« La littérature ne m’a pas aidé, elle m’a sauvé » Joseph Ponthus

A la ligne de Joseph Ponthus

« J’avais lu Marx, mais même lorsqu’on lit Marx dans tous les sens, on ne peut pas savoir ce que c’est de se retrouver sur une chaîne de production. »

La librairie Mollat accueillait en début de semaine Joseph Ponthus, auteur d’un premier roman très remarqué et remarquable : À la ligne, publié à La Table ronde.

Sous-titré Feuillets d’usine, ce roman raconte les journées de travail d’un ouvrier intérimaire enchaînant différents contrats dans des usines agroalimentaires.
Ce travail à la chaîne, Joseph Ponthus l’exerce par nécessité. Lorsqu’il déménage en Bretagne à quarante ans, « par amour », il ne trouve pas de boulot. Il n’a pas le choix. Crevettes, poissons panés et abattoir constitueront désormais son quotidien, deux ans et demi durant.

Je n’y allais pas pour faire un reportage
Encore moins préparer la révolution
Non
L’usine c’est pour les sous
Un boulot alimentaire
Comme on dit
Parce que mon épouse en a marre de me voir
traîner dans le canapé en attente d’une embauche
dans mon secteur

A la ligne est un long poème en prose dont la forme peut dans un premier temps dérouter : une écriture fragmentée, courte, où l’auteur revient à la ligne et n’utilise aucune ponctuation. Les blancs du texte donnent de la respiration à ce récit.
Sans en avoir conscience, le lecteur s’accoutume à cette forme et ce procédé apparaît comme une évidence et non comme un artifice : la ligne d’écriture rappelle la ligne de production, le rythme du texte reproduit le rythme des pensées qui traversent celui qui travaille à la chaîne.

Joseph Ponthus, librairie Mollat, mai 2019

« A l’usine, pour passer le temps, je récitais des poèmes dans ma tête, je pensais à des textes. »

Pour ne pas oublier les pensées qui défilent dans sa tête, Joseph Ponthus s’acharne chaque soir à les retranscrire, au retour d’usine, malgré la fatigue. Car tout comme la littérature, l’écriture est pour lui un besoin vital, une façon d’exorciser et sublimer ce qu’il subit lorsqu’il pousse des carcasses, à longueur de journée.

Même s’il a lu Marx et de nombreux livres sur la condition ouvrière, Joseph Ponthus ne s’inscrit pas dans une tradition littéraire prolétarienne. Il se reconnaît plutôt dans ces écrivains partis à la guerre de 14 : Genevoix, Apollinaire, Aragon, Cendrars… Il se sent de cette filiation-là, comme ces ouvriers d’abattoir, psychologiquement meurtris, qui témoignent aller travailler comme ils vont à la guerre.

A ses collègues de travail, Joseph Ponthus y pense constamment.  « Je suis sorti de l’usine, mais mes collègues, eux, sont encore là-bas, et ils y seront pour encore dix, vingt, trente ans. » Une de ses grandes joies est l’accueil enthousiaste qu’ils ont réservé à son livre, eux qui ne sont pas de grands lecteurs. Une consécration.

Pour aller plus loin :
Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas (L’Olivier);
La scierie, récit anonyme présenté par Pierre Gripari (Héros-Limite Éditions);
Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher (Goutte d’or);
L’établi de Robert Linhart (Minuit);
Le journal d’un manœuvre de Thierry Metz (L’Arpenteur);
L’espoir et l’effroi, luttes d’écritures et luttes de classes en France au XXe siècle, de Xavier Vigna (La Découverte).

Marisa, 16 mai 2019

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