Deux Liseuses ont lu… Certaines n’avaient jamais vu la mer

julie-otsuka-certaines-n-avaient-jamais-vu-la-mer-liseuses-de-bordeauxL’avis de Florence

 

Comme dans son précédent roman, Julie Otsuka décrit avec force la vie d’immigrés japonais aux Etats-Unis. Mais alors que dans L’empereur était un dieu elle rattache son récit aux conséquences de l’attaque de Pearl Harbour, dans Certaines n’avaient jamais vu la mer, elle décrit l’arrivée des migrantes une vingtaine d’années plus tôt.

L’originalité de ce roman, et ce qui lui donne toute sa puissance, c’est l’utilisation du « nous« . Certaines n’avaient jamais vu la mer est un roman choral. Il sonne comme un choeur antique, fait s’élever les voix de ces femmes aux conditions de vie dures et souvent misérables, et les porte jusqu’à nous. Le caractère répétitif, insistant de ce « nous » donne à ce roman un caractère incantatoire qui transporte le lecteur.

Vous hésitez à le lire ? Voici un extrait du premier chapitre…

Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos soeurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes, et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage.

Certaines n’avaient jamais vu la mer a reçu le prestigieux prix PEN/Faulkner Award for fiction. Bonne lecture !

L’avis de Marie-France

 

© Le Monde

© Le Monde

Julie Otsuka est née en 1962 en Californie. Américaine d’origine japonaise, elle a abandonné la peinture pour la littérature. Certaines n’avaient jamais vu la mer est son deuxième roman.

Julie Otsuka évoque le destin de ces Japonaises qui embarquèrent au début des années 20 pour la Californie. Elles doivent y retrouver leur mari américain avec lequel elles se sont mariées par procuration sans l’avoir choisi. Elles ne le connaissent pas , elles ont seulement correspondu avec lui et échangé des photos flatteuses. Elles vont rapidement découvrir que ni les photos, ni la promesse d’une vie meilleure en Amérique ne correspondent à la réalité. Leurs maris sont surtout des ouvriers agricoles qui ont besoin de main d’oeuvre pour les travaux des champs et d’une femme pour assouvir leurs besoins sexuels.

La romancière nous décrit l’apprentissage du déracinement et la désillusion de ces Japonaises, souvent très jeunes et naïves, arrachées à leur famille, à leur enfance et à leur civilisation.
Elle évoque les liens qui se tissent néanmoins, parfois avec le mari, souvent avec la terre que leur labeur fait fructifier. Et puis les enfants naissent, la communauté s’organise, mais le souvenir des origines vit toujours en elles.
Un jour, c’est Pearl Harbour et les Américains entrent en guerre avec le Japon. Les immigrants japonais ou les américains d’ascendance japonaise sont vite considérés comme des espions potentiels. Ils sont en butte à la méfiance, à la discrimination et à la violence des Américains. Pour finir, c’est la déportation brutale vers des contrées désertiques : ils sont acheminés vers l’Utah et le Nevada où ils continueront à trimer loin des regards américains.

Pour raconter cette histoire douloureuse, Julie Otsuka ne s’est pas attachée au destin d’une seule ou même de plusieurs de ces femmes. Elle a choisi de porter la parole et la plainte de milliers d’exilées en employant un « nous » répétitif et incantatoire.

La langue est simple et forte, les phrases courtes, les mots ordinaires. Ils scandent le quotidien parfois résigné, parfois révolté de ces femmes oubliées par l’histoire. Une fois le livre refermé, leurs témoignages nous accompagnent encore longtemps.

 

Pour aller plus loin :
Ecoutez Julie Otsuka, invitée de l’Humeur Vagabonde (France Inter), le 25 septembre 2012

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