Entretien avec Sorj Chalandon

Sorj Chalandon ©Liseuses de Bordeaux

Sorj Chalandon ©Liseuses de Bordeaux

Lauréat du premier prix de l’Escale du livre pour Le quatrième mur, dont nous avons déjà parlé ici,  Sorj Chalandon a eu la gentillesse de nous accorder un entretien exclusif entre deux séances de dédicaces. Fatigué et éprouvé par de nombreuses sollicitations, il a pris le temps de nous parler de son ouvrage ainsi que du métier de grand reporter.

Vendredi soir*, Valentine Goby a dit avoir recueilli plusieurs témoignages d’anciens déportés qui reconnaissaient ne pouvoir rendre compte de la réalité de ce qu’ils avaient vécu que par une solide création littéraire et par la fiction. Qu’en pensez-vous ?

Sorj Chalandon : Je ne peux pas parler à leur place. Ce que je sais c’est que ce que j’ai vécu en temps que reporter de guerre, je l’ai déjà écrit. Pas dans la fiction, je l’ai écrit dans le journalisme. J’ai été à Libération pendant 34 ans. L’innommable que j’ai pu vivre ou voir, je l’ai écrit. A aucun moment je me suis dit qu’il fallait que j’emploie la fiction pour parler de Sabra et Chatila. Tout ça était déjà écrit. Mais le problème ce n’est pas de parler de Sabra et Chatila, mais de parler de moi dans Sabra et Chatila.

Je pense que c’est ce que voulaient dire les déportés en parlant de leur propre expérience.

Moi véritablement, je n’ai pas choisi le roman ou la fiction pour parler de l’horreur. J’ai choisi le roman ou la fiction pour parler de mon attitude face à l’horreur. Je ne crois pas que les déportés voulaient parler de leur attitude face à l’horreur. Beaucoup ont choisi la fiction pour parler de l’horreur pure. Il y en a qui ont «fictionné» les camps de concentration, l’arrivée dans les trains…. Mais moi ce n’est pas ça. Ce que j’ai voulu faire, c’était enfin me donner le droit de parler de ce que j’avais ressenti.

Dans ce que j’avais écrit pour le journalisme, mon coeur n’était pas là, mon désarroi n’était pas là. Toutes ces années à me battre pour revenir en paix, Sabra mais aussi la guerre Iran-Irak, les guerres, la boule de glace, ça je ne pouvais pas en parler ni l’écrire nulle part. Je ne me suis pas dit que la fiction était le seul moyen de décrire l’indicible. Mais pour moi, c’était le seul moyen de m’y inscrire.

Ce livre est bouleversant, il y a beaucoup de douleur, de souffrance,… Mais je voulais vous parler d’une petite lumière dans ce livre. Jeanne Benameur dit dans un de ses ouvrages : « La vie de l’un peut éclairer la vie de l’autre ». Je voulais savoir si la relation entre Georges et Imane était une façon de mettre une lumière dans ce roman ?

Je ne crois pas. Je crois que la lumière existe entre Samuel et Georges, entre Marwan et Georges, entre le jeune Druze et Georges. Imane et Georges, c’est autre chose. J’avais besoin que ce petit Parisien ait cet appétit logique d’un homme pour une femme en temps de paix. Sauf qu’on est en guerre. Ce n’est pas de la séduction, il est troublé dans ce qu’elle est. Georges, qui a combattu pour la Palestine à Paris, tombe sur une image sublimée et éthérée du combat palestinien. Et en plus, je l’ai faite belle, intelligente, droite. Il ne se serait jamais rien passé entre Georges et Imane. Mais Samuel n’a pas aimé la façon dont Georges parlait d’elle. Il lui a rappelé que ce n’était pas Imane mais Antigone.

Vous avez trouvé cette relation indécente ?

Elle me gênait. Je ne voulais pas aller plus loin que des regards, deux mains qui se frôlent.
Imane a existé. Je ne l’ai pas connue sous ce nom-là. La femme que je décris avec les jambes attachées, violée, torturée et tuée, je l’ai vue dans le camp ce jour-là. Cela ne sert à rien pour un journal mais je suis un homme. J’ai décidé qu’un jour, je la ferai se lever et marcher. Que je la ferai réciter le poète Mahmoud Darwich et s’occuper d’enfants. Elle n’est pas que morte, elle va jouer Antigone à Beyrouth en 1982. Elle ne pouvait finir que là. J’ai eu envie de donner une vie à une jeune morte et c’est une grande fierté.
L’émotion que Georges éprouve pour elle, c’est l’émotion que j’éprouvais en lui donnant la vie. Je ne sais pas qui est cette jeune femme. Elle était dans une maison où je suis entré. Peut-être parce que c’était la plus belle, parce que ses frères et sœurs, ses parents étaient morts, parce qu’elle était sereine, parce qu’elle était cette petite clef de Palestine que j’ai prise. Je ne voulais pas la laisser là.
Je crois que c’est la dernière fois que Georges a été en paix. En tuant Imane, Antigone, Georges ne pouvait plus rentrer. Et je suis persuadé que c’est Antigone qui est morte.

Si la littérature c’est aussi redonner vie et dignité à un corps mort, c’est magnifique.

Par rapport à vos confrères qui sont partis comme vous sur le terrain, comment ont-ils réagi à votre livre ? N’ont-ils pas été gênés que vous dévoiliez ça ?

Non, parce que c’est Georges qui est metteur en scène de theâtre et qui monte Antigone à Beyrouth. Il n’y a pas de journaliste dans ce livre. Ils ne sont pas là, je n’ai trahi personne. Les gens qui étaient avec moi dans ces moments-là, grâce à ce livre, ils sont dans mon ventre. Ils n’ont pas eu l’impression que je trahissais un secret journalistique. Nous sommes tous différents. Moi, j’ai gardé des traces de ce conflit et ça ils le comprennent. Ce n’est pas un livre contre un métier, c’est le livre d’un petit Parisien qui se croit un combattant. Il va être pressé par la guerre car elle est plus forte que lui. Et ça, ils ne m’en ont pas voulu du tout.

Grâce au journalisme, je me suis trouvé dans un endroit de barbarie et grâce à la fiction, j’y suis retourné. Ce qu’ils ont lu dans ce livre, c’est Sorj qui nous parle de Sorj à Beyrouth, chose que je n’avais jamais partagé.

Je ne voulais pas écrire sur le Liban, sur la guerre, sur la douleur. Je trouvais ça obscène. Et puis un jour, il y a eu le documentaire  Sans blessure apparente du journaliste Jean-Paul Mari, un ami. Il m’a parlé de mes blessures, du fait de me glisser sous une table dès qu’une porte claque. J’ai lutté longtemps puis j’ai finalement accepté de lui parler. Et il a eu la courtoisie de m’écouter. Plus j’en parlais, plus je disais la souffrance, ce que c’était de rentrer en paix et toutes mes interrogations, mon envie de repartir et si je n’étais pas tombé amoureux de la guerre. Plus j’en parlais, plus j’étais submergé. Quand il a fini l’enregistrement, il m’a dit que tout ça était en moi, qu’il fallait que ça sorte.

C’est pour ça que j’ai écrit ce livre.

Vous avez choisi d’être reporter de guerre ?

J’étais grand reporter. Je faisais tous les reportages qui se présentaient. Je me suis embarqué sur des chalutiers de pêche au Guilvinec, j’ai travaillé avec les mineurs anglais en grève dans le Yorkshire, j’ai couvert le procès Klaus Barbie…. J’ai couvert de nombreux faits divers.

Je n’étais pas que reporter de guerre mais chaque fois qu’il y avait un reportage de guerre, je levais la main. Je voulais être là où les choses se passent. Mais aucun journaliste en reportage de guerre n’est envoyé sur le front, il est volontaire.

Il y a beaucoup de femmes qui font ce métier.

Il y en aura de moins en moins. Dans ces pays là, les Islamistes ne touchaient pas aux femmes. Elles partaient car on pensait qu’elles avaient moins de risque que les hommes. Depuis Florence Aubenas, c’est faux. Les femmes sont des cibles. Actuellement, tous les noms des envoyés spéciaux sont des noms arabes. Ce sont des gamins qui sont sur place et que l’on paye à peine. On ne sait pas si on prendra leur papier. Pour le journal, c’est sans risque : si le papier est bien tant mieux, sinon « Bye-bye ».

Vous parlez aussi de cette réalité quand vous donnez des cours de journalisme ?

Aujourd’hui je n’ai plus le temps de donner des cours. On parlait de ça mais on parlait du beau métier avant tout. On ne peut pas dégouter du métier un jeune de 21 ans !
C’est un superbe métier mais il y a moins de moyens, moins d’argent. Il y a moins de directions qui envoient des journalistes parce que c’est cher un otage. Et quand c’est un jeune local, la France s’en fout. Il y a peu, un journaliste local de l’agence France Presse a été tué devant sa famille. Il n’y a pas eu une ligne dans un journal !

Propos recueillis par les Liseuses

 * : lors de la rencontre proposée au Salon littéraire, à l’occasion de son livre Kinderzimmer

 

 

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