Petit déjeuner avec Maylis de Kerangal

©Sébastien Perchec/Lire en Poche 2018

Lors du salon Lire en poche 2018, j’ai eu le plaisir d’animer un petit déjeuner littéraire avec Maylis de Kerangal, marraine du salon. L’auteure a tout de suite émis le vœu que les participantes (pas d’homme, comme trop souvent dans ce genre d’occasion !) se présentent. Outre l’intérêt qu’elles portent à l’écriture de ses romans, ces dames avaient toutes une raison bien personnelle de s’intéresser à l’un ou l’autre de ses ouvrages. On mettait là d’emblée le doigt sur la diversité des thématiques traitées par l’auteure. Réparer les vivants fut le roman le plus souvent cité.

Une des participantes aborde l’adaptation à l’écran de ce roman et demande à Maylis de Kerangal de quelle façon elle est intervenue dans la réalisation du film. En fait, comme Maylis nous l’explique, lorsqu’un écrivain signe un contrat de cessions avec l’éditeur, il cède à l’éditeur les droits d’exploitation de son texte, ce qui vaut pour le livre mais aussi pour une éventuelle adaptation au cinéma et au théâtre (sachant que l’auteur peut ne pas signer certaines cessions). De ce fait, on ne peut à la fois vendre les droits à un producteur et en même temps vouloir intervenir dans la réalisation à la place du réalisateur. Lire la suite

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Le travail d’écriture de Philippe Djian

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Lire en poche 2018 proposait un grand entretien avec Philippe Djian. Après avoir dévoré Oh…, la série des Doggy Bag ou l’inoubliable 37,2° le matin, je ne pouvais pas manquer cette rencontre. D’apparence peu accessible, Philippe Djian nous a livré ses pensées (tous azimuts) sur l’écriture, sans langue de bois. Retour sur ces Uppercuts désenchantés.

Lorsqu’il écrit, Philippe Djian part sans savoir où il va. La première phrase est lancée comme une amorce, et l’histoire se déroule sans plan préétabli.

Je ne reprends jamais l’amorce. Je refuse d’être ennuyé par l’histoire. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est comment les personnages réagissent face aux petits ou aux gros problèmes, comment ils arrivent à vivre, ou pas, ensemble. Je ne mets pas l’histoire au premier chef. Mais écrire un bouquin sans histoire, ce serait sacrément compliqué.

L’idée est de se servir de l’histoire pour développer des thèmes qui lui sont chers. Qu’est ce que c’est que la normalité ? Ou le pardon ?

Je mets des personnages dans une boîte. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent sauf sortir sans me demander la permission. J’invente des facettes, je ne m’inspire jamais de personnes que je connais.

Pour lui, il n’y a pas une palette de sentiments étendus qui nous font avancer dans la vie. C’est toujours l’amour, la haine, la passion, la tristesse, la folie… Il faut savoir comment les recycler, s’en resservir. L’histoire va lui permettre de mettre en place un mode de narration.

Faire tenir une phrase debout c’est très compliqué. Le vrai travail de l’écrivain c’est de s’intéresser à la langue. Si vous êtes un apprenti écrivain bouleversé par Proust par exemple, est ce que vous allez essayer de le copier ou essayer d’arriver à son niveau d’écriture ? On peut faire un pas de côté et faire différemment : changer l’angle. C’est ce que j’essaie de faire, car les écrivains qui m’ont bouleversé, ont changé mon regard.  La littérature, ce n’est pas anodin, mes plus grandes émotions, je les ai eues à travers la littérature.

Philippe Djian pense également qu’en écriture, il n’y a pas de mauvais genres:

Il y a de mauvais écrivains, mais pas de mauvais genre.

Pour conclure, il nous parle également de la société d’aujourd’hui et du rôle de l’écrivain:

Je ne comprends pas comment on peut vivre sans lire. Je pense que les écrivains sont utiles dans la vie des hommes. A un moment, il faut rendre ce qu’on nous a donné sinon humainement vous ne valez pas grand chose. Il faut être ébloui par la langue. Il y a une volonté, une envie, une obligation presque de donner la part que l’on a à donner mais aussi de la rendre.

Cet intérêt constant pour le style chez Djian vous donnera peut-être envie de lire cet auteur. Pour ma part je l’apprécie pour son côté « grande gueule » et parce qu’il ose dire qu’il « ne veut pas laisser le roman populaire aux seules mains d’auteurs médiocres » !

Babeth, 4 novembre 2018
Crédit photo Les Liseuses de Bordeaux

Les oiseaux morts de l’Amérique

Christian Garcin est l’invité d’honneur du festival Lettres d’automne qui aura lieu du 9 novembre au 2 décembre prochain à Montauban. L’occasion pour Marie-France de partager son coup de coeur avec Les oiseaux morts de l’Amérique.

Voici un ouvrage original et plein de sensibilité ! Ce roman « américain » de Christian Garcin a été édité cette année chez Actes Sud. Le roman se présente comme une sorte de chronique, la chronique de petites vies qui s’écoulent tranquillement, en marge de la société, sans mots inutiles ni actions spectaculaires.

Les trois protagonistes principaux sont des laissés-pour-compte de la société américaine, des SDF qui vivotent dans les tunnels de canalisation de Las Vegas, non loin du luxe outrancier des hôtels-casinos du Strip où ils font la manche pendant la journée. Tous les trois sont des vétérans des guerres inutiles et meurtrières des États-Unis : guerre du Vietnam pour le plus âgé, Hoyt, guerre d’Irak pour les deux autres. L’Etat a oublié un jour de leur verser leur pension et ils se sont retrouvés là, à jamais inadaptés aux contraintes de la société libérale, chacun trimbalant son lot de traumatismes et de solitude. Et pourtant, rien de dramatique dans leur existence, ils sont liés par une solidarité de bon voisinage, une  convivialité discrète préside à leur cohabitation. Lire la suite

Derek Munn : « Il faut de la surprise dans l’écriture »

L’Ire des Marges est une jeune maison d’édition prometteuse qui publie notamment les ouvrages de Derek Munn, écrivain d’origine anglaise établi en France depuis plusieurs années. Dans le catalogue de l’éditeur, Bérengère a choisi Le cavalier, dernier roman de Derek Munn, un livre qu’elle a beaucoup aimé, au point d’interviewer son auteur…

S’aventurer dans un livre de la maison d’édition talençaise L’Ire des Marges, c’est renouer avec la tradition de l’objet-livre. En effet, dans la collection « Majuscule », il a un dos à nu, sans couverture. Les coutures de fil rouge mettent le livre à l’état brut et créent une intimité avec son lecteur. Au toucher, vous avez déjà le plaisir de la lecture.

C’est avec Le cavalier, ouvrage de Derek Munn, que je me suis hasardée dans son catalogue. L’auteur raconte l’histoire de Jean qui décide de se faire confectionner une paire de bottes et de partir en voyage avec sa jument. Nous sommes au XIXème siècle et Jean voudrait rejoindre Paris pour rendre visite à ses enfants, maintenant adultes. C’est un récit fragmenté en soixante-quatre chapitres, comme les épisodes marquants d’une vie. Ces tableaux représentent les soixante-quatre cases d’un échiquier, jeu dont est friand le personnage principal. Lire la suite

Frère d’âme de David Diop

Dès les premières pages, Frère d’âme vous précipite dans une horreur indicible, celle de la Grande Guerre. La scène inaugurale a pour décor un champ de bataille désert et silencieux. Seule âme qui vive, le jeune Alfa Ndiaye est allongé aux côtés du corps de son frère d’arme, son ami d’enfance qui agonise, éventré.

Pendant que les autres s’étaient réfugiés dans les plaies béantes de la terre qu’on appelle les tranchées, moi je suis resté près de Mademba, allongé contre lui, ma main droite dans sa main gauche, à regarder le ciel bleu froid sillonné de métal.

Incapable de répondre aux supplications de ce moribond qui lui demande le coup de grâce, Alfa Niaye est une âme perdue, errante, à jamais égarée. La folie n’est pas loin, la sauvagerie prend corps, insidieusement. L’Afrique lui manque, cette terre où il vivait autrefois avec Mademba, le sacrifié.

A la fois récit de résistance et de résilience, où âme, chair et terre sont intimement liées, Frère d’âme nous fascine. Très maîtrisée, l’écriture de David Diop est intense et poétique. Certains passages, répétés plusieurs fois, sonnent comme une incantation, écho d’un monologue intérieur répété en boucle par le survivant. De ce texte surgit une musique envoûtante qui nous accompagne et continue de nous hanter, même lorsque le récit prend fin.

Marisa, 27 septembre 2018.