S’adapter, de Clara Dupont-Monod.

Un blessé, une frondeuse, un inadapté et un sorcier. Joli travail.

C’est par cette énumération d’identités que Clara Dupont-Monod termine son roman S’adapter.

Voici donc quatre personnages bien campés dans leur personnalité, dans leur rôle et dans leur sensibilité qui vont nous emmener loin dans l’identification et l’exploration de notre propre psyché. Nous voici installés avec eux dans une vieille maison cévenole, construite avec les pierres millénaires d’une montagne âpre et omniprésente. D’ailleurs ce sont ces pierres qui racontent cette histoire parce qu’elles ont une mémoire, une expérience des êtres qui ont vécu ou vivent là.

Personne ne sait ce paradoxe, que les pierres rendent les hommes moins durs. Alors nous les aidons de notre mieux, nous leur servons d’abri, de banc, de projectile ou de chemin.

Elles vont donc s’attacher à raconter ce que vit cette famille et particulièrement la génération des enfants, à partir de la naissance d’un enfant, dénommé l’enfant, lourdement handicapé, qui vient bouleverser tout ce qui ressort de la normalité.

Une force dévastatrice, qu’ils ne nommèrent pas encore chagrin, les avait propulsés dans un monde coupé du monde (…) un monde d’arbres et d‘enfant couché.

L’aîné, la cadette, le dernier font l’objet des trois parties qui construisent ce récit et in fine incarnent chacun à sa façon une figure rédemptrice. Ils n’empruntent pas cependant le même chemin. Les deux premiers perdront très vite la belle innocence de l’enfance, l’aîné en faisant avec, la cadette en faisant contre et ce sera pour l’un et pour l’autre leur façon de s’adapter.

Pour l’aîné, l’enfant n’est pas une créature ratée, une erreur de programmation, un vice de fabrication, il est tout entier ce qu’il est. Il ne se demande pas, comme ses parents, ce qu’il aurait pu être, avec quel caractère ou quelles aptitudes. C’est le plein et non les vides que l’aîné va habiter et pour ce faire il développe avec l’enfant un infralangage qui leur permet de communiquer par toutes les approches perceptives.

A son contact l’aîné apprit le temps creux, l’immobile plénitude des heures. Il se coula en lui, comme lui, pour accéder à une exceptionnelle sensibilité (froissement au loin, rafraîchissement de l’air, murmure du peuplier dont les petites feuilles retournées par le vent, brillent comme des paillettes, épaisseur d’un instant chargé d’angoisse ou rempli de joie).

Langage des sens, savoir hors norme …  C’est l’enfant qui façonne ses frères et sœur, les transforme, modèle les adultes qu’ils deviendront.

Pour la cadette, la frondeuse, c’était un être à mi-chemin, une erreur, coincée quelque part entre la naissance et le grand âge. L’enfant est synonyme de saccage, de confiscation, de destruction, de dégoût. Seule la colère la nourrit mais à sa manière elle aussi s’adapte, en prenant les armes.

Lorsque le vent devenait tigre fou, que la montagne frissonnait d’une joie mauvaise à l’approche de l’orage, elle se sentait en paix. Elle levait le menton vers le ciel anthracite, humait la tension qui parcourait les herbes. Il lui semblait que la rivière grondait de joie. La cadette attendait le tonnerre et la pluie. Car enfin elle se sentait comprise

Puis elle mènera une guerre de reconquête pour réparer sa famille blessée et un jour, devenue adulte, elle nommera l’enfant « mon petit frère ».

« Tant d’impact pour quelqu’un d’inadapté… C’est toi le sorcier ». Çà, le dernier l’a bien compris. Il a beau n’avoir pas connu L’enfant, mort avant sa naissance à l’âge de dix ans, il entrevoit l’immensité des blessures passées et ressent la présence en creux de cet invisible compagnon. Frustré d’être arrivé en bout de chaîne aux confins de l’histoire familiale, coupable d’avoir pris la place d’un autre, le dernier à la fois fracture et promesse devient l’enfant protecteur de ses parents : « défaire les rôles », c’est sa manière à lui de s’adapter.

Le roman de Clara Dupont-Monod bouleverse sans artifices d’écriture, plonge dans le chagrin, opère une liaison profonde avec chaque membre de cette famille, déploie le sentiment d’appartenance à la nature, réceptacle à la fois indifférent et salvateur de toutes les peines et creuse la question des humanités multiples et de leur réception.

Ce n’est pas un livre sur le handicap, c’est un livre sur « les bien portants (qui) ne font pas de bruit,  (qui) s’adaptent aux contours cisaillants de la vie qui s’offre, (qui) épousent la forme des peines sans rien réclamer » et tous portent en eux mille ans d’existence.

Véronique, le 19 octobre 2022

S’adapter, Clara Dupont-Monod, Editions Stock, 2021. Editions Livre de Poche, 2022.

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