Ce cœur changeant d’Agnès Desarthe

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Lors de la dernière édition de Lire en Poche, Bérengère et Lætitia ont eu le plaisir de s’entretenir avec Brigitte Giraud et Agnès Desarthe, autour du beau sujet Otages intimes dans le souffle de l’histoire. Cette rencontre s’est principalement portée sur leurs deux derniers livres : Nous serons des héros  (B. Giraud) et Ce cœur changeant (A. Desarthe), deux romans disponibles en poche. Lors de ce post et le suivant, nous allons donc nous pencher sur ces deux livres, en espérant que ces quelques lignes vous donneront envie de les dévorer…

Vraiment beaucoup de plaisir et d’intérêt à la lecture de ce roman… C’est une réelle surprise pour les lecteurs habitués à des récits qui situent leurs intrigues dans le temps de nos vies, écritures contemporaines où chacun peut partager de près les drôleries autant que les vraies questions qui se posent dans notre monde.
Agnès Desarthe nous plonge cette fois dans une page essentielle de l’histoire des femmes en Europe. Nous sommes à la naissance du XXème siècle, avec les débuts de courants féministes : le corps féminin se libère de ses entraves vestimentaires et sociales, il affirme sa liberté et ses jouissances, avec entre autres naturisme, libertinage et homosexualité féminine. Les femmes tentent de se soustraire à l’emprise des hommes, de la maternité, de la famille, cherchant une voie propre et autonome.
Nous voyageons entre le Danemark et Paris, sur les pas du destin chaotique de Rose, mais aussi ceux de plusieurs femmes qui ont marqué son histoire, sa vie affective, ses tendresses et ses amours, depuis son enfance jusqu’aux errements de sa vie adulte.
Le lecteur rencontre ainsi Rose, fragile et résistante, violentée par l’ambivalence et une folie cruelle de sa mère, l’abandon et l’effacement résignés de son père. Christina, la mère de Rose, que l’on croise dans ses excès et passions, amours et haines entremêlées, comme une ombre menaçante pour la construction identitaire et affective de Rose. Zélada, qui a tué pour protéger un enfant, est pourtant choisie pour devenir la nourrice de Rose… Encore bien d’autres personnages parmi lesquels Mama Trude, grand-mère monstrueuse et Louise, l’amante passionnelle…

On perçoit les enjeux et l’emprise de l’histoire familiale, d’une génération à l’autre. Rose tente de fuir les entraves de sa filiation, de cette histoire opaque et violente au prix de l’exil, de la misère, du risque d’un vacillement identitaire. Mais elle est alors l’enjeu et l’objet d’autres vies, d’une époque où l’on réinvente les places occupées par les femmes dans la société et la famille.
Issue d’un milieu bourgeois, Rose arrive à Paris sans le moindre argent. Il faut alors manger, trouver un hébergement, et travailler sans condition. La naïveté et les charmes de sa jeunesse, sa solitude et sa fragilité sont la proie d’emprises et de subversions dont elle ne perçoit même pas elle-même l’abus et le danger. Rose devient comme un fétu de paille dans une immensité humaine et l’effervescence parisienne. Elle résiste, survit, par la force de quelques confiances semées entre l’enfance et les hasards de sa vie d’adulte.
L’écriture est toujours aussi ciselée et nous délecte de descriptions fortes en images et en émotions. C’est un magnifique roman, sombre et lumineux, qui nous invite à explorer les places des enfants dans leurs filiations, celles des femmes dans une société en pleine mutation.

Lætitia, février 2017

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