Vernon Subutex, 1

vernon-subutex-virginie-despentes-liseuses-de-bordeauxL’année littéraire 2015 a été marquée par la parution, en janvier et en juin, respectivement des tomes I et II d’une saga, Vernon Subutex, 1 et Vernon Subutex, 2 auxquels doit s’ajouter prochainement un troisième volet.

D’une plume alerte et remarquable de justesse, l’auteure Virginie Despentes y fait le bilan désenchanté des dernières décennies du 20e siècle. Elle évoque l’apparition d’un nouveau monde à l’aube des années 2000, caractérisé par l’utilisation massive d’Internet dans toutes les sphères, publique et privée, et par l’explosion des réseaux sociaux.

Vernon Subutex, 1 est l’histoire d’un disquaire, Vernon Subutex, et de sa dérive. Jadis familier des grands noms du rock, Vernon, bel homme discret aux yeux bleu-azur, évoluait dans un milieu branché et convivial dont les membres, portés par l’insouciance de la jeunesse, communiaient dans l’amour de la musique rock, du sexe facile et de la drogue.
Son commerce n’a pas résisté à l’arrivée des années 2000 et avec elles, la toute puissance d’Internet. Vidé de toute énergie, il en est réduit à mettre la clé sous la porte et à vivre d’expédients dans un monde qui ne le tente plus. Lors de ses tribulations de presque SDF, il est confronté à l’indifférence, à l’égoïsme et à la mesquinerie de ses anciennes connaissances, ex-compagnons de route d’un mode de vie bien révolu.

Mais Vernon détient des cassettes que lui a confiées un ami, grande célébrité du rock, aujourd’hui disparu. Ces cassettes dont le lecteur de Vernon Subutex, 1 ne connaît pas le contenu vont intéresser les uns et les autres pour différentes raisons et devenir l’enjeu de sombres machinations.

C’est l’occasion pour l’auteure de faire surgir toute une galerie de personnages évoluant ou ayant évolué dans les sphères de la musique rock, du show-biz ou du cinéma porno. S’y côtoient entre autres un producteur sans scrupules, un réalisateur en panne d’écriture, une ex-guitariste recyclée dans le secrétariat, une jeune fille voilée qui se cherche… Ce sont pour beaucoup des quadragénaires frôlant la cinquantaine, noyant leur désenchantement dans le cynisme et la haine de soi et de l’autre.

Dans ce premier tome, il est beaucoup question des réseaux sociaux, du virtuel qui rogne insidieusement le réel. Des dizaines de clics ponctuent le quotidien des protagonistes qui ne tient parfois qu’à un like qui tarde à venir.

On ne savait pas s’il s’agissait d’un vaste baisodrome, d’une boîte de nuit, d’une mise en commun de toutes les mémoires affectives du pays. Internet invente un espace-temps parallèle, l’histoire s’y écrit de façon hypnotique – à une allure bien trop rapide pour que le cœur y introduise une dimension nostalgique

Internet est un vaste bric-à-brac où se font et se défont les réputations, où s’ébauchent des relations vite interrompues, où des opinions sont émises et s’entrecroisent sans qu’aucune dialectique ne viennent les faire fructifier. L’échange, quand échange il y a, est rapide et s’inscrit dans un besoin immédiat que l’autre est censé pouvoir satisfaire : besoin de fric, de sexe, d’argent, de drogue ou de reconnaissance.

Dans ce monde en perpétuelle rotation, nos quadragénaires ont eu du mal à garder leurs repères. Que reste-t-il quand tout a foutu le camp : jeunesse, beauté, famille, succès, amis, travail… Entre deux rails d’héroïne, on se coule dans le moule du paraître. La question des valeurs a fait long feu; on a oublié d’y penser. Pas Vernon cependant, témoin impuissant et triste de cette évolution délétère :

Vernon est resté bloqué au siècle dernier quand on se donnait encore la peine de prétendre qu’être était plus important qu’avoir

Virginie Despentes écrit en collant au plus prés de notre société du 21e siècle. Elle en utilise les mots et les codes, elle a l’art de trouver le terme juste, la formule étonnante de modernité. Ce qui révèle un grand sens de l’observation et un jugement sans compromission.

Vernon Subutex I est un roman qu’on dévore. Le lecteur est porté par une écriture serrée, décapante, qui fait mouche à chaque ligne. On rit jaune aussi parfois quand au détour d’une description âpre et lucide, on a l’impression, fugitive certes mais bien réelle, de reconnaître son propre engluement dans la comédie humaine.

Marie-France, 13/09/2015

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