Le mur invisible

Si je devais choisir des livres pour l’originalité de leur propos, Le mur invisible ferait sans nul doute partie de ma sélection. Ecrit en 1963 par Marlen Haushofer (1920-1970), ce roman est un chef d’œuvre insolite d’une étonnante modernité.

Le propos. Alors qu’elle passe un séjour enchanteur dans les Alpes autrichiennes, une femme se retrouve isolée dans un chalet. Durant la nuit, un phénomène étrange est apparu, bouleversant à jamais son existence : un mur transparent se dresse désormais à proximité de la propriété, la séparant du reste du monde. De l’autre côté du mur invisible, la vie s’est figée. Que va-t-elle devenir ? Comment va-t-elle survivre ?

Une héroïne forte. Alors que beaucoup auraient baissé les bras, soupiré à fendre l’âme, soufflé dans leurs joues, pleuré et re-pleuré de désespoir, cette femme fait le choix d’affronter sa nouvelle condition, de survivre coûte que coûte. Rien que cela. Entourée d’animaux dont elle a désormais la charge, elle garde au fond d’elle-même un espoir ténu qui la fait tenir debout : si elle est vivante, d’autres doivent également l’être, quelque part, et peut-être sont-ils déjà partis à sa recherche.

Un cadre enchanteur, une héroïne forte, une dose d’espoir qui fait vivre… Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce roman une expérience de lecture hors du commun. Ce livre n’appartient certainement pas à la catégorie des feel good books, mais il a l’avantage d’être profondément humain.

Marisa, 24 janvier 2018

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L’écorce qui s’écaillait dévoilait du bois couleur d’os…

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Une terre d’ombre est le dernier roman paru de Ron Rash, auteur américain, romancier et poète, originaire de Caroline du Sud.
Le titre renvoie non seulement à l’ombre tenace qui règne dans un petit vallon isolé du soleil par une haute falaise de granit, mais aussi à l’obscurantisme des habitants de la contrée qui entoure le vallon.
Nous sommes dans la chaîne des Blue Ridge dans les Appalaches, région montagneuse, isolée et grandiose.
Laurel et son frère Hank, récemment revenu de la guerre 14-18 en Europe où il a perdu une main, habitent la ferme construite par leurs parents, morts depuis, dans le vallon privé de soleil. Lire la suite

Kinderzimmer de Valentine Goby

Hélène et Marie-France nous donnent leur avis sur le dernier livre de Valentine Goby

kinderzimmer-valentine-goby-liseuses-de-bordeauxHELENE
Comment accueillir la vie dans un camp de la mort ?
La question est au centre du nouveau roman de Valentine Goby Kinderzimmer – qu’on pourrait traduire de l’allemand par  la chambre des enfants – à travers l’histoire de Mila qui découvre sa grossesse à son arrivée au camp de Ravensbrück.
Il y eut donc des naissances au camp de Ravensbrück et c’est à un magnifique travail de reconstruction que se livre l’auteure, écrivant son récit au présent, au plus près de la réalité du camp, au rythme des derniers mois de la grossesse de Mila.
Quand les femmes usent leurs dernières forces à résister aux poux, au choléra, aux coups, au travail forcé, aux intempéries, à la faim, comment imaginer qu’un nourrisson survive ?
C’est pourtant à ce défi qu’une poignée de femmes vont s’atteler donnant le récit de la vie qui gagne.
Valentine Goby parvient à dire l’indicible avec retenue, avec – chevillée aux mots – la conviction que la tendresse humaine peut être plus forte que l’horreur.

MARIE-FRANCE
Force des mots, force du rythme, sobriété narrative. Dans le roman de Valentine Goby, le lecteur se retrouve au cœur de l’horreur du camp de concentration pour femmes de Ravensbrück. Les nazis voulaient éradiquer chez leurs prisonniers toute trace d’humanité, les réduire à l’état de bêtes puantes et rampantes, totalement livrés à l’arbitraire de la violence.

Cela rend d’autant plus incongrue l’existence de cette Kinderzimmer – chambre d’enfants – créée à la fin de la guerre, où étaient entreposés des nourrissons à tête de vieillards dont l’espérance de vie ne pouvait guère dépasser plus de deux ou trois mois… Mais cette chambre monstrueuse représente aussi une minuscule pépite d’amour et de douceur qui luit faiblement dans la crasse et les immondices, lueur en constant vacillement, à la limite de l’extinction.

La solidarité qui s’instaure entre des détenues pour préserver cette lueur coûte que coûte montre, comme le remarque Mila, l’héroïne, que les Allemands n’ont  pas gagné en dépit des millions de morts dans des circonstances atroces. « Serrer Sacha-James , dire des mots d’amour …, voir l’éclat du soleil dans les congères. (…) Les Allemands n’auront pas gagné. »

Ces enfants suppliciés donnent une douloureuse raison de vivre à des captives qui, malgré la bestialité ambiante, sont encore et toujours des mères. En face d’elles, que penser du comportement de certaines gardiennes nazies, capables d’attendrissement devant les nouveau-nés et dans la minute qui suit du plus cruel des cynismes. Là, on ne comprend plus ce qui est à l’œuvre.

Comment Valentine Goby, née en 1974, a-t-elle pu trouver tant de justesse dans la description d’un univers qu’elle n’a pas connu personnellement ? C’est tout à l’honneur de sa sensibilité et de son talent littéraire.

MARIE-FRANCE, APRES UNE RENCONTRE AVEC VALENTINE GOBY, ESCALE DU LIVRE, AVRIL 2014

A la lecture de Kinderzimmer de Valentine Goby, je me suis souvent demandée comment cette jeune romancière, appartenant à une génération, la deuxième, qui n’a pas connu la guerre et le nazisme, avait eu l’idée de s’attaquer à  un thème si particulier, l’existence d’une pouponnière à Ravensbrück, presque une anomalie, en tout cas quelque chose de très délicat à appréhender dans une fiction et qu’elle avait pourtant traité avec une justesse et une maîtrise bouleversantes.

Aussi est-ce avec beaucoup d’attention et de curiosité que j’ai écouté Valentine Goby s’exprimer, lors d’une rencontre avec le public dans le cadre de l’Escale du Livre, sur la genèse de son roman.

Ce projet littéraire a été nourri pendant deux ans et demi par des rencontres, des recherches, mais aussi par des questionnements personnels et des doutes qui une fois dépassés ont abouti à la rédaction du roman, en neuf mois.

De manière très pédagogique, l’auteur nous a exposé les circonstances qui l’ont amenée à s’intéresser à ce thème, ignoré de la plupart des lecteurs, celui de l’existence d ‘une nursery au camp de concentration pour femmes de Ravensbrück. Elle a ensuite expliqué pourquoi il a été important pour elle de s’emparer de ce sujet. Pour finir, elle nous a livré ses réflexions sur la légitimité, mais aussi la manière d’ancrer un tel sujet dans une fiction littéraire.

C’est par une personne née à Ravensbrück que la romancière a rencontrée de manière fortuite, qu’elle a appris l’existence d’une pouponnière au camp. Intriguée, elle a commencé à se documenter mais ses recherches furent rendues difficiles par le manque d’archives, la plupart ayant été brûlées avant l’arrivée des Alliés. Seule Germaine Tillon, elle-même détenue à Ravensbrück, a porté sur les conditions de détention un regard d’ethnologue et a fourni dans son œuvre des informations très précises sur le camp. Valentine Goby est alors revenue vers la personne née à Ravensbrück, elle a fait la connaissance de deux autres ex-bébés nés en détention ainsi que d’une femme ayant accouché dans le camp. Et surtout, elle a rencontré Marie-José Chombart de Lauwe, une résistante et puéricultrice, déportée à Ravensbrück et affectée à la chambre des nourrissons.

Valentine Goby dit avoir éprouvé impérieusement le désir de raconter cette histoire quasiment ignorée de tous. Il fallait en garder la mémoire, maintenant que les témoins de cette époque ont presque tous disparu. Elle l’a ressenti comme une nécessité personnelle, comme un héritage qui dépasse son existence propre et qu’elle se devait de transmettre car cette histoire parle d’esprit de résistance, de l’héroïsme des gens ordinaires.

Mais les témoignages recueillis ne font pas un roman.

Beaucoup de rescapés, dit-elle, pensent que la fiction peut jeter des ponts, créer un lieu, une langue où tout le monde se retrouve. Mais la plupart des romans sur les camps de concentration ont été écrits par des gens qui les avaient connus. Ceci influe sur leur manière de raconter l’histoire qu’ils savent achevée avant même de la commencer.  Valentine Goby tient à parler de cette époque depuis ici et maintenant. Il n’est pas question pour elle d’ajouter sa voix à ceux des témoins, à celle d’un Robert Anthelme ou d’un Primo Levi. Elle questionne le témoignage lui-même, se demandant comment on peut combler le fossé qui sépare ceux qui ont vécu les camps et ceux qui ne les ont pas vécus. Elle a cherché une autre approche de la fiction sur les camps qui puisse la définir comme quelqu’un qui n’a pas traversé cette histoire et qui s’adresse à des gens qui en ignorent tout.

Et elle a eu l’idée du Prologue qui expose cette problématique sur laquelle elle butait. Une phrase du Prologue exprime bien le lieu où témoin et interlocuteur peuvent se retrouver et mieux se comprendre : « L’ignorance, ce serait l’endroit où se tenir ensemble , la fille et elle; le lieu commun à soixante ans de distance. » Elle, c’est Simone Langlois, une ancienne détenue de Ravensbrück qui témoigne régulièrement de son histoire devant des lycéens. La fille, c’est une lycéenne que la logique narrative de l’ancienne détenue rend perplexe : comment Simone Langlois savait-elle que le convoi allait à Ravensbrück ?

Pour Valentine Goby il était clair, à ce stade de son questionnement, qu’il fallait prendre le témoignage et en faire une expérience vécue par quelqu’un qui ignore ce que sera demain. Donc revenir au présent sans projection possible, revenir au pas à pas de l’existence de Mila, existence avant tout marquée par son questionnement face à la grossesse et à l’accouchement d’abord et par la découverte de la maternité ensuite. C’est ce qui guide la narration, la vie du camp n’étant surtout appréhendée que par rapport à cette problématique.

C’est en cela que Mila, avant même d’être ressentie comme une victime et puis comme une héroïne, apparaît comme une femme avec laquelle nous avons maintes choses en commun et qui pourtant a vécu un épisode que nous avons peine à imaginer.

Il y a une chose que la barbarie ne peut pas complètement détruire : quelque chose qui s’approche de l’ordinaire reste possible dans l’horreur. Et c’est cette approche toute personnelle qui rend le roman de Valentine Goby si poignant.

 

Lectures éclectiques

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A l’ombre des oliviers de Kéa (une île des Cyclades où les touristes ne viennent pas, un rêve !), j’ai eu le bonheur de découvrir 4 livres qui m’ont enchantés. A vous de voir….

Seuls le ciel et la terre de Brian Leung, Albin Michel
Né en Californie d’un père chinois et d’une mère américaine, Brian Leung, dans ce second livre, ré-ouvre une page douloureuse de l’histoire des Etats-Unis : le massacre d’ouvriers chinois par des mineurs blancs lors de l’émeute du 2 septembre 1885 à Rock Springs. Raconté du point de vue de la sœur d’un des mineurs blancs, ce roman est l’occasion d’un magnifique portrait de femme. Tantôt drôle, tantôt grave, servi par une écriture poétique et vivante, ce récit est emprunt d’une infinie tendresse pour ces hommes qui, quelle que soit leur couleur, n’ont d’autre choix que de survivre dans l’univers hostile de l’Ouest américain.

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