Jamaiplu de Josiane Balasko

Huit nouvelles sont réunies dans un beau recueil aux éditions Pygmalion. Toutes ces histoires étonnantes ont été écrites par Josiane Balasko. Cette comédienne n’en finit pas de nous étonner. Pour exemple « Le musée de l’homme » où une bande de copines se remémorent leurs rapports sexuels loufoques avec des hommes. « Un scénario d’enfer » devait être écrit par une metteur en scène qui nous raconte comment tout cela l’a mené en prison. Et si vous aimez les animaux vous serez servis : dans « Le boss », vous serez dans la tête d’un chien et partagerez sa vie auprès d’un maître tant aimé et pourtant … Quant à « Jamaïplu » c’est un corbeau qui guidera Adeline vers un couple atypique et dangereux. Je ne vais pas dévoiler toutes les histoires de ce livre mais chacune vous mènera dans un monde différent, souvent caustique ou loufoque et pourtant si proche de la vie réelle. Ces nouvelles sont le témoignage de l’imaginaire fantasque de Josiane Balasko qui fut une grande lectrice de science fiction dans sa jeunesse.

Babeth, 13 septembre 2020


Arcadie

Farah n’a que six ans lorsqu’elle arrive avec ses parents et sa grand-mère à Liberty House. Ici se retrouvent toutes les personnes incapables d’affronter le monde extérieur. Une façon de soigner leur peur « des nouvelles technologies, du réchauffement climatique, des parabènes, des sulfates, du contrôle numérique, des salades en sachet, de la concentration de mercure dans les océans, du gluten, de la pollution des nappes phréatiques, du glyphosate, de la déforestation, des produits laitiers, de la grippe aviaire, du diesel, des pesticides, du sucre raffiné, des perturbateurs endocriniens, des compteurs Linky... ». Dans ce phalanstère vous êtes en zone blanche. Vous évoluez à poil dans la nature, vous saluez le soleil et vous mangez végétarien. 

C’est pour la belle et neurasthénique Bichette que Farah et sa famille sont venues ici. Bichette c’est le nouveau nom donné à la mère de Farah par Arcady, le grand gourou de cette communauté qui va rebaptiser chacun d’entre eux.

A Liberty House, on vit autrement, mais on n’est pas coupé du monde. Les enfants sont scolarisés à l’extérieur. Farah va avoir une enfance hors normes dans une confrérie du libre esprit.

A quatorze ans, elle ne pense qu’à une chose : faire l’amour avec Arcady. Il faut dire que ce père spirituel a une activité sexuelle frénétique. 

« Ce prodige érotique, cet homme-fontaine dispensant généreusement sa semence mais aussi son temps, son énergie, son attention, son désir, son plaisir…. Arcady, il a raté sa vocation : il aurait dû faire hardeur. »

L’adolescente voit son corps changer, et pas qu’un peu. Elle mesure 1m78, elle est carrée et musclée. Elle a une hypercyphose dorsale, des yeux tombants, un nez plat et des lèvres mal définies. Cette absence de grâce n’est rien à côté des transformations qui l’attendent. Malgré tout, elle va découvrir le plaisir dans cette confrérie libertine.

C’est avec beaucoup de lucidité que Farah décrit le monde dans lequel elle vit et sa quête d’identité. Même quand elle en partira (l’arrivée d’un migrant ayant chamboulé ses convictions), elle continuera à défendre cet éden préservé du mal. 

Avec Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam nous propose de façon satirique de vivre dans un refuge pour freaks, le temps d’une lecture. Son écriture riche en vocabulaire est aussi drôle pour les citations d’auteurs célèbres qu’elle transforme et mêle à son texte de façon acrobatique. Elle nous interroge également : comment définir la liberté ? Vous trouverez peut être la réponse dans ce roman troublant.

Babeth, 25 août 2020

Jouissance Club

jouissance club par june pla

Il paraît que pendant le confinement, les ventes de tests de grossesse ont fortement augmenté. Les Français savent faire des bébés, mais qu’en est-il du plaisir ? Connaissent-ils leur corps et celui de leur partenaire ?

« Le coït pourrait être une option non un but. »

Dans Jouissance club, Jüne Pla nous parle. Enfin… Elle te parle à toi. Et elle a bien raison de te tutoyer, c’est direct et efficace : avec elle pas de tabou.
D’abord elle te propose de dire bonjour à ton sexe. Avec ses magnifiques dessins (oui j’ai oublié de te dire que Jüne est character designer dans les jeux vidéo), elle détaille chaque élément de la vulve et du pénis. Son langage est décomplexé et drôle. Tous les sujets liés au sexe sont expliqués : la dyspareunie, l’orgasme, le dickclit, les IST, l’endométriose, l’anorgasmie, l’érection,… Tu ne connais pas tous ces mots ? Tu vas apprendre plein de choses en lisant Jouissance club.

Dans une seconde partie, Jüne donne des conseils illustrés et fait une cartographie des zones du plaisir. Pour cela, elle utilise des personnages : Truc Muche a un pénis, Bidule a une vulve, et Machin-chose peut être les deux. Ils sont volontairement agenrés car « même si le monde s’est construit de manière très binaire et que nos croyances veulent qu’un homme ait un pénis et une femme une vulve, il existe aussi des personnes non binaires, gendrefluids, agenres, des personnes qui se retrouvent dans plusieurs de ces catégories. »

Bienvenue dans la grande aventure du plaisir : tu vas découvrir les joies de la pougnette sacrée, du tétonlungus, des nombreuses possibilités de massage de glands (les deux mon capitaine).

Voilà quelques exemples pour le contenu, mais tu as en plus la chance de lire une préface de Martin Page (l’auteur de Au-delà de la pénétration, paru aux éditions Monstrograph en 2019) que je rêvais de rencontrer à l’Escale du livre cette année. Je partage son avis concernant la bienveillante Jüne Pla :

« Nous avons besoin de voix qui ne viennent plus des institutions et des professionnels, mais de tout un chacun. De celles et de ceux qui explorent et proposent des idées et des solutions, de celles et de ceux qui inventent et imaginent une sexualité égalitaire, féministe et renversante. »

Babeth, 14 mai 2020

Le bal des folles

Le bal des folles de Victoria Mas

Qui sont réellement les aliénés ? Thérèse l’ancienne prostituée qui a voulu tuer son maquereau ? Louise, cette adolescente violée par son oncle, ou Eugénie qui croit que les morts lui parlent ? Peut-être que la plus folle, c’est cette infirmière qui se demande si Eugénie ne détient pas la vérité. Qui sont réellement ces femmes que l’on enferme à la Salpêtrière en cette fin du XIXème siècle ?

« Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l’ordre public, un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d’avoir une opinion. »

Nous sommes en mars 1885, et tout le monde attend avec impatience le bal déguisé de la Mi-Carême qui se déroule à l’hôpital. Les bourgeois parisiens y cherchent un sujet de divertissement. Les aliénées quant à elles, espèrent trouver un regard compatissant, une promesse de sortie ou un compliment. Celui qui mène la danse, c’est le professeur Charcot, célèbre pour ses séances publiques d’hypnose sur les malades. Le public, qui vient là comme à une pièce de boulevard, jubile à l’idée de le voir œuvrer sur ces hystériques.

Honnêtement, je vous le demande, qui sont réellement les aliénés ?

Ce bal n’est en fait qu’un prétexte. Victoria Mas met en exergue la condition des femmes à cette époque et imagine le contexte dans lequel a démarré le spiritisme. Un roman passionnant.

Babeth, 31 mars 2020

C’est quoi être une femme ?

A mains nues d'Amandine Dhée

C’est compliqué une femme. Ce ne sont pas les hommes qui diront le contraire. Mais une chose est sûre, c’est que, même si Amandine Dhée ne donne pas de solution à cette interrogation « C’est quoi une femme ? », on se sent tellement moins seule quand on a lu A mains nues.
Ce livre est une sorte de journal intime qui, par sa structure, devient universel. La narratrice d’aujourd’hui parle à la première personne, et lorsqu’elle s’interroge sur celle qu’elle a été (la petite fille, l’adolescente, la jeune adulte), le texte est écrit à la troisième personne.
Peu à peu, Amandine s’efface pour laisser la lectrice (ou le lecteur) s’identifier et permet aussi le dialogue entre l’enfant, la jeune femme et l’adulte que nous sommes. Retour dans la cour de récré lorsqu’il faut mettre la langue pour embrasser un garçon, ou l’inquiétude de voir une tâche de sang lorsque les règles arrivent. Qui n’a jamais été mal à l’aise allongée chez la gynéco ? Le premier orgasme, l’envie de couple comme une garantie, la sexualité 2.0, la colère d’être considérée comme un objet, le sexe politiquement correct, les efforts pour être désirable, l’envie d’un travail qui ait du sens tout en fondant une famille.
A travers de nombreuses expériences que chacune a pu vivre, cette autrice interroge la question des normes imposées par la société. La narratrice extirpe son désir à mains nues. A la fois tendre et drôle, ce texte nous fait avancer, sans tabous, pour cesser d’avoir peur de nous-même et faire confiance à nos envies.

« Une autre fois, un homme refuse de la lécher. Elle le regarde, étonnée de cette frilosité. Certes, tous les goûts sont dans la nature. Mais peut-on repousser le sexe des femmes comme un plat peu apprécié, non merci, je prendrai plutôt un coude ou un mollet, un sein, à la limite. J’y vais, mais je ne lèche pas. Je me déshabille mais je garde les chaussettes, je ne mange pas la tête des crocodiles, les oreilles du petit-beurre. Du sexe qui refuse de se perdre, qui énonce ses limites avant même de commencer, et érige un périmètre de sécurité autour de ma vulve. Serait-elle sale ? A l’heure où l’on fourre des parfums de synthèse dans les serviettes hygiéniques, il y a urgence à embrasser le sexe des femmes, le chérir, le consoler de tant de bêtise. Elle se demande d’où viennent pareilles innovations… Non vraiment, ce n’est pas le moment de refuser de lécher les femmes, mais plutôt d’y voir, en plus du plaisir, un acte politique d’une grande noblesse. Elle comprend soudain que les révolutions ne se vivent pas seulement derrière des barricades. »

Babeth, 23 mars 2020