Blizzard, de Marie Vingtras

Blizzard ainsi s’intitule le premier roman de Marie Vingtras pour lequel le prix des Libraires 2022 lui a été décerné. Dès la toute première phrase – Je l’ai perdu – le lecteur se trouve projeté au cœur d’un drame qui se joue au beau milieu d’une tempête de neige en Alaska. A peine Bess s’est-elle penchée pour renouer un lacet desserré que le blizzard a englouti l’enfant qui l’accompagnait. Il y a urgence, elle se met aussitôt à sa recherche dans ce monde opaque où tout repère a disparu. Mais déjà, elle n’est plus seule dans cette immensité, elle est suivie de près par quelques habitants de ce bout d’Alaska qui ont constaté son absence. 

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Dans la mer vivante des rêves éveillés, de Richard Flanagan 

Tasmanie, Australie, aujourd’hui.

Une femme, Anna, et ses deux frères se retrouvent auprès de leur mère, victime d’un AVC. Autour d’eux le monde brule, leur île est dévorée par le feu, le ciel est devenu ocre, l’air empeste la suie. 

La maladie d’une vieille femme, d’une part, la disparition dans les flammes de milliers d’hectares de forêt et de millions d’animaux, d’autre part : deux événements, deux urgences bien réelles mais pour Anna et ses frères l’une éclipsera l’autre et sera au centre de leur vie plusieurs mois durant. Jusqu’où aller pour repousser la mort d’une mère ? Chacun des trois membres de cette fratrie devra prendre position, chacun devra aussi négocier avec le souvenir refoulé de la mort d’un grand frère lorsqu’ils étaient encore très jeunes. Chacun devra affronter sa propre peur de la mort et de la perte. 

Richard Flanagan nous livre un récit efficace, tendu, prenant, aux accents fantastiques. Alors que sa mère laisse peu à peu filer sa vie, Anna ne voit-elle pas disparaître un à un des morceaux de son propre corps ? Un doigt, puis un genou, un sein deviennent invisibles sans que personne ne s’en rende compte ou ne veuille le voir. Au lent effacement d’un corps, répond l’indifférence.

Ce roman est un cri. Un cri d’alerte car ce récit bouleversant réussit à nous faire comprendre ce qui est à l’œuvre dans nos sociétés : la disparition du monde réel dans l’indifférence et les flammes (ou sous le béton, sous le plastique, etc.), et l’avènement d’un monde virtuel, ce refuge à portée de doigt, un scroll sur Insta et puis s’en va, pour fuir et déserter l’action. Le langage lui-même est perverti et ne sert plus à dire le monde : les mots de la finance, du management et de la technologie en s’insinuant dans nos vies font disparaitre le réel derrière un écran de fumée.

Un monde qui brûlait et rien pour le ressusciter. Il était possible de ne rien ressentir il était nécessaire de ne rien ressentir, les sites d’information et les réseaux sociaux ne vous faisaient absolument rien ressentir : elle ne pouvait rien faire elle ne ferait rien. Très bien. Rien, à part maintenir sa mère en vie alors que tout mourait.
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KUKUM, lauréat du prix France Québec

Québec, sur les bords du lac Saint-Jean, 1895. Almanda, orpheline issue de l’immigration irlandaise, croise le chemin de Thomas, un jeune innu. Il la convie à quitter une vie immobile à la ferme pour partager sa vie de chasseur dans « une nature indomptée et somptueuse […] libérée de l’horizon ». C’est l’été de ses 15 ans. Elle choisit cette vie rude et libre.

« Je n’avais aucune idée de ce qui nous attendait. Mais, à ce moment précis, j’ai eu la conviction que tout irait bien, que j’avais raison de me fier à mon instinct. Il parlait à peine le français et moi, pas encore l’innu-aimun. Mais ce soir-là, sur la plage, enveloppée des arômes de viande grillée, du haut de mes quinze ans, pour la première fois de mon existence, je me sentais à ma place.« 

On découvre avec elle la vie nomade des innus entre Pekuakami, le lac immense, et la montagne pourvoyeuse de gibier, que l’on atteint après un mois de remontée de la rivière Péribonka, tous les ans, dans un rythme immuable… Jusqu’au jour où le clan Siméon, la famille d’adoption d’Almanda, découvre une rivière encombrée de milliers de troncs d’arbres arrachés par les bûcherons à la forêt, barrant le chemin à leurs canots et anéantissant le voyage annuel vers les terres de chasse.

Kukum c’est la « Grand-Mère » en langue innue, la langue des autochtones de l’est de la péninsule du Québec-Labrador. Michel Jean nous conte la vie de sa grand-mère Almanda tout au long du 20ème siècle. C’est un récit passionnant sur la vie des premiers occupants de ces régions sauvages, et sur les bouleversements créés par la sédentarisation forcée d’un peuple considéré à l’époque comme inférieur. C’est un roman profond, à l’écriture inspirée et délicate sur la vie d’une femme lumineuse.

Isabelle, le 30 janvier 2021

Kukum de Michel Jean aux éditions Dépaysages, victime de son succès en fin d’année, est de nouveau disponible en librairie.

Invitée par l’association Bordeaux Gironde Québec à participer en tant que jury au prix littéraire France Québec/ francophonie, les Liseuses de Bordeaux ont également lu les deux autres romans finalistes Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba et Ta mort à moi de David Goudreault.

L’enfant céleste

Nous vous avons réservé une petite sélection de premiers romans de la rentrée littéraire. Aujourd’hui, le premier roman de Maud Simonnot, L’enfant céleste (L’Observatoire), en librairie ce 19 août.

L'enfant céleste, par Maud SimonnotNous avions rencontré l’auteure à l’Escale du Livre, pour la sortie de sa biographie de Robert McAlmon, La nuit pour adresse (2017). Elle nous revient avec son premier roman, L’enfant céleste.

« En tant que lecteur et résident d’îles, je retrouve dans les pages de ce roman l’intacte merveille des nuits d’été, les yeux grands ouverts sous la mystérieuse procession des étoiles. » Erri de Luca

Résumé éditeur. Sensible, rêveur, Célian ne s’épanouit pas à l’école. Sa mère Mary, à la suite d’une rupture amoureuse, décide de partir avec lui dans une île légendaire de la mer Baltique. C’est là en effet qu’à la Renaissance, Tycho Brahe – astronome dont l’étrange destinée aurait inspiré Hamlet – imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel.
En parcourant les forêts et les rivages de cette île préservée où seuls le soleil et la lune semblent diviser le temps, Mary et Célian découvrent un monde sauvage au contact duquel s’effacent peu à peu leurs blessures.

Pourquoi on aime ce livre. Parce que cette histoire nous touche. La relation fusionnelle qui unit Mary à son fils, cet élan de survie qui la pousse à quitter Paris avec lui donne un souffle de liberté à ce récit. Sur cette île, durant cette parenthèse libératrice, Mary se reconstruit et son petit garçon lumineux à l’intelligence sensible s’épanouit au contact de la nature, des nuits étoilées et de la mer.
Accompagnée des figures tutélaires de Tycho Brahe et Shakespeare, l’écriture sensible de Maud Simonnot nous entraîne dans un voyage hors du temps, dans une contemplation des paysages de la mer Baltique.
Un très beau premier roman, lumineux et poétique. Une invitation à la rêverie.

Marisa, 19 août 2020