S’adapter, de Clara Dupont-Monod.

Un blessé, une frondeuse, un inadapté et un sorcier. Joli travail.

C’est par cette énumération d’identités que Clara Dupont-Monod termine son roman S’adapter.

Voici donc quatre personnages bien campés dans leur personnalité, dans leur rôle et dans leur sensibilité qui vont nous emmener loin dans l’identification et l’exploration de notre propre psyché. Nous voici installés avec eux dans une vieille maison cévenole, construite avec les pierres millénaires d’une montagne âpre et omniprésente. D’ailleurs ce sont ces pierres qui racontent cette histoire parce qu’elles ont une mémoire, une expérience des êtres qui ont vécu ou vivent là.

Personne ne sait ce paradoxe, que les pierres rendent les hommes moins durs. Alors nous les aidons de notre mieux, nous leur servons d’abri, de banc, de projectile ou de chemin.

Elles vont donc s’attacher à raconter ce que vit cette famille et particulièrement la génération des enfants, à partir de la naissance d’un enfant, dénommé l’enfant, lourdement handicapé, qui vient bouleverser tout ce qui ressort de la normalité.

Une force dévastatrice, qu’ils ne nommèrent pas encore chagrin, les avait propulsés dans un monde coupé du monde (…) un monde d’arbres et d‘enfant couché.
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Dans la mer vivante des rêves éveillés, de Richard Flanagan 

Tasmanie, Australie, aujourd’hui.

Une femme, Anna, et ses deux frères se retrouvent auprès de leur mère, victime d’un AVC. Autour d’eux le monde brule, leur île est dévorée par le feu, le ciel est devenu ocre, l’air empeste la suie. 

La maladie d’une vieille femme, d’une part, la disparition dans les flammes de milliers d’hectares de forêt et de millions d’animaux, d’autre part : deux événements, deux urgences bien réelles mais pour Anna et ses frères l’une éclipsera l’autre et sera au centre de leur vie plusieurs mois durant. Jusqu’où aller pour repousser la mort d’une mère ? Chacun des trois membres de cette fratrie devra prendre position, chacun devra aussi négocier avec le souvenir refoulé de la mort d’un grand frère lorsqu’ils étaient encore très jeunes. Chacun devra affronter sa propre peur de la mort et de la perte. 

Richard Flanagan nous livre un récit efficace, tendu, prenant, aux accents fantastiques. Alors que sa mère laisse peu à peu filer sa vie, Anna ne voit-elle pas disparaître un à un des morceaux de son propre corps ? Un doigt, puis un genou, un sein deviennent invisibles sans que personne ne s’en rende compte ou ne veuille le voir. Au lent effacement d’un corps, répond l’indifférence.

Ce roman est un cri. Un cri d’alerte car ce récit bouleversant réussit à nous faire comprendre ce qui est à l’œuvre dans nos sociétés : la disparition du monde réel dans l’indifférence et les flammes (ou sous le béton, sous le plastique, etc.), et l’avènement d’un monde virtuel, ce refuge à portée de doigt, un scroll sur Insta et puis s’en va, pour fuir et déserter l’action. Le langage lui-même est perverti et ne sert plus à dire le monde : les mots de la finance, du management et de la technologie en s’insinuant dans nos vies font disparaitre le réel derrière un écran de fumée.

Un monde qui brûlait et rien pour le ressusciter. Il était possible de ne rien ressentir il était nécessaire de ne rien ressentir, les sites d’information et les réseaux sociaux ne vous faisaient absolument rien ressentir : elle ne pouvait rien faire elle ne ferait rien. Très bien. Rien, à part maintenir sa mère en vie alors que tout mourait.

Ce roman est aussi un cri d’amour car Richard Flanagan nous offre des pages vibrantes et sensuelles sur la beauté du monde. Ainsi lorsqu’il évoque les eucalyptus, arbres emblématiques de sa région…

À cause de leurs jeux rêveurs avec l’ombre, la lumière et le vent, du grincement de leurs branches, des vibrations de leur écorce et du chuchotement de leur feuillage, ils lui apparaissaient toujours comme des danseurs agiles et originaux, exprimant tant de choses dont aucune ne pouvait se traduire par des mots. Ils existaient, tout simplement. Ils existaient et aux autres ils ne demandaient qu’une chose : existez-vous ? 

Entre inquiétude et espérance, un très beau roman qui intrigue, bouscule et pose des questions essentielles, vitales.

Isabelle, le 21 juin 2022

Dans la mer vivante des rêves éveillés, Richard Flanagan, traduit de l’anglais (Australie), Actes Sud, 2022

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Nos années sauvages

karen-jay-fowler-nos-annees-sauvages-liseuses-de-bordeauxJe viens de terminer Nos années sauvages de Karen Joy Fowler quelques heures après l’avoir commencé. Drôle et dramatique à la fois, sérieux et optimiste, c’est le roman à lire cet été.

Rosemary Cooke a vingt-deux ans, elle est étudiante en Californie. Au cours d’une soirée (un peu nunuche, soirée étudiante oblige) entre étudiantes où chacune raconte sa famille, Rosemary est incapable de dire quoi que ce soit. De toute façon, elle préfère ne rien dire. Pourtant elle a un père, une mère, un frère et une sœur. Ce que Rosemary ne veut pas ébruiter, c’est la disparition de sa sœur alors qu’elle n’avait que cinq ans; ce qu’elle ne veut pas dire, pour ne pas être jugée, c’est que sa famille s’est éteinte et décomposée. Nos années sauvages, c’est l’histoire de la famille Cooke racontée par Rosemary, petit à petit, morceau par morceau, dans un récit enjoué, drôle parfois.Lire la suite »

Kokoro

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Vous n’avez pas encore lu le premier roman de Delphine Roux, petit bijou de la rentrée d’automne ? Original et poétique, ce récit aborde avec délicatesse la question du deuil et rend magnifiquement hommage aux liens unissant un frère et une sœur.
Voici un résumé de cette histoire, suivi d’une interview exclusive de l’auteure…

L’histoire
Koichi et Seki n’ont que douze et quinze ans lorsque leurs parents meurent dans l’incendie du théâtre de la ville. Depuis ce drame, Koichi, le petit frère, feint de vivre, plongé dans un deuil dont il n’arrive pas à s’extraire. Habité de souvenirs, il erre en bordure de l’existence, comme si sa vie s’était arrêtée l’année de ses douze ans.Lire la suite »