Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, de Lionel Shriver

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est le titre français du dernier roman de l’écrivaine américaine Lionel Shriver dont la traduction est sortie en septembre 2021 chez Belfond. Et c’est le premier roman de cette auteure que je lis. Après un court moment de flottement en début de lecture dû sans doute à l’accumulation très dense d’informations sous forme de dialogues et de considérations diverses, je me suis vite habituée à la plume alerte de l’auteure : j’ai été séduite par l’acuité et l’humour corrosif avec lesquels elle scrute aussi bien les relations individuelles que certains mécanismes de la société américaine (et par là-même de nos civilisations occidentales). Et ce ne sont pas les auteur.e.s de génie qui manquent dans ce registre aux Etats-Unis !
Alors de quoi s’agit-il plus précisément ?

De la crise que traverse un couple de sexagénaires, Remington et Serenata .
Mais encore ? Remington est un homme aimable qui porte beau malgré ses soixante quatre ans, il est resté mince et vigoureux sans faire d’exercice notable, seul un petit bourrelet abdominal bien intempestif accuse son âge. Du jour au lendemain, après une mise à la retraite anticipée, il se lance à corps perdu dans le sport d’endurance. Sous la férule impitoyable de sa coach bimbo, il n’hésite pas à participer aux compétitions les plus exigeantes. Il n’est dès lors plus question que de marathons et autres triathlons, investissements coûteux dans des équipements high tech et divagations pseudo-philosophiques sur la nécessité de la lutte avec soi-même :

Son accoutrement était quand même on ne peut plus agaçant : legging, short vert satiné laissant dépasser un caleçon mauve criard et haut vert brillant avec grilles d’aération mauves – la tenue complète, l’étiquette du prix se balançant sur sa nuque.

Quant à Serenata, elle a tenu toute sa vie, avec une régularité maniaque, à cultiver sa forme, mais en solitaire, à coup de joggings, de longueurs de piscine et d’abdo-fessiers quotidiens. C’était elle, la sportive du couple, mais elle se voit à tout juste soixante ans handicapée par une sévère arthrose des genoux et tenue de renoncer petit à petit à ce qui structurait le cours de son existence. La perspective de l’opération lui semble ingérable.
Elle assiste impuissante à la transformation de son mari et à la modification des lignes de forces qui sous-tendaient une vie de couple plutôt heureuse jusqu’alors… D’abord surprise et déconcertée – elle croyait tout connaître de son mari et n’avait pas vu arriver ce soudain changement de cap – elle est de plus en plus irritée et troublée par cette addiction et ses conséquences : non seulement, il semble ne plus beaucoup se soucier d’elle, mais il met de manière irresponsable sa propre vie en danger en se laissant prendre au piège d’une mode dangereuse.
Des échanges de plus en plus vifs rythment leur quotidien, marqué dorénavant par deux visions antagonistes de la gestion commune d’une vieillesse imminente, positions attisées par des sentiments plus inavouables, peur de vieillir, peur d’être seul, intolérance, mesquinerie… Un couple en crise à l’aube du vieillir ensemble…

Tu dis qu’on glorifie la pratique sportive. Le terme est pertinent. Mais moi, je n’ai jamais considéré l’exercice comme quelque chose de glorieux. C’est du ménage biologique, comme passer l’aspirateur sur le tapis du salon. De nos jours, on atteint un état de grâce en s’épuisant. Tous ces petits nouveaux ont l’air de croire qu’ils ont fait le grand saut du statut d’homme à celui de dieu… Je ne veux pas que tu sois contaminé par ce narcissisme pseudo-nazi sacralisé.

Un couple que je n’ai tout d’abord pas trouvé très sympathique au demeurant, très focalisé sur le verbe, sur le sens de la répartie, plein de confiance en ses capacités intellectuelles (et physiques) à mener sa vie tout en n’étant dupe de rien. En fait, c’est cette ouverture d’esprit affichée comme telle, ce second degré permanent où apparaît en filigrane un léger (mais réel) sentiment de supériorité vis à vis des autres qui a servi de base commune à leurs relations jusqu’alors.
Mais les deux personnages vont prendre de l’étoffe au fil du roman , la confrontation tragique avec l’âge et le déclin physique va leur donner l’épaisseur qui leur manquait. Lionel Shriver nous livre ici une réflexion sur les liens d’un couple mis en péril par le processus difficile que représente l’entrée dans la vieillesse avec tout ce que cela comporte de renoncement et d’acceptation.
Les dernières péripéties conduisant au dénouement frisent parfois le « grand guignolesque », mais qu’importe : les outrances narratives et l’ironie mordante de l’auteure sonnent juste !
Lionel Shriver ne se contente pas de développer une satire sur l’addiction au sport d’endurance et sur toute l’idéologie qui en découle.

La plupart des gens détestaient leur corps et, hélas cette aversion se transformait parfois en bataille d’une vie, comme un mauvais mariage dans un pays où le divorce est interdit.

Elle traite et égratigne bien d’autres phénomènes qui marquent nos sociétés contemporaines. Elle souligne bien sûr la récupération de cet effet de mode par la société de consommation qui en fait une industrie fort lucrative.

Autrefois, si on voulait attirer les touristes, on créait un Salon du livre. Aujourd’hui, il n’y a pas une ville qui ne parraine un marathon. Ça attire beaucoup de monde.


Elle s’attaque au passage au fanatisme religieux par l’intermédiaire de la fille du couple qui cherche à régler son mal-être par le recours militant à l’évangélisme, ce qui lui permet de déverser toute sa hargne à l’égard de sa mère.

Les évangéliques procuraient donc à Valéria ce qu’une mère ne pouvait lui procurer : un moule pour le flan qu’elle était.

Elle met en évidence les dérives du « politiquement correct » et du wokisme. Cette pensée, très prégnante dans la société américaine (et qui commence à l’être dans nos sociétés) est abordée à plusieurs reprises de façon intéressante dans le récit : Sérénata est voix off, c’est à dire qu’elle gagne sa vie en faisant des enregistrements pour livres audio et jeux vidéos. Elle pâtit des nouveaux axes de pensée en vigueur dans son domaine professionnel ; on lui fait comprendre par exemple qu’un blanc n’a plus aucune légitimité à interpréter une personne de couleur en imitant sa prononciation car il s’approprie ainsi une culture qui ne lui appartient pas.
Quant à Remington, il comparaît devant un conseil disciplinaire pour mouvement d’humeur considéré comme une insubordination à l’égard d’une supérieure hiérarchique incompétente, mais choisie au nom de la diversité. Le licenciement donne lieu à un passage d’une vingtaine de pages particulièrement brillant où l’auteure peut sous la forme d’un procès développer ses propres arguments sur les paradoxes d’un mouvement qui entend dénoncer toutes les discriminations sociales.
En fait, Lionel Shriver ne prend pas position, elle fuit le manichéisme : elle analyse les failles de la société et pointe du doigt les faiblesses et les effets pervers du « politiquement correct » avec une finesse féroce. Elle donne à voir les phénomènes dans toute leur complexité, qu’ils soient d’ordre sociétal ou privé. Démarche un peu risquée cependant…
Mais au-delà de certaines provocations, cet ouvrage me semble profondément humain, il a le mérite d’aborder sans le moindre pathos, avec une ardeur caustique, les problèmes de la vieillesse, de la confrontation au reste de la vie et à la mort. Et finalement, ce récit à l’humour mordant est un vrai roman sur l’attachement mutuel et sur l’amour.

Elle lui rendrait son petit ventre à force de brownies maison parce qu’ils se faisaient vieux et que l’un des rares points positifs de la vieillesse était de s’accorder mutuellement la permission de ne pas être parfait.

Marie-France, le 16 janvier 2022

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