KEROZENE d’Adeline Dieudonné


Vous avez déjà ressenti ça ? Le sentiment d’un arrêt sur image. Une fin de soirée estivale, vous vous arrêtez dans une station sur l’autoroute. Il y a juste un bruit de fond de voitures qui roulent, vous observez les personnes que vous croisez et vous imaginez leur vie. Comme si vous regardiez le tableau de Hopper Essence : l’image est figée et pourtant vous inventez une histoire. C’est exactement l’ambiance dans laquelle on se trouve en lisant Kérozène.


Entre 23h12 et 23h14, quinze personnages vont se croiser dans une station service. Chapitre après chapitre, l’auteur va nous dépeindre, avec son humour mordant et son imagination débordante, des morceaux de leur vie. Il y a un mannequin qui veut tuer des dauphins, une employée philippine soumise à ses patrons, un représentant en acariens qui a des problèmes d’érection et même un cheval à la vie tumultueuse. Au début, on lit ces portraits comme des nouvelles. Peu à peu, on se rend compte que certains personnages ont un lien entre eux. Il faut revenir en arrière pour comprendre un événement comique alors que nous n’avions pas tous les éléments en main au moment de la lecture ! C’est comme un jeu de piste avec un dénouement tragique pour certains d’entre eux. Comme dans l’émission Strip-tease (certains d’entre vous se souviendront peut être de ces documentaires belges farfelus), Adeline Dieudonné est dans le réalisme social. Un humour glaçant et singulier au service de la vérité.

JULIE

Je n’avais jamais joui avec mon mari.

Je l’aime. Vraiment.

Mais je crois que quelque chose a déraillé à un moment.

Il y avait la maison de mes beaux-parents. Une maison rose. Ça, je m’en souviens. Elle était rose et sentait le désinfectant. Roger et Marie aussi… Roger pétait. Dans son pantalon en toile beige qu’il portait haut, la ceinture juste sous les côtes. Marie et Olivier faisaient mine de ne pas le remarquer mais il pétait, avec le naturel et la décontraction d’un enfant de deux ans. Merde. Ces choses-là peuvent arriver mais on s’excuse. On rougit un peu, on se tortille, on invoque des problèmes intestinaux, je sais pas. Et la complicité des deux autres. Ce silence. J’avais fini par penser que c’était une conspiration contre moi. Une forme de coalition compacte entre père, mère et fils.

Babeth, le 16 juin 2021

Malamute

Nous sommes en France dans une station de ski. A l’approche de l’hiver, les saisonniers arrivent. Parmi eux Basile, qui loue habituellement un studio en ville. Il ne vient pas seul : son petit fantôme l’accompagne. Cette année, il va passer l’hiver chez Germain un parent éloigné taciturne.

Veuf, Germain vit avec ses souvenirs qui sont de plus en plus présents. Il se souvient notamment de ses voisins, surnommés « les ruskoffs, » qui sont venus s’installer dans les années 70 avec leurs énormes malamutes. Offrir des ballades à traineaux de chiens aux touristes, c’est pour Dragan la concrétisation d’un rêve de gamin. Sa femme, la belle Pavlina, partage cette passion par amour pour son mari.

Aujourd’hui, ces Slovaques sont morts et c’est leur fille Emmanuelle qui a hérité de leur maison à la Voljoux. Elle a grandi loin d’ici avec un père alcoolique et une mère froide comme la pierre. 

« Depuis son plus jeune âge, elle avait appris à ne rien attendre de ses parents. Une enfance passée à vivre entre deux zombies qui ne la voyaient pas ».

C’est en cet hiver 2015, où l’on attend inlassablement la neige, qu’Emmanuelle décide de venir vivre dans cette petite station de montagne. Elle veut découvrir les raisons du départ précipité de ses parents de la Voljoux.

Jean-Paul Didierlaurent nous offre un bel exemple de nature writing. La neige est un personnage à part entière. Elle va être à l’origine de drames et apportera le dénouement à cette histoire.

C’est avec plaisir que je retrouve cet auteur que nous avions  rencontré au salon lire en poche en 2015.

Babeth, 12 mai 2021

Les choses humaines de Karine Tuil

Alexandre vit la plupart du temps aux Etats-Unis pour ses études. Il est brillant et c’est un sportif émérite. Ses parents vivent en France.

Jean Farel, son père, est un grand journaliste politique. Personnalité la plus aimée des français, il soigne son image à coup de tweets et de photos dans les magazines. Il passe pour un bon père et un époux fidèle. Dans la réalité, il mène une double vie, pousse son fils à être le meilleur et n’hésite pas à être violent avec lui.

Claire, la mère d’Alexandre est essayiste. En épousant Jean, de 27 ans son aîné, elle a vu sa carrière exploser. Et lorsqu’elle décide de le quitter, plus personne ne s’intéresse à son travail. Féministe, elle a élevé son fils dans le respect de l’autre. Elle intervient souvent dans les médias contre les violences faites aux femmes.

Mila Wizman a été élevée dans une famille juive. Après un acte terroriste dans son école, elle part vivre avec les siens en Israël. De retour en France, ses parents se séparent. Mila part quelques temps vivre avec sa mère à Brooklyn dans le quartier juif orthodoxe. Ne supportant pas l’éducation rigoriste, elle vient s’installer en France chez son père qui a refait sa vie avec Claire. C’est ainsi qu’elle rencontre Alexandre.

Deux êtres totalement différents, de par leur statut et leur éducation. Lui a un parcours de jeune élite à qui tout réussit. Mais il est aussi narcissique, il a une grande aisance avec le langage. Il a une sexualité libérée dans les actes et un langage parfois ordurier. Mila est majeure et a eu des rapports sexuels avec un homme marié. Son rapport au sexe est différent, de par son éducation juive ultrapratiquante. Un soir, ils partent ensemble à une fête et ont des rapports sexuels.

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Sans armure

Ce texte court est un concentré d’émotions. Pour raconter la vie de Brune, Cathy Ytak démarre son récit par une dispute. Yannick va chercher à retrouver l’être aimée en se tournant vers son passé. Brune n’est pas une fille comme les autres. C’est un maillon faible qui s’est protégé en se fabriquant une armure « indispensable quand on est trop sensible dans un monde qui ne l’est pas assez ». Ses parents étaient déjà hors normes, vivant dans la forêt. Mais en l’envoyant à l’école, ils ne se rendent pas compte du décalage entre leur fille et les autres enfants. Son monde à elle est fait de couleurs et de connexions avec la nature. C’est un livre sur les différences. L’auteur évoque la synesthésie, le métissage, l’homosexualité, le handicap avec délicatesse.

Sans armure n’est pas un texte sorti sans douleurs. Cathy Ytak l’a repris alors qu’elle le croyait en perdition. De bonnes rencontres au bon moment lui ont permis d’aller au bout de ce projet. Cela donne un texte dense et sensible où je trouve des similitudes avec l’écriture de Jeanne Benameur. A lire sans tarder.

Babeth, 2 janvier 2021

Arène de Négar Djavadi


Vive émotion sur les réseaux sociaux après la mort d’un adolescent

L’Arène, comme l’appellent les scénaristes, c’est l’Est parisien. Dans un quartier où cohabitent des peuples d’origines multiples, mais aussi fraternité, précarité et trafic de drogue, une bavure filmée et mise en ligne par @Corky vient mettre le feu aux poudres. Alors qu’un camp de migrants est délogé par les forces de l’ordre, gît au sol un jeune homme. Une policière va lui demander de se relever mais n’obtenant pas de réponse, elle lui assène un coup de pied. Elle découvre avec effroi qu’il est mort. Il ne s’agit pas d’un migrant mais d’un jeune musulman du quartier.

Ce film de deux minutes devient une arme et la viralité des réseaux sociaux va opérer. C’est dans ce quartier de Grange aux Belles qu’a grandi Benjamin Grossmann. Quelques heures avant ce drame, il était venu voir sa mère. L’un et l’autre ont du mal à communiquer. Ils évoluent dans deux mondes différents. Benjamin se sent exilé dans sa famille et peut-être tout simplement dans sa vie. Pourtant il a réussi. Il dirige depuis peu la branche française d’une plateforme américaine de fictions concurrente à Netflix. « Le temps dans lequel évolue Benjamin Grossmann n’est plus le présent mais le maintenant. » Or ce qui angoisse MAINTENANT Benjamin c’est la perte de son téléphone contenant tous ses contacts de personnalités du cinéma. Cet événement va être l’élément déclencheur d’un engrenage où chacun devient acteur d’un spectacle vivant allant jusqu’à l’émeute.

Après Désorientale, Négar Djavadi nous entraîne à l’est de Paris qu’elle connaît bien puisqu’elle y vit depuis plus de vingt ans. A travers cette histoire qui est au cœur de l’actualité, l’auteur s’attache à montrer le pouvoir impactant et immédiat des images. Alors qu’auparavant, seuls les puissants utilisaient ce média, il est à portée de main de tous grâce au téléphone portable. « La facilité du geste et la vitesse des ondes ont simplement effacé la conscience de l’acte ». Les réseaux sociaux : c’est le miracle de la multiplication des pains. Et les personnages de ce roman le savent et l’utilisent. Nombre de retweets, de partages, de like, de messages whatsapp sont utilisés par les politiques ou porte-parole d’associations en quête de pouvoir. Manipulateurs comme des charmeurs de serpents. Négar Djavadi décrit également la surenchère étourdissante d’émotions des séries et films disponibles sur des plateformes et leur pouvoir hypnotique.

En mettant en parallèle ces fictions et le réel qui devient lui-même fiction à travers ce petit film diffusé sur les réseaux, l’auteur nous donne à réfléchir sur la difficulté à faire la part des choses. La frontière entre réalité et fiction est poreuse. La réussite de ce roman tient également à l’écriture de Négar Djavadi. Pour traduire les hésitations, les silences mais également l’accélération du rythme, l’auteur place des blancs entre les mots, elle hache les phrases, met des mots en gras et en majuscule (on se souviendra du fameux EVENEMENT dans Désorientale). Il n’est pas facile de réussir un second roman après l’énorme succès du premier. Négar Djavadi continue à nous surprendre avec Arène.

Babeth, 20 décembre 2020