Les morts ne nous aiment plus, de Philippe Grimbert

Paul écope difficilement d’un accident cardiaque. Il est un éminent psychanalyste, spécialisé sur le domaine du deuil. Pour autant, ce doit être la première fois qu’il est ainsi confronté brutalement à la représentation de sa propre fin. Paul vit en solitude dans les après coups de cette fracture de la vie, dans une maisonnée qui lui offre une chaleur et une bienveillance sans doute mal mesurées. Il ne voit pas non plus son épouse s’installer dans une dépression, dont elle trouve l’issue dans un accident de voiture. Paul vit alors de plein fouet la morsure du deuil, gouffre sans fond qui lui réserve l’inattendu, l’impensable. Paul bataille, et lutte pour ne pas perdre les dernières traces de cette épouse dont les souvenirs viennent à s’estomper. C’est alors, que lors d’une intervention dans un colloque sur le deuil, il rencontre un étrange personnage, aux allures de corbeau… Qui aurait cru que Paul se serait laissé à aller jusqu’au terme de cette expérience… pour retrouver les liens avec sa disparue ?
Je ne vous dirai pas plus de la suite pour ne pas dévoyer l’intrigue. Elle est assez bien tissée pour vous mener d’une histoire aux allures autobiographiques (du type, dernier livre d’un psychanalyste, avant le retraite ou la mort !) vers un récit d’humour truculent… qui vous offrira l’envie dévorante d’en savoir plus et quelques rires francs sur les dénouements !

Une très belle écriture et une véritable réflexion sur le sujet du deuil, au-delà d’un roman aux allures de théâtre tragicomique !
En bref, je vous le recommande, et malgré le sujet, ce livre peut mettre de bonne humeur !

Laetitia, le 23 février 2022

Les morts ne nous aiment plus, Philippe Grimbert, Grasset, 2021
 

Grégoire Delacourt : de l’expression d’une colère à l’enfant réparé

Grégoire Delacourt est arrivé ce samedi matin au salon Lire en poche de Gradignan avec humour et légèreté. Comme un enfant qui lance une blague pour détendre l’atmosphère, cet homme qui ne fait pas son âge nous présentait ses deux derniers romans.

Un jour viendra couleur d’orange est le 9e roman de l’auteur. Ce titre, tiré d’un poème de Louis Aragon, est plein de promesses : « Un jour viendra couleur d’orange, un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront ». La toile de fond du roman, ce sont les gilets jaunes. Grégoire Delacourt voulait essayer de comprendre ce mouvement en colère, car pour lui, on a tous des colères enfouies.

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Revenir à toi de Léonor de Récondo 

Que seriez-vous prête à faire pour retrouver votre mère ? Une mère que vous n’avez pas vue depuis 30 ans. Qui a disparu de votre vie alors que vous n’étiez qu’une enfant. Seriez-vous prête à traverser la France ? A dormir dans une tente devant sa porte fermée ?
Magdalena voit sa vie bouleversée lorsqu’on lui annonce que sa mère, Apollonia, a été retrouvée. Comédienne reconnue, Magdalena devait commencer les répétitions pour jouer Antigone au festival d’Avignon. Elle décide de partir sur une impulsion et son voyage en train vers le sud-ouest de la France est l’occasion de faire remonter en elle tous les souvenirs et toutes les souffrances de l’ignorance. Cette absence a forgé le caractère de Magdalena. Longtemps, elle a eu le sentiment de ne pas exister. Son métier lui a permis de se fabriquer une histoire pour faire peau neuve.

« J’avais le droit d’être mes rôles, c’est tout ; sur scène j’étais libre, pourtant ailleurs, enfermée. »

Magdalena déconcerte par ses attitudes. Partie sans rien lorsqu’elle prend le train, ses achats n’ont rien à voir avec sa vie parisienne. Bizarre aux yeux des autres, elle paraît fragile comme un oiseau tombé du nid. Et pourtant son comportement, lorsqu’elle retrouve Apollonia, nous montre une jeune femme forte et déterminée.
La pièce de Sophocle est très présente dans ce roman. Comme Antigone, Magdalena est un personnage ambivalent où la famille est au centre de sa tragédie.
Léonor de Recondo nous propose un texte raffiné d’une grande poésie qui m’a bouleversée. Elle démarre son texte de façon symbolique avec le retrait d’un grain de beauté chez la dermatologue : une partie d’elle n’existe plus. J’ai trouvé sublime ce travail d’écriture autour des 5 sens : le regard du contrôleur sur Magdalena, les odeurs répulsives dans la maison d’Apollonia, ou le passage extraordinaire lorsque Magdalena prend sa douche.

« Seins lourds, tétons dressés sous le flux, fine cascade à l’approche du galbe, avant de dévaler sur le ventre, l’eau s’empare de la peau souple, de la respiration lente, puis se pose un instant sur les hanches, course à peine freinée par le pubis, pilosité taillée, puis précipitée vers la profondeur des lèvres. »

Une belle lecture pour cette rentrée littéraire.

Babeth, le 17 septembre 2021

Revenir à toi, Léonor de Récondo, 2021, Editions Grasset

Île

Le roman de Siri Ranva Hjelm Jacobsen est construit sur le mouvement des vagues, un aller et un retour. La narratrice y raconte la vie de ses grands-parents, Marita et Fritz sur les îles Féroé, leur départ pour le Danemark et leur nouvelle vie. Puis, s’insère son récit, celui de son propre voyage dans ces îles, à la mort de sa grand-mère. Il est imprégné d’une grande douceur, celle que crée la nostalgie d’un pays perdu. Dans le même temps, une colère se fait sentir comme un orage grondant au loin. Le pays d’accueil devait être une terre « promise », il n’en garde que le nom.

Le style de l’auteur est composé de phrases courtes, très imagées. Son écriture nous entraîne dans une nature brute, transcrite avec une simplicité des mots et en même temps, laisse toute sa place au rêve, c’est d’une très grande poésie. La sobriété de l’écriture rend aussi hommage aux habitants car elle leur confère un caractère qui se confond avec la géographie, la mer, les montagnes. Finalement, l’auteur suggère plus qu’elle ne dit réellement, laissant au lecteur le soin d’imaginer les paysages, les tempêtes, et sa propre histoire de migration, conférant au roman une dimension universelle.

C’est la grande force du texte, laisser le lecteur imaginer les îles Féroé plutôt que les lui décrire. J’ai beaucoup aimé me balader sur les landes, parcourir les montagnes et me confronter à l’océan tempétueux. Les couleurs que j’ai rencontrées, dans différents camaïeux de bleu, vert, gris me faisaient confondre la terre et le ciel, à la rencontre des Féroïens. J’ai remonté le fleuve, là où les souvenirs de la narratrice se mêlent à son présent, où les morts sont encore vivants parce qu’on se remémore un peu de leur vie, un trait de caractère pour, à la fois, reconstituer son arbre généalogique et le faire vivre, dans son imagination.

Bérengère 22 novembre 2020