Le bal des folles

Le bal des folles de Victoria Mas

Qui sont réellement les aliénés ? Thérèse l’ancienne prostituée qui a voulu tuer son maquereau ? Louise, cette adolescente violée par son oncle, ou Eugénie qui croit que les morts lui parlent ? Peut-être que la plus folle, c’est cette infirmière qui se demande si Eugénie ne détient pas la vérité. Qui sont réellement ces femmes que l’on enferme à la Salpêtrière en cette fin du XIXème siècle ?

« Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l’ordre public, un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d’avoir une opinion. »

Nous sommes en mars 1885, et tout le monde attend avec impatience le bal déguisé de la Mi-Carême qui se déroule à l’hôpital. Les bourgeois parisiens y cherchent un sujet de divertissement. Les aliénées quant à elles, espèrent trouver un regard compatissant, une promesse de sortie ou un compliment. Celui qui mène la danse, c’est le professeur Charcot, célèbre pour ses séances publiques d’hypnose sur les malades. Le public, qui vient là comme à une pièce de boulevard, jubile à l’idée de le voir œuvrer sur ces hystériques.

Honnêtement, je vous le demande, qui sont réellement les aliénés ?

Ce bal n’est en fait qu’un prétexte. Victoria Mas met en exergue la condition des femmes à cette époque et imagine le contexte dans lequel a démarré le spiritisme. Un roman passionnant.

Babeth, 31 mars 2020

C’est quoi être une femme ?

A mains nues d'Amandine Dhée

C’est compliqué une femme. Ce ne sont pas les hommes qui diront le contraire. Mais une chose est sûre, c’est que, même si Amandine Dhée ne donne pas de solution à cette interrogation « C’est quoi une femme ? », on se sent tellement moins seule quand on a lu A mains nues.
Ce livre est une sorte de journal intime qui, par sa structure, devient universel. La narratrice d’aujourd’hui parle à la première personne, et lorsqu’elle s’interroge sur celle qu’elle a été (la petite fille, l’adolescente, la jeune adulte), le texte est écrit à la troisième personne.
Peu à peu, Amandine s’efface pour laisser la lectrice (ou le lecteur) s’identifier et permet aussi le dialogue entre l’enfant, la jeune femme et l’adulte que nous sommes. Retour dans la cour de récré lorsqu’il faut mettre la langue pour embrasser un garçon, ou l’inquiétude de voir une tâche de sang lorsque les règles arrivent. Qui n’a jamais été mal à l’aise allongée chez la gynéco ? Le premier orgasme, l’envie de couple comme une garantie, la sexualité 2.0, la colère d’être considérée comme un objet, le sexe politiquement correct, les efforts pour être désirable, l’envie d’un travail qui ait du sens tout en fondant une famille.
A travers de nombreuses expériences que chacune a pu vivre, cette autrice interroge la question des normes imposées par la société. La narratrice extirpe son désir à mains nues. A la fois tendre et drôle, ce texte nous fait avancer, sans tabous, pour cesser d’avoir peur de nous-même et faire confiance à nos envies.

« Une autre fois, un homme refuse de la lécher. Elle le regarde, étonnée de cette frilosité. Certes, tous les goûts sont dans la nature. Mais peut-on repousser le sexe des femmes comme un plat peu apprécié, non merci, je prendrai plutôt un coude ou un mollet, un sein, à la limite. J’y vais, mais je ne lèche pas. Je me déshabille mais je garde les chaussettes, je ne mange pas la tête des crocodiles, les oreilles du petit-beurre. Du sexe qui refuse de se perdre, qui énonce ses limites avant même de commencer, et érige un périmètre de sécurité autour de ma vulve. Serait-elle sale ? A l’heure où l’on fourre des parfums de synthèse dans les serviettes hygiéniques, il y a urgence à embrasser le sexe des femmes, le chérir, le consoler de tant de bêtise. Elle se demande d’où viennent pareilles innovations… Non vraiment, ce n’est pas le moment de refuser de lécher les femmes, mais plutôt d’y voir, en plus du plaisir, un acte politique d’une grande noblesse. Elle comprend soudain que les révolutions ne se vivent pas seulement derrière des barricades. »

Babeth, 23 mars 2020

Cent millions d’années et un jour

Cent millions d'années et un jour, de Jean-Baptiste AndreaAvec ce post continue l’exploration des cinq romans sélectionnés pour le Prix des lecteurs-Escale du Livre 2020.
Cette fois-ci, partons en quête d’un squelette de dinosaure avec l’auteur Jean-Baptiste Andrea.

Nous sommes dans les années 50, en montagne, entre la France et l’Italie, à la recherche du squelette d’un dinosaure. Voilà ce qui hante Stan, paléontologue proche de la retraite, qui ne peut finir sa carrière sans cette ultime aventure.
Alors que l’équipe scientifique avance vers le glacier, affrontant le froid et les difficultés, les souvenirs d’enfance envahissent ce paléontologue épris de liberté. Le glacier devient un personnage à part entière, créant une ambiance de huis clos où se mélangent le passé et le présent. Au-delà de la recherche du fossile, c’est une quête existentielle que l’auteur a voulu nous faire partager.

Babeth, 6 mars 2020

Interview avec Pierre Raufast

Le cerbère blanc, de Pierre Raufast

Auteur atypique, Pierre Raufast se distingue par ses romans qui se lisent comme des contes modernes. Il se fait connaître en 2014 avec La fractale des raviolis aux éditions Alma et sort cette semaine son cinquième roman, Le cerbère blanc.
A cette occasion, nous avons voulu en savoir un peu plus sur cet auteur plein d’humour.

En lisant vos romans, je suis impressionnée par les explications scientifiques qui se mélangent à des notes d’humour. D’où vous vient ce goût pour les sciences ?
Je suis ingénieur de formation et je travaille dans la cyber-sécurité. (Ce qui a d’ailleurs donné Habemus Piratam, un roman qui concilie mes deux passions : littérature et cyber-sécurité !). J’ai toujours aimé les sciences pour ce mélange de rigueur, de poésie et de créativité qu’elles sous-tendent. Loin d’être barbantes, j’ai toujours considéré les mathématiques comme le summum de la créativité.

Quelle est la place de l’écriture dans votre vie ? L’écriture est une vraie passion depuis quelques années. Elle est nécessaire pour me recentrer, me ressourcer et assouvir mes besoins de créativité et de création. Elle est par ailleurs très complémentaire avec la lecture.

Quels sont les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire ? Qui vous font rire ? 
J’ai été beaucoup inspiré par les auteurs sud-américains : le réalisme magique de Gabriel García Márquez (Cent ans de solitude), Mario Vargas Llosa (Tours et détours de la vilaine fille) ou Jorge Amado (Le vieux marin), sans parler de Jorge Luis Borges que je cite dans La variante chilienne.

Qui est Carlos Jose-Miguel Pilar-Pilar Gonzalez de Benitez, que vous citez dans plusieurs romans ?
CJMPPGdB est un personnage fictif. C’est une forme de running-gag dans tous mes romans quand je veux parler d’un ouvrage de référence. De même que la vallée de Chantebrie n’existe pas mais est un lieu imposé, ce monsieur l’est aussi.

Il y a également un animal que l’on retrouve assez souvent …Quelle est l’origine de votre obsession pour les rats-taupes ?
Je n’ai pas d’obsession pour les rats-taupes ! Dans La fractale des raviolis, ils jouent pourtant un rôle central qui m’a beaucoup amusé à écrire. Longtemps quand je dédicaçais ce livre, je dessinais un rat-taupe. Du coup, dans les autres romans, j’en glisse un de-ci, de-là, comme une marque de fabrique.

Les titres de vos romans sont toujours intriguants (La Variante chilienne, La Baleine thébaïde…) Comment faites-vous le choix des titres de vos romans ?
Le choix du titre fait l’objet d’une séance de brainstorming avec la maison d’édition : un titre doit raconter l’histoire, être inédit, original et susciter la curiosité ! C’est un vrai challenge … mais très amusant.

Votre tout nouveau roman Le cerbère blanc sort aux éditions Stock le 4 mars. Pouvez-vous nous en parler ?
Choyé par les siens, Mathieu vit une enfance idyllique dans la vallée de Chantebrie. Mais tout bascule le jour où il perd ses parents dans un accident tragique. C’est décidé, il consacrera sa vie à défier la mort. Il quitte sa vallée et Amandine, sa fiancée, pour suivre des études de médecine à Paris. Là, il travaillera pour un taxidermiste dont la plus belle pièce est un mystérieux cerbère blanc…
Mais peut-on vraiment oublier son passé ?
Tiraillé par ses démons, ses regrets et son ambition, Mathieu ira d’aventure en aventure jusqu’à ce lieu ultime, interdit, duquel il reviendra transformé.

Le cerbère blanc est il dans la même veine que vos précédents romans ? Y a-t-il des rats-taupes ?!
Non. J’ai essayé de construire un roman plus profond avec une histoire principale bien marquée (pas de pseudo-nouvelles comme les autres). On y parle aussi de sujets de fond ; la mort, l’amour, le pardon.
… mais chez le taxidermiste, il doit bien traîner un ou deux rats-taupes empaillés ! 😉

Propos recueillis par Babeth, 4 mars 2020

La Maison d’Emma Becker

La maison, d'Emma BeckerEn Allemagne, la prostitution est légale. Il y a les filles sur le trottoir et celles des maisons closes. C’est à Berlin qu’Emma Becker, journaliste et écrivain, décide, pendant deux ans, d’entrer au bordel, comme d’autres entrent au couvent. Elle souhaite écrire un livre sur les prostituées et il lui semble nécessaire d’être l’une d’elles pour rendre son écriture plus intense.
« J’espérais que ma voix rendrait humaine la réalité de la prostitution parce que les livres ont ce pouvoir, même si moi-seule me battait pour ce mensonge-là ».
Elle débute au « manège » où les conditions des filles en auraient fait fuir plus d’une. Elle y retourne les jours suivants pour témoigner, par fierté ou par vice, qui sait. En tous les cas ce passage dans ce bordel misérable, tel qu’on peut les imaginer, ne rendra que plus douce « la maison » où elle travaillera par la suite. Ici les filles viennent quand elles veulent, ne sont pas obligées de porter des talons hauts et peuvent même refuser un client.

Je vais en faire hurler plus d’une si je vous dis que j’ai trouvé ce livre féministe. Car dans la Maison, les femmes ont le choix d’utiliser leur corps comme elles veulent et acceptent la servitude quand elles le souhaitent. Vendre son corps, savoir écouter, accepter ou pas les fantasmes des hommes devient son quotidien. Emma devient Justine. Comme toutes ses collègues, elle s’invente un personnage : le personnage de son autofiction. Vivre et écrire sur ce milieu, c’est aussi pour Emma Becker un moyen de se connaître un peu mieux. Sans tabou et avec honnêteté, ce grand laboratoire du sexe est aussi un moyen de décrire la mécanique qui se joue entre les hommes et les femmes.

« J’ai passé deux ans à penser que j’aurais dû me sentir sale, coupable, humiliée… J’ai passé deux ans à m’émerveiller d’avoir ce port de tête princier lorsque je croisais mon reflet dans les vitrines des magasins, de sentir mon corps si léger, de voir le monde si paisible et si plein de promesses… La seule ombre sur ma félicité, c’était cette absence de culpabilité, cette fierté même, et l’idée que je n’étais pas normale. J’avais constamment sur mes épaules le dédain et la commisération gênée que le monde éprouve pour les putes. Ce n’était pas mon angoisse, c’était celle des autres. »

Babeth, 15 février 2020