Le titre de ce roman a une saveur d’entremêlement. Le lecteur va rapidement être aspiré par les vies panachées de ces trois personnages : Sarah, Suzanne et l’écrivain. Sarah a eu une vie compliquée. Elle vit en Bretagne avec un mari taiseux et leurs deux enfants. Son mari la délaissant de plus en plus, elle a provoqué un électrochoc pour le faire réagir en allant vivre ailleurs provisoirement. Le mari s’est alors enfermé dans un silence opiniâtre et ce fut le début d’un enchaînement dramatique pour Sarah. Elle l’a raconté à l’écrivain qui décide d’en faire un roman.
Sarah devient alors Suzanne. L’écrivain fait état de l’avancée de son roman à Sarah. Celle-ci n’autorise pas l’écrivain à reprendre des éléments de sa vie comme, par exemple, son activité créatrice. Il lui lit des passages du roman en cours et elle lui donne son avis. Elle participe indirectement à l’écriture.
C’est à l’opinion publique que je m’adresse quand je m’adresse à vous, c’est à votre écriture que je m’en remets, parce que j’en apprécie la sensibilité et la finesse, que votre univers me plaît et que vos livres sont beaux. Quand je vous ai écrit, en août dernier, j’en étais arrivée à un tel point de déréliction, il m’a semblé qu’il fallait en faire un récit, parce que mon cas était si extrême, absurde et désespéré qu’il en devenait édifiant, presque drôle par moments.
L’écrivain se sent investi. Il crée des événements symboliquement parallèles à ce qu’a vécu son inspiratrice. Sarah, lorsqu’elle parle de sa vie, emprunte les prénoms donnés aux enfants de Suzanne par l’écrivain. Eric Reinhardt semble s’amuser à perdre le lecteur en parlant de façon continue parfois de Sarah, parfois de Suzanne. Un paragraphe pour l’une, puis un paragraphe pour l’autre dans la continuité de l’histoire. On pourrait croire que Sarah va s’effacer au profit de Suzanne. Mais c’est là que le roman d’Éric Reinhardt est intéressant : il montre comment se met en place le processus de création d’un roman. Il nous bascule de la réalité de Sarah à la fiction de Suzanne mais au final tout est tellement mélangé que Sarah devient, tout comme l’écrivain, un personnage du roman. Suzanne, quant à elle, prend vie à travers la narration. Sarah en arrive à l’envier car Suzanne ose des choses que Sarah n’a pas su faire.
À travers l’histoire de Sarah/Suzanne, Éric Reinhardt met l’accent sur plusieurs domaines : celui de l’art, de l’architecture expérimentale, celui des troubles psychologiques mais également celui de la justice, des droits liés au divorce. L’auteur interroge sur le couple, le désir. Qu’est ce que chacun attend de l’autre ? et montre que l’on peut faire des interprétations différentes d’une même situation qui peut nous porter jusqu’au drame ou jusqu’à la renaissance.
Babeth, septembre 2023
Sarah, Suzanne et l’écrivain, Eric Reinhardt, Gallimard, 2023