Tressaillir, de Maria Pourchet

Dans Haute-Folie (Quoi offrir pour Noël), Antoine Wauters nous entraînait dans les arcanes d’une archéologie familiale, ici aussi il s’agit d’archéologie, à l’échelle d’une vie, celle de Michelle. Si en effet, le Josef d’A. Wauters obéit à des évènements qu’il n’a pas connus mais qui guident ses choix et ses renoncements, l’héroïne de Tressaillir éprouve le même besoin de remonter aux sources mais aux sources de ce qu’elle a vécu elle enfant, vécu mais… sous-estimé, enfoui, oublié, pas compris… ? Qu’est-ce qui fait que l’on arrive à lire en soi et à se comprendre ou que perpétuellement on s’évite, telle est pour moi l’une des questions phares de ce très beau roman.

L’héroïne, elle, est au pied du mur parce qu’elle a fait le choix de quitter son homme bien qu’elle crève de ce fait de ne plus pouvoir voir sa fille tous les jours. Elle a fait ce choix qui la place face à elle-même, aux abysses de la solitude sans l’enfant qu’elle adore, aux limites d’une indépendance qui n’a absolument rien d’évident. C’est ainsi qu’elle découvre que partir, comme rester, enferme, un autre type d’enfermement mais d’autant plus difficile à fuir qu’en face il n’y a que soi.

La fuite est le grand thème de ce roman, Michelle fuit le domicile familial mais peu à peu les choses se fissurent et elle le voit bien : elle se fuit elle plus encore qu’elle ne le fuit lui et cette vie qui n’est plus satisfaisante. On fuit une chose pour s’apercevoir que c’en est finalement une autre que l’on fuit de manière encore plus viscérale, pour s’apercevoir aussi que c’est le même ressort qui nous fait nous jeter dans les bras de quelqu’un puis nous en détourner, la même faille, le même traumatisme. Michelle le sait, elle ressent depuis toujours une incomplétude, une inaptitude, une peur mais la peur de quoi ? C’est la question et cette impression permanente de « tressaillir » qui habite le personnage qui donne son titre au roman, personnage qui telle une biche à ses propres yeux ne sait que fuir ou se jeter dans la lunette de tir du chasseur juste pour que la traque prenne fin…

Maria Pourchet nous livre dans ce roman un formidable portrait de femme aux abois qui rebondit parce que son pied touche enfin le fond de la piscine, qui nous montre qu’il faut atteindre ses limites pour retrouver de la ressource. Avec son immense talent d’ironiste, aucun des personnages n’échappe à son regard piquant et à sa plume acerbe, et en tout premier lieu Michelle qui flanche mais sait en proportion manier l’auto-dérision qui la sauve d’elle-même. Forme, fond, tout fait corps dans les romans de Maria Pouchet pour nous faire dire dès les premières pages que ce que l’on lit là c’est vraiment de la littérature.

Un dernier clin d’œil parce que ce roman m’évoque aussi une réplique de l’excellent film de Paul Thomas Anderson Une bataille après l’autre lorsque Sean Penn au sommet de sa monstruosité et de son humanité demande « c’est quoi la liberté ? » et y répond lui-même « l’absence de peur ». Tressaillir est l’histoire de Michelle qui le découvre en essayant de conquérir la sienne.

France, janvier 2026

Tressaillir, Maria Pourchet, Stock, 2025

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