Rentrée littéraire : Ce que nous sommes, de Nora Bossong

Parmi les nouveautés de la rentrée littéraire 2026 dans le domaine étranger, on trouve un roman de l’écrivaine allemande Nora Bossong, traduit par Rose Labourie et intitulé : Ce que nous sommes. Son sous-titre : Une vie sous le troisième Reich.
Une question m’a immédiatement traversé l’esprit : pourquoi parler encore du troisième Reich ? en faire le décor historique d’un énième roman ? Après lecture, il me semble que l’autrice et essayiste allemande de 44 ans a su me répondre…

A travers une fiction qui mêle personnages réels et fictifs, elle évoque par petites touches l’Allemagne des années 20 et la république de Weimar, la montée du nazisme, l’accession de Hitler au pouvoir et tous les bouleversements qui s’ensuivirent et conduisirent à la débâcle de 1945.
Avant tout, son propos est d’essayer de comprendre comment des individus a priori non suspects de sympathie pour la dictature et l’idéologie raciale nationale-socialiste ont pu cependant soutenir avec constance le régime et même y adhérer avec enthousiasme.

C’est le cas de Magda Goebbels, figure connue du 3e Reich et souvent commentée. Au début du roman, c’est encore une très jeune femme, mariée à un riche industriel, peu satisfaite de son existence qu’elle juge ennuyeuse et qui se pose des questions sur le sens de sa vie. Fascinée par Hitler, elle va militer dans la NSDAP et épouser celui qui deviendra le sinistre ministre de la propagande du Reich, Joseph Goebbels. Elle en aura 6 enfants, belle preuve de son dévouement absolu au régime. Proche du Führer, belle et cultivée, familière de la haute société, elle se fait une place dans les milieux nazis et devient, dès la mise en place de la dictature, une figure emblématique de l’idéologie nazie, à la fois icône maternelle et sorte de Première Dame, rompue à l’art de la parade mondaine et politique.

Cependant, ce n’est pas elle qui tient la première place dans le roman. Nora Bossong n’avait pas l’intention d’écrire une biographie supplémentaire de Mme Goebbels. La personnalité de Magda, ses ambitions, son évolution sont évoquées par l’autre protagoniste, Hans Kesselbach qui, lui, est un personnage fictif de l’histoire. Il en est le narrateur, et l’autrice en fait le témoin d’une époque où tout va basculer. Hans est un ami de lycée de Helmut, le beau-fils de Magda et est secrètement épris de lui. Il est étudiant en droit lorsqu’il commence une liaison avec cette femme qui le fascine, alors qu’il est attiré par les garçons. Magda, fraîchement divorcée et menant grand train dans son appartement luxueux, ouvrira son salon à des personnalités en vue du monde industriel et politique. Elle fréquentera la fine fleur du parti nazi. Sa rencontre avec son futur mari Goebbels marquera la fin de sa liaison avec Hans. La personnalité de Magda conservera toujours une part de mystère pour Hans, pour la lectrice que je suis, aussi…

Hans, dont on suit l’histoire de 1918 à 1944, est issu d’un milieu d’officiers très attachés aux valeurs militaires prussiennes et hostiles à tout changement dans la société. Ce qui d’une certaine manière le marquera. Sa liaison avec Magda va lui permettre de cacher son homosexualité qu’il satisfait en secret dans les endroits interlopes des années 20, mais l’arrivée de Hitler va représenter pour lui un réel danger. Sous le régime nazi, les homosexuels sont vite repérés, arrêtés et jetés en camp de concentration. La condamnation de l’homosexualité considérée comme anti-nature tient aussi au fait qu’elle ne fournit au pays aucun sang neuf.
Magda n’ignore pas ce fait, elle ne le dénonce pas. Mais le célibat de Hans semble souvent suspect à ses collègues du ministère de l’économie où il a trouvé un poste après ses études de droit.

En fait, Hans n’est pas un personnage très attirant : on peut certes comprendre ses difficultés, mais sa capacité à s’accommoder des contraintes, à éviter les conflits, en un mot à faire le gros dos, pour pouvoir poursuivre sa carrière de haut fonctionnaire ne le rend pas très sympathique. Il profite d’un régime qu’il n’apprécie pas et méprise. Il n’ignore pas vraiment les exactions du national-socialisme, il est témoin d’un antisémitisme de plus en plus virulent et ressent la chape de plomb qui s’abat sur les Allemands. Par prudence, il prend sa carte du parti et refuse aussi d’aider d’anciens camarades en difficulté avec le régime. Comme beaucoup de ses concitoyens chez lesquels l’intérêt personnel se mêle à un sentiment d’impuissance, il préfère regarder ailleurs et ne pas se poser trop de questions.
Il gardera cet état d’esprit jusqu’à la fin du nazisme, ayant d’ailleurs entre-temps choisi une autre voie, dans la diplomatie à Milan où l’atmosphère est moins pesante. Il aurait pu en profiter pour s’exiler en Suisse, sa fonction lui facilitant la fuite. Il préfère continuer, être un «suiveur» et s’adapter aux circonstances. L’art et la littérature qui l’ont toujours intéressé et qui ont nourri jadis ses conversations avec Magda sont une sorte de refuge pour lui, un monde de remplacement : à la vue d’une photo représentant un juif famélique du ghetto de Varsovie qui brandit son enfant agonisant, photo censée représenter l’ennemi public numéro 1 des Allemands, il éprouve un malaise, mais trouve un réconfort – léger cependant – dans la contemplation d’un tableau du Caravage.
Il n’est pas dupe de la débâcle militaire, morale et intellectuelle du régime. Mais à peine formulées, ses timides remises en cause sont balayées. Pas d’auto-critique : il est un fonctionnaire du Reich, il le restera. Comme son père, il reste coincé quelque part dans le passé.

On comprend mieux à la fin pourquoi l’autrice a fait le choix d’introduire dans son histoire Magda Goebbels, un personnage connu pour son fanatisme à la cause du national-socialisme : d’une part, elle fait indiscutablement partie de ceux qui hâtèrent la fin de la démocratie, en établissant une dictature qui précipita l’Allemagne en perte de repères dans un déclin moral qui causa sa perte. Ceux-ci ont été jugés à Nuremberg. Mais elle sert d’autre part de contre-point au personnage de Hans, figure médiocre, qui ne fut qu’un rouage dans le fonctionnement du régime NS, mais qui avec tous les autres en permit le bon fonctionnement.
L’autrice soulève ici le problème de la responsabilité collective, qui a alimenté les débats politiques et philosophiques de la seconde partie du 20e siècle. Cette problématique n’a rien perdu de sa force à l’heure actuelle dans d’autres contextes politiques et l’on doit rester très vigilant.
C’est le message que veut faire passer Nora Bossong qui défend la paix et les valeurs de la démocratie. Elle le fait dans un style net, précis, dénué de tout artifice.

Pour finir, quelques propos tenus à Hans par un ancien politique social-démocrate exilé en Suisse :
Et pourtant, nous y voyions clair !(…) Sous Weimar, nous avons cru qu’il était possible d’instaurer la démocratie en un tournemain, que nous ferions une fleur à la population. Et qu’est-ce que ça a donné ?
Les Allemands ont oublié la démocratie comme on oublie une liste de vocabulaire apprise à l’école
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Marie-France, août 2026

Ce que nous sommes, Nora Bossong, Editions Les Escales, sortie le 28 août 2026.

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