La moustache, d’Emmanuel Carrère

Tout démarre bêtement, simplement. Bête et simple comme l’est le quotidien. Dans ce quotidien, un homme que l’on devine plutôt aisé, ayant réussi, avec une belle carrière, une femme, des amis, décide de céder à l’envie d’un petit changement, presque un caprice : raser la moustache qu’il porte pratiquement depuis toujours. Nous partageons ses premières impressions, ses interrogations aussi sur ce qui constitue l’identité de quelqu’un. Jusqu’à quel point sa moustache fait-elle partie de son identité depuis le temps qu’il la porte ? Que va-t-on penser de lui sans, trouvera-t-on ça amusant, inesthétique, ridicule, plaira-t-il encore à sa femme ?
Mais très vite, ces interrogations n’ont plus cours car personne ne remarque qu’il s’est rasé la moustache, à commencer par sa femme. A partir de là, le personnage principal est désorienté : ne lui fait-elle pas remarquer ce qu’elle a vu parce qu’elle désapprouve ou parce qu’elle veut le faire marcher en faisant semblant de ne pas avoir vu ? Ou bien ne s’en est-elle pas rendue compte ? Dès ce moment et jusqu’au bout du roman – et là est la prouesse de Carrère -, le lecteur ne cessera plus d’être au plus près des pensées du personnage, au plus près de tous les scenarii qu’il ébauche pour essayer de s’expliquer l’inexplicable. Car il n’y a pas que sa femme qui ne l’a pas remarqué, il y a aussi leurs amis, ses collègues, le patron du bar-tabac… Se peut-il qu’ils se soient tous ligués pour faire semblant, se peut-il qu’il s’agisse d’une mauvaise blague, mais si tel est le cas, dans quel but ? Là encore, un nouveau palier est vite franchi dès lors qu’il comprend que sa femme puis tous les autres ne le voient pas comme quelqu’un qui a un jour porté la moustache…
Sans déflorer le suspense que parvient à distiller magistralement le romancier, on peut dire que son génie tient au fait qu’il sait faire monter crescendo la gêne puis l’angoisse pour les faire aboutir au questionnement ultime : est-il fou ou bien est-ce elle ? Et si c’est elle, pourquoi les autres lui donnent-ils raison ? Car au cœur de l’intrigue, il y a cette issue qui ne peut qu’être sombre, l’un ou l’autre est fou, l’un ou l’autre n’est plus tout à fait dans la réalité jusque-là une et partagée, la vie d’avant du couple est quoi qu’il en soit rompue…

Tu sais, tout à l’heure, dans la voiture.

Oui ?

C’était drôle, mais j’ai eu l’impression que si tu continuais… j’allais avoir peur


La tension se tisse alors pour le personnage principal entre lui et lui-même et entre sa femme et lui. Si elle ment, c’est qu’elle ne l’aime pas. Si elle est folle, il faut qu’il lui vienne en aide mais si c’est lui… On ne cessera jusqu’au bout du roman d’accompagner ce héros, qui incarne à lui seul le questionnement sur l’existence ou non d’une « réalité », au travers de ses raisonnements qui visent tour à tour à sauver la possibilité de l’amour, la possibilité du réel, la possibilité d’encore s’appartenir et de ne pas totalement se perdre.

La narration de ce roman est prodigieuse car elle ne nous fait pas quitter une seule minute les pensées du héros qui, de découverte en découverte, va essayer de recomposer sa vie et d’en stabiliser une image comme on lutte pour protéger un château de sable de la marée. Un roman qui ouvre, telle une fissure qui s’agrandit inexorablement, sur des questions existentielles cruciales amenées avec la maestria des meilleurs romanciers de l’absurde.

France, mai 2026

La moustache, Emmanuel Carrère, Editions P.O.L. 1986, Folio 2005

Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan

Quel type de rapport au monde et aux autres crée le fait de détenir, de consulter et d’échanger en permanence à partir de nos téléphones portables ? En quoi ce moyen de communication a transformé structurellement notre façon de communiquer, d’observer, de regarder les autres et de nous regarder nous-mêmes ?

Nos téléphones portables disent beaucoup de nous, de nos désirs, de nos quêtes, de nos peurs, de nos limites aussi. Que tout passe dorénavant par ce filtre en constitue une de limite, devenue indépassable, source d’asservissement, de coloration immédiate de toute chose. Nos téléphones nous imposent une forme, un rythme, une temporalité, une façon de nous exprimer et donc de penser, une façon de faire certains choix aussi (ne parle-t-on pas d’objets, de lieux, d’évènements «instagrammables» ?).

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Quatre jours sans ma mère, de Ramsès Kefi

Il y a ce que j’ai aimé dans ce roman et dont vous parleront les très bonnes critiques qu’il a reçues : ce roman est drôle, fin, tendre, juste… Les personnages y existent de manière manifeste et crèvent chaque page, le père Hédi, la mère Amani, le fils Salmane qui nous pilote dans l’histoire, le pote Archie, d’autres encore et « La Caverne », ce lieu où ils vivent et où l’on vit avec eux, parcourant tous ses recoins en soi sinistres, moroses mais ce n’est pas avec cet œil-là qu’on les parcourt. La Caverne, 7 tours HLM dotées de noms d’oiseaux plantées à l’orée d’une forêt certes mais relayées par un seul bus qui s’arrête loin avec à proximité un supermarché qui a fermé et dont Le Parking, personnage lui aussi à part entière du roman, est squatté.

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