Mère de poète, un rôle bien difficile

biblliotheque-bordeaux-logo-liseuses-de-bordeauxLa bibliothèque du Grand-Parc à Bordeaux a invité samedi 15 février Marie-Hélène Sainton pour une nouvelle conférence intitulée « Les poètes et leur mère« . Deux Liseuses y ont assisté et vous en donnent une libre interprétation…

Baudelaire, Verlaine, Rimbaud… Quelle relation ces trois génies avaient-ils avec leur mère ? Ont-elles compris leur génie avant les autres ? Les ont-elles encouragés dans cette voie difficile qu’est la poésie ? Au vu de leurs existences pour le moins tourmentées, cette relation s’avère bien difficile…

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Baudelaire
Six ans. C’est l’âge qu’a Baudelaire lorsque son père meurt. Il est fils unique, il a sa mère Caroline pour lui tout seul, on nage en plein Œdipe (même si le complexe n’est pas encore né, et Freud non plus d’ailleurs). Mais catastrophe : alors veuve depuis vingt mois, la mère de Charles se choisit un nouvel époux : ce sera le chef de bataillon Jacques Aupick. Un militaire.

Cet homme, Charles ne l’affectionnera jamais, d’abord parce qu’il lui vole sa mère, ensuite parce qu’il incarne les valeurs bourgeoises que Charles rejette (les valeurs, c’est pour plus tard, on l’a compris) et qu’en plus il n’entend rien à la poésie. Charles jalouse et exècre son beau-père, de violentes disputes en témoignent. Ce militaire le lui rend bien, puisqu’il parvient à convaincre Caroline de mettre son fils sous tutelle judiciaire, tant il est consterné par la vie dissolue faite de fréquentations de prostituées et de dettes que mène Charles, menaçant de dilapider l’héritage laissé par son défunt père.
En plus de dépendre de l’affection de sa mère, Charles dépend donc de sa famille… économiquement.

jeanne-duval-liseuses-de-bordeauxA Paris, il fait la connaissance de celle qui deviendra sa muse, Jeanne Duval, actrice prostituée. Antithèse de la figure maternelle, elle incarne la Vénus noire avec laquelle il vivra une passion charnelle.
Devenu critique d’art et journaliste, Baudelaire traduit Edgar A. Poe et contribue à le faire connaître en France. Il publie les Fleurs du mal en 1857 et s’attire les foudres des critiques et fait un petit peu honte à sa mère, très bigote. Il est condamné pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » (rien que ça) et « outrage à la morale religieuse ».

Toujours très endetté, Baudelaire part en Belgique pour une série de conférences, mais autant le dire franchement, on ne se bouscule pas pour l’entendre. Devenu aphasique et hémiplégique suite à une perte de connaissance, il meurt de syphilis en 1867 à Paris. Le Spleen de Paris est publié à titre posthume en 1869.
La relation que Baudelaire entretient avec sa mère est à la fois conflictuelle et passionnée, comme le témoignent les nombreuses lettres qu’il lui a adressées. Charles lui fera souvent le reproche de ne pas s’intéresser à son talent littéraire et ce n’est que très tard, une fois son fils disparu, qu’elle comprendra son génie.
Pourtant, inlassablement, malgré le chantage au suicide que lui fera son fils toute sa vie durant, malgré la gêne qu’il peut représenter pour elle, bigote enfermée dans l’existence bourgeoise d’une femme de militaire, elle l’aimera et le soutiendra, sans le comprendre réellement.

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Verlaine
Lorsque Paul naît en 1844, ses parents sont aux anges : sa mère Stéphanie a enchaîné plusieurs fausses couches et croyait bien ne pas pouvoir donner naissance à un enfant vivant. D’ailleurs, elle garde bien précieusement les fœtus dans le formol, dispose les bocaux dans l’armoire du salon et ne manque pas de montrer à son fils adoré sa fratrie trop tôt disparue, chantant leurs ressemblances. Dans un accès de violence, Paul prendra un jour un sabre, cassera les bocaux et coupera ses aînés formolés en morceaux, mais bon, ça c’est bien plus tard et puis c’est une autre histoire.
Le père de Verlaine meurt lorsqu’il a 21 ans, moins d’un an avant la parution des Poèmes saturniens, publié dans le silence le plus total.
En 1870, Verlaine a 26 ans et épouse Mathilde Mauté, 16 ans. Rapidement, il se montre brutal. Embué par l’absinthe, cette atroce sorcière verte, il frappe sa femme enceinte, envoie son bébé valser contre un mur. Le fils prodigue perd de sa superbe.
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En 1871, il rencontre Arthur Rimbaud, venu à Paris pour lui présenter ses poèmes. Il est beau, il est talentueux. Verlaine sera la Vierge folle, Rimbaud l’époux satanique. Une passion réciproque les unit, passion à laquelle la prude Mathilde n’entend rien, croyant assister à des élans de franche camaraderie.
Même Stéphanie ne voit pas leur homosexualité. C’est son fils, elle le soutient, lui cède tout et donnera même de l’argent à Rimbaud lorsqu’il en aura besoin.
Rimbaud et Verlaine, nos deux lascars, boivent encore plus à deux. Les amants partent en Angleterre, puis en Belgique. La mère de Verlaine s’inquiète. Elle a raison. Rimbaud se comporte en vrai bourreau et maltraite Verlaine. La passion est destructrice. Les mauvaises langues diront qu’elle aura évité à Verlaine le ronron du quotidien et l’affadissement du couple bourgeois dont rêvait Mathilde. Une voie nouvelle s’ouvre à Verlaine. Mais à quel prix ?
En juillet 1873, Paul tire sur Arthur et le blesse au poignet. Soit. Mais lorsqu’il récidive quelque temps plus tard, mettant en joue son époux satanique dans une rue de Bruxelles, la coupe est pleine. Arthur trouve que Paul en fait un petit peu trop. Il le quitte. Verlaine écope de deux ans de prison en Belgique.

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A sa sortie, notre clochard alcoolique repart comme professeur en Angleterre, puis rejoint sa mère dans une ferme des Ardennes. La cohabitation est plus complexe que pendant l’enfance. Il est violent et rarement sobre et tente même d’étrangler sa mère, ce qui lui vaut un mois d’emprisonnement. Mais elle lui pardonne, car elle lui pardonne tout, c’est tout de même son fils. Il enchaîne séjours en hôpital et incarcération mais revient toujours dans le giron de sa mère qui l’accueille, fidèle et dévouée à son fils chéri.
Verlaine est également entouré d’une cour de poètes car il est devenu, malgré sa vie tumultueuse, une figure incontournable de la scène artistique de l’époque. En 1886 Stéphanie meurt, laissant à Paul une somme d’argent qu’elle a consciencieusement mis de côté pour son fils adoré. Le poète, désintéressé, la cède par ignorance à l’avoué de la famille de son ex-femme Mathilde. Quelle aubaine pour elle qui réclame depuis des années une pension alimentaire qu’il ne paie pas !
En 1894, Verlaine écrit les Confessions qui racontent les premières années de sa vie jusqu’à sa rencontre avec Arthur Rimbaud. Malgré sa déchéance, il est sacré « Prince des Poètes ».
Il meurt à 52 ans, en 1896, dans le plus grand dénuement. Sa mère aura été la seule femme de sa vie.

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Rimbaud
Arthur naît en 1854 à Charleville, dans les Ardennes d’une mère paysanne et d’un père… militaire. Le couple fera cinq enfants (dont 4 survivront), au gré des permissions du père. Hélas ! Lassé de tous ces marmots braillants, ce dernier quitte le domicile conjugal alors que son plus jeune enfant n’a qu’un an. Vitalie, la mère, élève ses enfants seule et se déclare veuve à qui veut l’entendre.

Elève brillant, Arthur fugue souvent. Il marche, marche, et marche encore jusqu’à Paris où il rencontre Verlaine durant la Commune. Passion, dispute, rupture, rabibochage, re-passion. Puis rupture, on l’a déjà vu. Rimbaud regagne la ferme familiale dans les Ardennes où il écrit Une saison en enfer, puis part pour Londres où il rédige les Illuminations.
Arthur Rimbaud est poète entre 16 et 20 ans. Après PFUIT ! Plus rien. Exit le poète, Rimbaud se met même à mépriser ce genre littéraire. A une femme qui lui demande dans la rue s’il est bien l’auteur d’Une saison en enfer, il répond poliment qu’elle fait erreur. Il se désintéresse totalement du sort de ses poèmes, Verlaine s’en chargera.
Rimbaud est l’Homme aux semelles de vent. Il voyage en Afrique où il fait commerce de peaux, café, ivoire et armes, menant une existence rude de négociant jusqu’à sa mort, à 37 ans.

Quelle mère a donc eu Rimbaud ?
vitalie-rimbaud-liseuses-de-bordeauxVitalie, c’est le courage incarné. Orpheline de mère à 5 ans, elle s’est occupée très tôt de son père et de ses deux frères. Evoluant dans un univers masculin, elle n’était pas femme à s’épancher. Très indépendante pour l’époque, elle se marie tard et refuse de suivre son mari lors de ses différentes mutations. Ses enfants, elle les élèvera seule.
Toute sa vie durant, Rimbaud prendra le contrepied de sa mère, mais elle lui restera fidèle sans réellement comprendre pourquoi il s’échine à saccager son talent. Elle n’hésite pas à voyager en Europe pour le retrouver, elle qui n’est jamais partie loin de chez elle. Elle financera même à compte d’auteur Une saison en enfer, pour son fils dont elle est si fière.
Vitalie entretient avec Arthur une longue correspondance qui comble l’absence, lorsque son fils est en Afrique. Lorsqu’elle vient retrouver son fils amputé, à Marseille, en 1891, elle ne l’a pas vu depuis dix ans. Elle reste quinze jours à son chevet puis part, malgré les supplications d’Arthur, et laisse la place à sa fille Isabelle. Il est vrai que Rimbaud vit d’atroces souffrances (il n’a plus que quelques mois à vivre), et qu’il insulte tout le monde, mais ce départ reste une énigme pour beaucoup de commentateurs.
Lorsque Rimbaud meurt, on le ramène dans les Ardennes où sa mère lui réserve un enterrement de première classe, après tout, c’était un gentil garçon. Vitalie lui survivra quelques années encore et mourra en 1907.

A chaque fois, la relation entre les poètes et leur mère est un amour teinté de rejet, de souffrance, d’incompréhension et de douleur, un rendez-vous manqué. Ces mères étaient cantonnées à leurs rôles maternels, sans doute trop proches de Charles, Paul et Arthur pour percevoir leur génie.

Pour aller plus loin : bibliographie

Par Marisa et Florence
Toutes les photos sont soumises au droit d’auteur

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