Jean Baptiste Andrea : un homme épris de liberté

_______
On ne pouvait pas mieux commencer cette édition de Lire en Poche 2019.
L’auteur, Jean-Baptiste Andrea, comme ses romans, cultive ce besoin de liberté.
C’est avec une centaine de lycéens que je l’ai rencontré, pour parler de son roman Ma reine, sélectionné pour le prix Folio des lycéens.
Déjà auréolé de 12 prix littéraires, ce roman raconte l’histoire de Shell, un jeune garçon déscolarisé car différent des autres. Il vit avec ses parents âgés et un peu débordés par cet enfant qui demande tant d’attention.
Un jour, Shell décide de partir à la guerre (si elle est dans la télé c’est qu’elle ne doit pas être très loin), mais son périple s’arrêtera non loin de chez lui, dans la vallée de l’Asse. C’est ici qu’il fera la connaissance de Viviane qui va bouleverser sa vie. Elle va l’aider à se cacher et ces deux êtres fragiles seront liés à jamais. Viviane devient sa reine et grâce à elle, Shell aura le sentiment de devenir enfin quelqu’un d’important.
C’est un roman où la nature tient une place prépondérante. Elle est mise en valeur par ce personnage qui ressent les choses de façon primitive, sans codes sociaux, ce qui le rend plus proche de ses sens.

Lire la suite

Publicités

Les liseurs de Daraya

 

C’est une photo qui est à l’origine de l’écriture des Passeurs de livres de Daraya. Une photo qui interroge Delphine Minoui, grand reporter spécialiste du Moyen-Orient. C’est une quête qui commence alors pour elle. Elle veut savoir, elle veut comprendre. Utilisant les réseaux de communication modernes, elle retrouve la trace des personnes photographiées, ces jeunes Syriens entourés de livres qui bouquinent alors qu’une pluie de bombes détruit tous les jours leur cité.
Dès 2011, Bachar-al-Assad fait croire aux Occidentaux qu’il est le seul rempart contre Daech et que Daraya est un nid de terroristes qu’il faut éliminer. Or, l’armée syrienne libre est apparue dans le seul but d’obtenir le respect des droits de l’homme. Ces jeunes gens d’une vingtaine d’année se sont révoltés contre les injustices dans leur pays. Leurs actions se veulent non-violentes et on les a fait passer pour des djihadistes pour cautionner ces bombardements. Alors pour survivre et s’éduquer, ils décident de construire une bibliothèque souterraine et clandestine, ouverte à tous. Ils récupèrent dans les logements détruits et abandonnés des ouvrages de toutes sortes, en prenant soin d’inscrire sur la première page le nom du propriétaire, espérant qu’un jour les livres leur reviendront.

« Face aux bombes, la bibliothèque est leur forteresse dérobée. Les livres, leur arme d’instruction massive ».

Ce sera un lieu d’échanges qui va les rapprocher. La plupart n’aimaient pas lire auparavant, mais ils découvrent avec cette bibliothèque secrète le pouvoir de la lecture.

« Les livres nous ont sauvés. C’est notre meilleur bouclier contre l’obscurantisme ».

A travers ce récit, Delphine Minoui nous fait partager le drame de ces habitants pris au piège d’une guerre qu’ils n’ont pas voulue. Par son empathie, elle vit avec eux et nous fait vivre le drame de leur situation. On pourrait presque les entendre se parler. On imagine les photos prises au risque de leur vie pour témoigner de la cruauté syrienne. Chaque nouvel épisode nous fait frémir d’inquiétude. Et malgré la terreur qui règne, je suis admirative de leur joie de vivre. Même lorsqu’en 2016 des centaines de bus viennent les évacuer presque morts de faim, l’un d’entre eux se sent grandi de cette tragédie. Cette bibliothèque les a aidés à tenir le coup.

« Si les livres ne peuvent soigner les plaies, ils ont le pouvoir d’apaiser les blessures de la tête. Le livre ne domine pas. Il donne. Il ne castre pas. Il épanouit. »

Ahmad, Abou-El-Ezz, Shadi, Omar Abou Anas, Hussam Ayash : en écrivant les noms de ces bibliothécaires d’un temps, je souhaite prendre le relais de Delphine Minoui pour continuer la chaîne de vérité contre la dictature.

Les passeurs de livres de Daraya. Une bibliothèque secrète en Syrie, de Delphine Minoui

Babeth, 15 septembre 2019

Pourquoi écrire ? de Philip Roth

Résumer en quelques mots cette compilation me paraît impossible. Je vais devoir faire des choix, je ne pourrais pas tout vous dire : vous serez obligés de lire Pourquoi écrire ? 

Pourquoi écrire ? par Philip Roth

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Philip Roth est né en 1933 et a grandi dans la communauté juive de Newark. Auteur de 31 livres, il a cessé d’écrire en 2012 et est décédé le 22 mai 2018. Il fait partie de cette génération exceptionnelle d’écrivains d’après-guerre qui ont fait de la littérature américaine ce qu’elle est depuis presque un demi-siècle.

Ce livre nous permet d’entendre la voix de Roth sur sa propre écriture : « Jour après jour pendant cinquante ans, j’ai fait face à la page suivante, sans défense et sans préparation. Pour moi écrire était un acte d’autopréservation. » Il nous parle de ses personnages : « Mon intention n’est pas de présenter les hommes de mes romans comme ils devraient être mais comme les êtres insatisfaits qu’ils sont. », ou du langage dans l’écriture : « Je suis porté vers une prose qui a les tours, les accents, les cadences, la spontanéité et la souplesse de la langue parlée et qui est en même temps bien campée sur la page, tempérée par l’ironie, la précision et l’ambiguïté que l’on trouve dans la littérature de facture traditionnelle ».

Dans ses romans, il cherche à approfondir des questions sur la vie, la sexualité, l’écriture, la vieillesse et la mort. Il fut souvent critiqué pour son rapport au judaïsme. Dans une lettre ouverte à Wikipédia, où nous retrouvons son humour cinglant, il réfute ce qu’il y est écrit. Il décortique ses romans et ses personnages jusqu’à leur donner une vraie vie, leur propre parole. Prenant pour exemple l’un d’entre eux, il dit « Une fois de plus, ce n’est pas aux juifs que Zuckerman s’en prend, mais à ceux qui calomnient et dénigrent publiquement les juifs. »

Lors d’un discours prononcé pour ses 80 ans, il revient sur le travail des auteurs américains :
« Cette passion pour la spécificité des choses, pour l’hypnotique matérialité du monde dans lequel nous vivons, est fondamentalement au cœur de la tâche assignée à tous les romanciers américains… Trouver en mots la description la plus saisissante et la plus évocatrice de la dernière des petites choses qui font de l’Amérique ce qu’elle est… C’est dans sa fidélité scrupuleuse à l’avalanche de données précises constitutives d’une vie personnelle, dans sa physicalité, que le roman réaliste… trouve son implacable intimité ».

Déjà en 1961, Philip Roth affirmait que pour comprendre, décrire et rendre crédible la réalité américaine, l’auteur en a plus qu’il ne faut. « La surabondance de la matière défie les pauvres ressources de son imagination. La réalité dépasse sans cesse notre talent et la société produit tous les jours des personnages à rendre jaloux n’importe quel romancier. »

Dans cette compilation, nous trouvons également des conversations qu’il a eues avec des auteurs principalement européens et tchèques. Ni pour ni contre le communisme, Roth est surtout révulsé par les injustices. L’histoire de l’Amérique d’après-guerre, la chasse aux communistes vont inspirer Roth notamment lorsque son ami et professeur Bob Lowenstein se verra interdire d’exercer pour déviance politique et parce que trop dangereux pour qu’on le laisse exercer une quelconque autorité sur les jeunes. Il lui inspirera le personnage le plus important de J’ai épousé un communiste.

Après des vacances à Prague en 1972 où il rencontre les traducteurs de ses romans, il décide d’y retourner plusieurs années de suite. Il s’attachera à un groupe d’écrivains, journalistes et professeurs, tous persécutés par le régime totalitaire installé par les soviétiques en Tchécoslovaquie. C’est ainsi qu’il devient l’ami d’Ivan Klima et de Milan Kundera. Les conversations qu’il entretient avec ces auteurs nous apprennent autant sur Roth que sur leur propre écriture.

Je n’ai sûrement pas été exhaustive, j’ai omis de vous parler de ses conversations avec Primo Levi, et également des accusations dont Philip Roth se défend, notamment sur ce qui lui aurait inspiré La tache. Ce recueil de textes dont je vous conseille la lecture est une source inépuisable de connaissances sur l’écriture.

Babeth, 1er septembre 2019

Soirée d’inauguration du marathon littéraire INSITU

J’ai eu la chance d’encadrer un groupe inscrit pour cette soirée atypique aux Archives de Bordeaux Métropole. Pour Lettres du monde, venir en ce lieu chargé d’histoire, pour ce cinquième anniversaire d’Insitu, est un symbole fort : c’est ici qu’a eu lieu la première édition. 
L’auteur Négar Djavadi avait carte blanche pour organiser cette soirée. Fruit d’un travail considérable, elle nous a proposé des lectures qu’elle avait choisi de faire dans des lieux insolites.

BALCON

Tout a commencé pour notre groupe sur le balcon qui relie les bureaux des archivistes. C’est depuis la salle de lecture que nous avons écouté Négar Djavadi nous lire un passage d’Une chambre à soi de Virginia Woolf, Mathieu Ehrhard La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même et Gaëlle Battut Les passeurs de livres de Daraya de Delphine Minoui. Puis Patricia, l’archiviste qui nous accompagnait, nous a dirigé vers les magasins d’archives du 4ème étage.

Là, nous attendaient Stéphanie Cassignard et Jérôme Thibault pour une lecture intimiste de Lire Lolita à Téhéran d’Azar Nafizi.

 

Le marathon a continué au 1er étage dans un couloir où la violoncelliste Julie Läderach et le comédien Alexandre Cardin ont réalisé un sublime duo sur le texte de Ray Bradbury Fahrenheit 451.

 

Pour finir en beauté, c’est devant la plaque originale de la Déclaration de 1789, pilonnée le 5 mai 1793 après la chute de la monarchie, que le poète slameur Souleymane Diamanka nous a ému par ses mots symbolisant parfaitement le thème de cette édition : la liberté.

 

La cerise sur le gâteau fut la rencontre entre Négar Djavadi et Delphine Minoui. Venue spécialement d’Istanbul suite à l’invitation de Négar et de Lettres du monde, cette grande reporter et auteure nous a bouleversé par son témoignage et son rayonnement. Cette rencontre était ponctuée d’extraits du documentaire que Delphine Minoui a co-réalisé avec Bruno Joucla, d’après son livre Les passeurs de livres de Daraya (Seuil, 2017).

CONFERENCE DELPHINE MINOUI

Il est plus de 22 h et j’ai perdu la notion du temps, tellement émue par l’histoire de cette bibliothèque secrète de Daraya. C’est sur le parvis des Archives que les discussions continuent entre comédiens et participants à cette chaude soirée.
Un grand merci au personnel des Archives pour leur implication dans cet évènement et rendez-vous ce week-end pour ce marathon littéraire, dans des lieux insolites et décalés à Bègles, Bordeaux et Cenon.
Bravo à l’équipe de Lettres du monde !

Babeth, 6 juin 2019

Pour aller plus loin :
Daraya, la bibliothèque sous les bombe : entretien avec le réalisateur

 

Un petit boulot de Iain Levison

Cela faisait longtemps que je n’avais pas souri (et même ri) autant en lisant un roman ! Et pourtant elle n’est vraiment pas drôle la vie de Jake. Il n’a plus rien : sa copine l’a quitté, il a perdu son boulot à l’usine et la question qu’il se pose en permanence est « comment payer mes factures ? ».
Depuis que l’usine a fermé, tout s’est transformé dans cette petite ville américaine.
« La neige goutte des boîtes aux lettres défoncées au bout d’allées boueuses. Quelques maisons sont barricadées avec des planches, des maisons qui il y a un an encore étaient prospères, avec des enfants qui jouaient sur la pelouse. Un feu de signalement est tombé sur la chaussée près d’une intersection autrefois très encombrée. »
Au moment où Jake trouve un travail de nuit mal payé dans une station service, Ken Gardoski lui propose un petit boulot  : tuer sa femme. C’est pas banal, mais Jake est un gars réglo. Comme il a assuré, Ken lui trouve d’autres jobs, et Jake va devenir tueur à gages.
C’est là que ça commence à être drôle.
Iain Levison arrive à nous faire oublier la cruauté de ces assassinats, car Jake occupe ce poste comme s’il était à l’usine. Pour lui c’est pareil. Il faut constamment tout vérifier, être attentif à chaque détail.
« L’usine m’a formé pour ça. Finalement je ne fais qu’appliquer mes compétences à un usage différent ».
Pour lui c’est un boulot comme un autre. Pour chaque meurtre, il va lui arriver de drôles d’aventures, mais il s’adapte à toutes les situations de façon rocambolesque. Il ne fait pas de sentimentalisme, et porte un regard indifférent sur ce qu’il doit faire. Il se base sur son vécu professionnel et les séries policières qu’il regardait quand il avait encore une télévision !
Iain Levison nous dresse un portrait de l’Amérique dont personne ne veut entendre parler, celle qui ne fait pas rêver. En utilisant ce personnage drôle alors qu’il ne cherche pas à l’être même si « être tueur à gages c’est comme tout, on a ses moments de rigolade », l’auteur dénonce le monde du travail où l’argent compte parfois plus que la dignité des travailleurs.
« Je suis un sacré fêlé ? Regarde autour de toi, Ken, un monde sans règles. Il y a des gens dont le boulot consiste à faire passer des tests anti-drogue à des employés de magasin. Des gens dans des immeubles de bureaux qui essaient en ce moment même de calculer si licencier sept cents personnes leur fera économiser de l’argent. Quelqu’un est en train de promettre la fortune à d’autres s’ils achètent une cassette vidéo qui explique comment améliorer leur existence. L’économie c’est la souffrance, les mensonges, la peur et la bêtise et je suis en train de me faire une niche. je ne suis pas plus fêlé que le voisin seulement plus décidé. Je pense que Gardoski le sait. Mais « tu es un sacré décidé » ça ne fait pas une bonne formule. »
Merci à Marie-Hélène pour ce partage de lecture.
Babeth,  5 juin 2019