La part d’ombre de Sorj Chalandon

sorj-chalandonNous continuons la lecture et les commentaires sur les livres nominés au Prix des lecteurs-Escale du Livre 2014. Cette fois-ci, nous avons choisi de vous faire revivre la rencontre avec Sorj Chalandon pour son livre « Le quatrième mur »,  rencontre proposée par la FNAC Bordeaux, le 18 janvier dernier.

Exercice périlleux que de résumer une rencontre lorsqu’on n’a pas lu le livre dont il est question…je m’y attèle pourtant, avec le plus grand soin…

L’auteur Ancien reporter de guerre pour Libération de 1973 à 2007, prix Albert Londres en 1988, Sorj Chalandon travaille actuellement pour l’hebdomadaire Le Canard Enchaîné. Ce livre est son sixième roman publié chez Grasset.

La quatrième de couverture L’idée de Sam était belle et folle : monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m’a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l’a fait promettre, à moi, petit théâtreux de patronnage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m’offre brutalement la sienne… 

La distance face à l’horreur Toute sa vie de reporter de guerre, Sorj Chalandon s’est efforcé de rester à distance. « Pas à distance des événements, mais à distance de ma propre douleur, de mes propres larmes devant l’horreur.» Ce « je » qui côtoie l’indicible, Sorj ne peut le mettre en scène. Avec pudeur, il le fait taire. La distance, le journaliste la préserve en choisissant ses mots : les mots minimaux sont écrits, au service de ce qui est vu et non de ce qui est ressenti.
Au retour de reportage, il est impossible de partager l’horreur. A l’image des rescapés qui rentrent des camps, les mots manquent à Sorj Chalandon. Là-bas, des femmes qui meurent par manque d’eau. Ici, un enfant qui fait la gueule parce qu’il n’y a pas de Coca dans le frigo.
Et le souvenir de cette petite fille morte à coup de pierres lors du massacre de Sabra et Chatila. Cette petite fille qui porte une jupe écossaise, la même que porte la fille de Sorj.

De mois en mois, d’année en année, Sorj Chalandon se recroqueville sur les valeurs essentielles. Le regard a changé. Son appréhension du monde a changé. Chaque jour peut apporter la vie ou la mort. Comment distinguer le bien du mal ? Chalandon n’y parvient plus. « Lorsqu’on a vu des hommes ordinaires devenir des bourreaux, on sait ce qu’un individu est capable de faire en temps de guerre. Chacun est un barbare en puissance.» Comment raconter cet ami qui pleure son enfant mort sous les coups des bourreaux et qui le lendemain part massacrer les enfants de l’autre camp ?

Pour survivre, Sorj Chalandon s’est forcé à « accepter la paix et à réapprendre la joie

Partager pour survivre En 2011, lorsque son ami Jean-Paul Mari lui demande de témoigner dans son documentaire consacré aux traumatismes vécus par les personnes revenant de zones de conflits (Sans blessure apparente), Sorj Chalandon, d’abord réticent, finit par accepter. Ce témoignage agit en lui comme un déclencheur : il lui faut écrire ce livre pour sortir ce poison de lui, faire « une ablation de la guerre en lui ».

La genèse du livre « Le quatrième mur » est le fruit de toute une vie. L’auteur a mis plus de trente ans à le réaliser. Lorsqu’il est en reportage, Sorj Chalandon écrit des carnets. Sur les pages de droite, il écrit les faits destinés à son reportage. Sur les pages de gauche, les événements tels qu’il les perçoit, tels qu’il les ressent. De ces pages de gauche va naître ce roman.
La forme romanesque permet à Sorj Chalandon de raconter les horreurs vécues et enfouies, et de les partager, enfin. Pour cela, le narrateur ne peut pas être journaliste. Ce sera Georges, un artiste, un homme totalement étranger au conflit qui se rend sur le terrain.
Le choix d’Antigone se fait tout naturellement : l’auteur est tombé amoureux d’Antigone à l’âge de 14 ans, à tel point qu’il a même voulu réécrire la fin de la pièce.
Si Samuel est sa part de lumière, Georges est la part d’ombre de Sorj, ce double crépusculaire qui l’a hanté toute sa vie. Georges a le passé de Sorj, ses années parisiennes. Faire vivre Georges sous sa plume permet à l’auteur de revisiter sa vie entière et de revivre les événements sous un angle nouveau. Par la fiction, l’auteur peut réfléchir à la guerre, à la paix et retourner en paix. La démarche de Georges est une utopie, l’auteur le sait. Il offre à son personnage un espace temps pour monter une pièce impossible à monter. Au fil du récit, il mène son personnage là où il n’a pas pu aller. « Tuer Georges, c’est pouvoir rentrer en paix.» De Sorj et Georges, seul le premier rentrera vivant.

Les lecteurs L’accueil du public et le Goncourt des Lycéens l’ont beaucoup touché. Touché parce que d’autres livres nominés, plus audibles, auraient pu être choisis. Touché par cette discussion avec des lecteurs, à Nantes, lorsqu’une dame trouve son livre sans espoir et qu’un lycéen lui répond que l’espoir de ce livre, c’est qu’il ait été écrit.  Plus qu’un livre sur la guerre, le livre de Chalandon est un récit de paix.
La lecture Au détour d’une question, Chalandon nous apprend que dans sa famille, il n’y avait pas de livre, pas de musique, accusés de propager de mauvaises idées. Le petit Sorj lisait en secret. Lire était pour lui un acte de résistance, de liberté.

Un auteur en deuil « Le quatrième mur » est un livre dur. C’est le livre de vie de Sorj Chalandon, un livre « écrit par à coups de blessures ». Ecrire, dit Chalandon, c’est retourner au Liban. C’est revivre les événements. Ecrire, c’est s’isoler, comme il l’a fait pour décrire le massacre de Sabra et Chatila, comme il l’a fait pour raconter la rupture de Georges avec sa famille. Mais écrire, c’est également partager. C’est rentrer dans les camps avec une cohorte de lecteurs, c’est marcher avec ceux qui le lisent sur cette terre en conflit.  Ce partage, Chalandon le vit dans la douleur. L’auteur s’avoue « sur le flanc », épuisé d’avoir écrit plus de 30 ans de sa vie. Il lui faut maintenant faire le deuil de toutes ces guerres. En l’écrivant, il a réalisé que rien n’était cicatrisé. Maintenant que ce livre est écrit, Sorj fait le « deuil de l’écriture.» Il ne sait pas s’il va pouvoir écrire à nouveau. Il est en deuil.

Ce qu’il faut souhaiter à Sorj Chalandon, c’est la paix de l’esprit. Qu’il ne se relève plus toutes les nuits, à la même heure, pour vérifier que ses deux enfants respirent encore.

Marisa

(photo MAXPPP)

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2 réflexions sur “La part d’ombre de Sorj Chalandon

  1. Je viens de finir Le quatrième mur. C’est un bijou. Ce roman vous « prend » littéralement aux tripes. Comme Georges, j’ai hésité aux portes de Chatila, sachant ce que j’allais y trouver. J’ai reposé le livre quelques jours puis, comme le héros, j’ai fait un pas de plus.
    Je vais lire Antigone de Jean Anouilh car les extraits de la pièce cités dans le roman sont bouleversants.
    Merci à Sorj Chalandon de nous avoir offert ce roman.

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  2. Marisa, ton texte m’a mis les larmes aux yeux et j’espère que Sorj le lira.
    J’étais en train d’essayer d’écrire un texte à propos du 4ème mur qui m’a bouleversé, qui est un livre nécessaire, terrible et beau. Je ne sais pas ce que je pourrais ajouter à ce que tu as écrit, tout y est et tu rends bien compte de la sincérité et de l’engagement magnifique de cet homme.
    Qu’il trouve la paix et qu’il sache que grâce à lui les victimes de toutes les guerres dont il a témoigné, ne sont pas oubliées.
    Hélène.

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