Taormine, de Yves Ravey

Les éditions de Minuit sont une maison d’auteurs de haute tenue depuis sa création qui agrège toute une fraternité d’auteurs, parmi les plus contemporains : Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Tanguy Viel, Laurent Mauvignier et bien sûr Yves Ravey. Elle nous propose en cette rentrée 2022 la lecture de Taormine, nom d’une ville touristique sur la côte est de la Sicile.

L’histoire est simple, aussi simple que l’univers mental qu’elle met en place est complexe. Melvil et Luisa sont mariés et en crise. Ils décident, pour aider à la reconstruction de leur couple de passer des vacances en Sicile. Dès la deuxième page, le récit à peine entamé prend une tangente.

Oui, ai-je ajouté, on peut appeler cela de la déception. C’était comme si nous avions manqué quelque chose, comme si, prenant cette bifurcation sur l’autoroute, nous n’avions pas, façon de parler, excuse-moi, Luisa, frappé à la bonne porte.

L’instrument de cette navigation touristique est naturellement la voiture louée à l’aéroport pour la durée du séjour. La voiture, lieu clos, lieu de l’intimité et en même temps lieu empêché de l’échange où les regards ne peuvent se croiser est aussi celui du danger et c’est en effet par elle que l’histoire va naître.

Le discours amoureux percute alors le réel à travers un accident, fil rouge de tout le récit puisque constamment présent à l’esprit des protagonistes, contaminant tous leurs échanges, les jetant tour à tour dans le déni, la mauvaise foi, le cynisme même. « Je le répète Luisa, tant que rien ne change, tant que personne ne nous pose la question, nous ne sommes pas concernés ». Si Luisa est susceptible de rachat, son mari lui n’a qu’une idée en tête : réussir ces vacances en Sicile malgré les doutes et les interrogations.

Le roman adopte les codes du roman noir où l’enquête ne prend qu’une place minime au profit du fait divers, et où seuls les points de vue des personnages mènent le récit en laissant au lecteur le choix de sa lecture et de son interprétation.

Aussi la tension s’installe dès le commencement du récit, de plus en plus forte, aggravée par une écriture blanche éliminant longueurs et bavardages. Pourtant cette intrigue très simple portée par un style sans fioritures conduit le lecteur à éprouver des émotions complexes qui rendent captivante la lecture de ce roman, d’autant que l’humour et les clins d’œil de l’auteur n’en sont pas absents. Ainsi Melvil, achetant des lunettes solaires à Luisa : « A mon retour, Luisa a essayé ses lunettes, puis elle a regardé la soleil en levant le visage, perplexe. Mais ça allait »  Tout est contenu dans cette phrase que l’on peut lire comme une métaphore : le refus de la vérité, l’accommodement avec sa conscience.

Ainsi sans éclat de style et sans mise en scène spectaculaire, ce livre absorbe toute notre attention, excite notre adrénaline dans une fameuse scène de polar à l’hôtel, et surtout nous amène peut-être à nous demander quel chemin nous-mêmes aurions pris en pareilles circonstances car tout est simple en apparence, sans bruit, comme tout ce que chacun peut enfouir dans sa conscience.

Quant à la fin, Yves Ravey nous laisse achever sa construction et c’est le plus sûr moyen, si on dépasse la frustration, de faire de nous des continuateurs en nous emparant du destin de ce couple bien banal et pourtant si vérace.

Véronique, le 9 janvier 2023

Taormine, Yves Ravey, Editions de Minuit, 2022

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