La rivière, de Peter Heller

Une odeur de fumée leur parvenait depuis deux jours… Ainsi s’ouvre le roman de Peter Heller, La Rivière, (édité pour la traduction dans la collection Babel chez Actes Sud en 2021) installant d’emblée une atmosphère troublante dans laquelle le lecteur est désormais aux aguets.

Wynn et Jack sont deux étudiants partis pagayer pour deux semaines sur une rivière qui doit les amener jusqu’ à la baie d’Hudson. Ils sont liés depuis l‘université, ont vécu les mêmes déboires amoureux et sont de fins connaisseurs de la nature. De milieux sociaux différents, chacun porte néanmoins une histoire familiale singulière qui donne à chacun sa couleur propre. Wynn incarne la lumière, une confiance à tout crin, peut être une certaine naïveté tandis que Jack est plus crépusculaire mais ils avaient cela en commun, un regard littéraire posé sur le monde. Ou au moins un amour des livres, de la poésie, de la fiction et des récits d’expédition.

Ils sont prêts à vivre l’aventure au sein d’une nature encore sauvage, où la faune et la flore ne se résument pas à un joli décor. Cette nature lance des défis à ceux qui recherchent son contact, sème des pièges (les rapides, les ours, les portages entre les chutes), mais offre aussi abri, protection et nourriture.

La connaissance précise et pratique qu’en ont les deux garçons, leur habileté à s’y mouvoir et le respect qu’elle leur inspire sécurisent en quelque sorte le lecteur qui leur accorde sa confiance en leur faisant crédit de leur savoir authentique et efficace.

Et alors qu’ils se rapprochaient de la rive, ils virent filer des ombres. Des truites mouchetées. Parfait .Ils se mirent à pêcher. Jack monta une Elk – Hair Caddis noir – il se disait que la mouche n’avait pas d’importance – et rabattit l’ardillon de l’hameçon contre la pointe avec sa pince.

Le lecteur peut alors laisser se déployer son imagination, ses émotions et ses tensions face aux événements dramatiques qui transforment cette équipée naturaliste en tragédie.

Ainsi dès le prologue, tous les personnages sont en place : Wynn et Jack, puis un couple repéré par des cris et des sons de voix dont les deux garçons ne perçoivent pas vraiment la nature et enfin deux hommes aussi rustres qu’inquiétants. En fond de tableau,  se devine le feu dont la présence invisible et les manifestations impalpables installent un climat menaçant et angoissant.

Le feu comme un personnage maléfique  dans sa fureur était atteint de glossolalie et pouvait parler le langage de ses ennemis. Et chanter aussi. Son langage, c’est les turbines d’un bombardier qui déchirent l’air, mille sabots dans une cavalcade, le vacarme des boucliers qui s’entrechoquent, les applaudissements croissants de multitudes comme noyées sous des rideaux de pluie.

Odeur et bruits le précèdent et finalement il résout son mystère sous la forme d’un paysage carbonisé vibrant de lumière comparé à l’Enfer de Dante.

La force des images, la langue précise, puissante et poétique densifient la réalité, nous la rendent plus présente, plus palpable en touchant tous nos sens.

Il n’avait rien vu d’aussi étrange et beau à la fois. Le terrain à l’est montait doucement depuis la rivière, il avait dû y avoir un vaste soulèvement tectonique à cet endroit, ce qui permettait à Wynn de voir une bonne partie du ruisseau qui ressemblait à une créature sinueuse aux écailles luisantes serpentant sur la couture entre le vert et le noir, la vie et la mort (…) Wynn trouvait cette frontière aussi violente et triste que l’Hadès.

Il se joue là un combat primitif avec ou contre la nature dont le feu est un élément omniprésent mais aussi avec ou contre les forces de la psyché humaine selon qu’elles soient bénéfiques ou maléfiques. Car les personnages rencontrés par les deux garçons sont tous menaçants hormis les figures féminines dont Maia, l’auteur des cris entendus au début du récit  et sauvée par eux d’une mort certaine, la mère de Jack dont les circonstances de la mort le hantent, Hansie la mère de Wynn et Jess sa jeune sœur handicapée. Toutes deux seront un baume au cœur du rescapé de cette équipée terrible.

Ainsi si ce roman se rattache au genre du nature writing, le titre en est l’indice, il est loin d’être un récit contemplatif où la Nature serait un temple comme le suggère Baudelaire dans son poème Correspondances. Certes la rivière joue le rôle d’un personnage à part entière, par sa géographie, avec ses pièges, ses repos et ses beautés qui offrent un cadre dynamique à l’histoire tandis que son écoulement symbolise la marche du récit dans ses différentes allures mais elle offre aussi le cadre d’un roman d’aventure aux multiples rebondissements et même un thriller au suspens travaillé et prenant.

Véronique, septembre 2023

La rivière, Peter Heller, collection Babel, Actes Sud, 2021

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