a été proposé au début de notre année de licence professionnelle par un de nos enseignants, qui est également éditeur. Cette aventure a été menée dans le cadre de notre projet tuteuré, un long projet professionnel à développer sur l’ensemble de l’année. Lorsque l’on nous a proposé de nous aider à trouver un financement afin de monter, non pas fictivement comme la plupart des projets tuteurés, mais bien réellement notre maison d’édition, nous n’avons pas hésité une seconde avant de saisir cette opportunité.
Nous étions 7 jeunes femmes, 7 apprenties en licence professionnelle, 7 étudiantes emportées par l’idée de cette expérience inédite. Ce fut le projet un peu fou de notre année !
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Quels sont les principales difficultés auxquelles vous vous êtes confrontées ?
Il a fallu monter notre maison, et ceci était déjà un défi administratif pour nous. Il a fallu faire une demande de SIRET, demander la création d’un compte en banque, etc. Mais je pense que notre principale difficulté concerne la traduction de la nouvelle d’Edith Wharton. Impossible de contacter la traductrice, celle-ci étant décédée, aucune mention d’ayant droit, les éditions en charge de l’ancienne édition avaient disparu… Après moult appels et mails, nous avons réussi à obtenir les droits auprès des éditions Fayard. Après avoir bien entendu connu le stress de se voir refuser la cession de ces droits par une maison d’édition de cette taille, et donc de voir notre projet remis en question. Heureusement pour nous, cela n’a pas été le cas et notre Xingu a pu voir le jour.
Une autre difficulté à mentionner, mais que l’on imagine moins facilement, a été de systématiquement se mettre d’accord toutes les sept. Mener un seul projet commun, arriver à intégrer toutes les idées et à satisfaire tout le monde… et surtout réussir à réunir tout le monde lorsque l’on n’est pas en apprentissage dans les mêmes villes ! Pas aussi évident qu’on ne le pense, mais nous avons tout fait pour porter ce superbe projet qui nous tient toutes à cœur.
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Xingu ou l’Art subtil de l’ignorance, par Edith Wharton
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Xingu, le premier titre édité par L’Apprentiesort justement ce 7 juin. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Il s’agit d’une nouvelle d’Edith Wharton, une auteure majeure du XXe siècle. Elle est également la première femme a avoir gagné le prix Pulitzer. La nouvelle que nous avons choisie a été en quelque sorte un coup de cœur. Il s’agit d’une satire de femmes bourgeoises écrite par une femme autour des thèmes de la culture et des clubs de lecture. Elle qui nous a immédiatement plu pour sa moquerie, sa dérision, tout en restant drôle et tout à fait actuelle, plus de 100 ans après avoir été écrite. Et puis, nous étions une promotion composée exclusivement de femmes ! Pourquoi nier une telle évidence lorsque les similitudes ne font qu’accroître notre désir de la publier ?
Allez-vous continuer l’aventure après la publication de cet ouvrage ?
L’Apprentie a été créée pour perdurer, aussi la maison d’édition sera reprise par les futurs étudiants de notre université. Mais pour nous 7, malheureusement, l’aventure ne peut durer indéfiniment. Nous nous destinons à des chemins divers, certaines d’entre nous poursuivront leurs études en master d’édition, d’autres projettent de se lancer dans le milieu éditorial professionnel.
La promotion 2019-2020 prendra le relais de la maison dès septembre et éditera un, voire deux ouvrages au cours de l’année à venir. Et nous suivrons son évolution avec le plus grand intérêt !

 

Propos recueillis par Marisa, le 5 juin 2019
Crédit photo Claire Lafargue

Un petit boulot de Iain Levison

Cela faisait longtemps que je n’avais pas souri (et même ri) autant en lisant un roman ! Et pourtant elle n’est vraiment pas drôle la vie de Jake. Il n’a plus rien : sa copine l’a quitté, il a perdu son boulot à l’usine et la question qu’il se pose en permanence est « comment payer mes factures ? ».
Depuis que l’usine a fermé, tout s’est transformé dans cette petite ville américaine.
« La neige goutte des boîtes aux lettres défoncées au bout d’allées boueuses. Quelques maisons sont barricadées avec des planches, des maisons qui il y a un an encore étaient prospères, avec des enfants qui jouaient sur la pelouse. Un feu de signalement est tombé sur la chaussée près d’une intersection autrefois très encombrée. »
Au moment où Jake trouve un travail de nuit mal payé dans une station service, Ken Gardoski lui propose un petit boulot  : tuer sa femme. C’est pas banal, mais Jake est un gars réglo. Comme il a assuré, Ken lui trouve d’autres jobs, et Jake va devenir tueur à gages.
C’est là que ça commence à être drôle.
Iain Levison arrive à nous faire oublier la cruauté de ces assassinats, car Jake occupe ce poste comme s’il était à l’usine. Pour lui c’est pareil. Il faut constamment tout vérifier, être attentif à chaque détail.
« L’usine m’a formé pour ça. Finalement je ne fais qu’appliquer mes compétences à un usage différent ».
Pour lui c’est un boulot comme un autre. Pour chaque meurtre, il va lui arriver de drôles d’aventures, mais il s’adapte à toutes les situations de façon rocambolesque. Il ne fait pas de sentimentalisme, et porte un regard indifférent sur ce qu’il doit faire. Il se base sur son vécu professionnel et les séries policières qu’il regardait quand il avait encore une télévision !
Iain Levison nous dresse un portrait de l’Amérique dont personne ne veut entendre parler, celle qui ne fait pas rêver. En utilisant ce personnage drôle alors qu’il ne cherche pas à l’être même si « être tueur à gages c’est comme tout, on a ses moments de rigolade », l’auteur dénonce le monde du travail où l’argent compte parfois plus que la dignité des travailleurs.
« Je suis un sacré fêlé ? Regarde autour de toi, Ken, un monde sans règles. Il y a des gens dont le boulot consiste à faire passer des tests anti-drogue à des employés de magasin. Des gens dans des immeubles de bureaux qui essaient en ce moment même de calculer si licencier sept cents personnes leur fera économiser de l’argent. Quelqu’un est en train de promettre la fortune à d’autres s’ils achètent une cassette vidéo qui explique comment améliorer leur existence. L’économie c’est la souffrance, les mensonges, la peur et la bêtise et je suis en train de me faire une niche. je ne suis pas plus fêlé que le voisin seulement plus décidé. Je pense que Gardoski le sait. Mais « tu es un sacré décidé » ça ne fait pas une bonne formule. »
Merci à Marie-Hélène pour ce partage de lecture.
Babeth,  5 juin 2019

« La littérature ne m’a pas aidé, elle m’a sauvé » Joseph Ponthus

A la ligne de Joseph Ponthus

« J’avais lu Marx, mais même lorsqu’on lit Marx dans tous les sens, on ne peut pas savoir ce que c’est de se retrouver sur une chaîne de production. »

La librairie Mollat accueillait en début de semaine Joseph Ponthus, auteur d’un premier roman très remarqué et remarquable : À la ligne, publié à La Table ronde.

Sous-titré Feuillets d’usine, ce roman raconte les journées de travail d’un ouvrier intérimaire enchaînant différents contrats dans des usines agroalimentaires.
Ce travail à la chaîne, Joseph Ponthus l’exerce par nécessité. Lorsqu’il déménage en Bretagne à quarante ans, « par amour », il ne trouve pas de boulot. Il n’a pas le choix. Crevettes, poissons panés et abattoir constitueront désormais son quotidien, deux ans et demi durant.
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Kouplan : le détective sans-papiers de Stockholm

Cela paraît assez improbable : un enquêteur tout chétif qui a peur de croiser les flics et qui se fait nourrir par ses clientes, parce qu’il n’a pas de quoi manger à sa faim. Et pourtant, ça fonctionne bien. L’auteure Sara Lövestam a créé un héros peu commun mais nécessaire pour évoquer les demandeurs d’asile dans les pays scandinaves.
Elle les connaît bien puisqu’elle a donné des cours de suédois aux migrants pendant des années, avant de devenir écrivain.
Kouplan est iranien, il vit dans la rue en Suède bien qu’il ait un niveau d’éducation élevé lié à une enfance protégée dans son pays d’origine. Mais le contexte politique l’a amené à s’enfuir. Pour survivre, il propose ses services de détective privé à des personnes qui préfèrent éviter la police. Ça leur fait un point en commun ! Il est malin et analyse les comportements des individus de façon très perspicace, se basant sur l’idée que chacun agit en fonction d’un certain nombre d’éléments déterminants que Kouplan cherche à découvrir.

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