Vernon Subutex, 2

vernon-subutex-2-virginie-despentes-liseuses-de-bordeauxDepuis juin 2015, nous pouvons raccrocher les wagons de la saga de Virginie Despentes, Vernon Subutex. Le tome 2 est arrivé ! Réseaux sociaux et médias ont, comme il se doit, relayé abondamment l’évènement !
En bonne fan de la saison 1, je me suis replongée immédiatement dans cette chronique un rien déjantée de notre monde contemporain.
On y retrouve le héros – ou plutôt l’antihéros – du Vernon Subutex, 1 en piteux état tant physique que psychique. Ce qui n’a rien d’étonnant puisque notre ex-disquaire est maintenant SDF à part entière et exposé à tous les dangers de la rue parisienne. Désemparé, le lecteur assiste aux différentes péripéties de sa déchéance. Heureusement, il rencontre sur sa route d’autres marginaux, plus expérimentés que lui dans la gestion de l’exclusion ; ils deviennent ses compagnons de galère, lui prodiguant des conseils de survie.

Nous retrouvons également les autres protagonistes que l’auteure avait introduits et campés dans son tome 1. Un petit récapitulatif permet d’ailleurs au lecteur de se familiariser à nouveau avec cette foultitude de personnages. Ils sont toujours à la recherche de Vernon et des cassettes d’Alex Bleach dont Vernon était le dépositaire. Cette quête commune via les réseaux sociaux va finir par les réunir. Contrairement au tome 1 où ils fonctionnaient en mode dispersé, ils vont à présent converger vers le point de chute de Vernon, quelque part entre Montmartre et les buttes Chaumont.

C’est un individu bien fatigué qu’ils vont découvrir, un zombie mutique, déconnecté du réel, qui ne cherche même plus à retrouver le confort matériel de base dont sa condition de sans-abri l’a privé :

… Vernon en look total lose, crasseux, son regard d’idiot enchanté, incapable de décrocher trois mots. Il avait fallu le pousser sous la douche tellement il puait et là encore il avait fallu qu’une pauvre lesbienne acariâtre se dévoue pour le savonner.

Et encore :

La pelouse était son salon, Vernon y recevait avec l’affabilité de l’hôte disponible et touché de tant d’attentions. ( …) une vie sociale à domicile, pas compliquée, et jamais aucun papier administratif pour lui pourrir sa matinée.

Et pourtant, tel qu’il est, il exerce une irrésistible séduction sur la petite bande qui va bientôt se retrouver quotidiennement dans un bistro des buttes Chaumont, le Rosa, et y former un genre de communauté post-hippie : «  la dream team Buttes Chaumont ».

 Virginie Despentes, "Vernon Subutex 2" © JF PAGA / Grasset

Virginie Despentes, « Vernon Subutex 2 » © JF PAGA / Grasset

On y arrondit les angles : passées les premières hésitations, on renoue avec les fantômes du passé, on accueille des nouveaux, on tisse même de nouveaux liens. Quand Vernon prend les platines au Rosa, tout ce monde entre dans la danse, oubliant son corps et ses lourdeurs, ses réticences à s’ouvrir, sa peur de l’autre … le roman verse alors dans l’utopie communautaire …

Cependant, l’intrigue progresse, on a enfin l’occasion de visionner les fameuses cassettes d’Alex Bleach qui sont à la fois le testament lucide et désabusé du chanteur et sa mise en accusation de certains puissants de la société. On n’en dira pas plus ; ce roman a aussi son côté thriller …

Dans ce volume, les personnages, quel que soit leur milieu social, sont nimbés d’une sorte de grâce et d’une humanité qui affleurait nettement moins dans le tome 1. Mais la critique de la société, toujours bien présente, s’y fait encore plus directe et plus âpre. Les rencontres et échanges entre personnages font apparaître en filigrane les nouvelles problématiques de la société moderne : la crise économique, les licenciements, le mariage pour tous, l’intégrisme religieux, le pouvoir incontournable de l’argent…

L’entreprise est devenue cet espace concentrationnaire. Lois lapidaires, décisions changeantes, management d’experts en limonades, suicides, charrettes, menaces…

Tu n’imagines pas le nombre de gens qui se sont sentis obligés de nous dire qu’ils étaient contre le mariage gay. Et pas des cathos de droite en plus. Les socialistes d’aujourd’hui, c’est vraiment des sans vergogne…

L’auteure en profite pour fustiger la docilité, la résignation des individus face à des phénomènes économiques et sociétaux qui les dépassent et qu’ils ne cherchent plus à analyser :

… il faut du temps pour que les éléments impriment la trace de leur passage. Au début, on est vigilant, on se surveille, on est attentif. Mais sur la longueur, on s’avachit, on se détend. On s’adapte comme on s’écraserait. La faculté d’adaptation n’est pas répréhensible en soi. Tout dépend du système auquel on se conforme. Car la docilité devient vite la faculté de regarder ailleurs quand on passe devant les abattoirs…

La critique devient ouvertement politique, Virginie Despentes n’épargne pas les partis de gauche. La montée des extrémismes est le corollaire de leurs trahisons et de leur faillite idéologique.

A présent, tout est en place pour que ceux qui n’ont rien se chargent de vouloir tuer ceux qui ont encore moins, sous les encouragements des élites : allez, idiots de pauvres, entretuez-vous.

Le rythme du tome 2 est plus lent que celui du tome 1. Ici et là, l’intrigue menace parfois de s’enliser dans l’ambiance baba cool des retrouvailles. Mais l’intrigue n’est pas ce qu’il y a de plus important dans ce roman. C’est plutôt la façon dont elle est menée et la plume acérée et vive de l’auteure qui en font la saveur.
Au total donc, j’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce deuxième opus et je suis curieuse de voir comment Virginie Despentes va se renouveler dans l’écriture du troisième tome. Disons que j’ai tendance à lui faire confiance…

Marie-France, 14/09/2015

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