Christelle, formatrice anime des ateliers de lecture depuis deux ans auprès de personnes dites en situation de handicap, et a sollicité les Liseuses de Bordeaux pour intervenir dans ses ateliers. C’est à l’ESAT (Etablissement ou Service d’Accompagnement par le Travail) d’Artigues que j’ai fait la connaissance de Chantal, Corinne, Joahnna, Karine, Myriem, Nicolas, Sandra et Zahir. Tous sont volontaires pour participer à ces séances de lecture.
Quel type de rapport au monde et aux autres crée le fait de détenir, de consulter et d’échanger en permanence à partir de nos téléphones portables ? En quoi ce moyen de communication a transformé structurellement notre façon de communiquer, d’observer, de regarder les autres et de nous regarder nous-mêmes ?
Nos téléphones portables disent beaucoup de nous, de nos désirs, de nos quêtes, de nos peurs, de nos limites aussi. Que tout passe dorénavant par ce filtre en constitue une de limite, devenue indépassable, source d’asservissement, de coloration immédiate de toute chose. Nos téléphones nous imposent une forme, un rythme, une temporalité, une façon de nous exprimer et donc de penser, une façon de faire certains choix aussi (ne parle-t-on pas d’objets, de lieux, d’évènements «instagrammables» ?).
Comme je te l’ai dit, Saule, il n’y a pas de héros dans notre histoire. Seulement des hommes que la violence du monde laisse sans voix.
C’est avec délectation que j’ai lu les presque 500 pages du roman Nous traverserons des orages d’Anne-Laure Bondoux. Comme dans beaucoup de ses romans, il est question d’héritage familial. Nous suivons quatre générations sous l’angle des personnages masculins de 1914 à 2022. Anne-Laure Bondoux propose au lecteur de faire l’expérience de ces destinées d’hommes qui au début de leur vie sont lumineux, positifs mais que les évènements (traumatismes à la guerre, accidents ou non-dits) et les injonctions faites en fonction des époques transforment, les entrainant parfois vers la violence ou l’alcoolisme. C’est un roman sur la difficulté de vivre, sur les secrets de famille qui laissent des traces où les humiliations et la vengeance entraînent l’être humain dans la part sombre de l’humanité.
J’ai découvert l’écrivain américain Nathan Hill il y a quelques années lorsque son premier roman, Les fantômes du vieux pays, a trouvé place sur les présentoirs des librairies françaises. Le livre m’avait, déjà à l’époque, beaucoup plu. Sept ans plus tard, sort son deuxième roman, un gros pavé de presque 700 pages, intitulé Bien-Être. Je m’y suis attelée. Un vrai coup de cœur !
Non content de tenir le lecteur en haleine par une construction brillante, l’auteur le fait rire du début jusqu’à la fin: l’humour affleure à chaque coin du récit et garantit des instants de lecture jubilatoires. Mais attention, dans la satire de la société moderne américaine qu’offre le roman, nul n’est épargné et certainement pas le lecteur.
Alors de quoi s’agit-il ? D’un couple d’étudiants, Jack et Elizabeth ; l’auteur décrit leur rencontre à Chicago au début des années quatre-vingt-dix, leur coup de foudre, leur vie de bohème dans le Chicago artiste underground, leur conviction d’avoir trouvé l’âme sœur et le mode de vie auxquels ils étaient destinés. C’est ce qui leur permet – du moins le pensent-ils – de rompre avec leur milieu d’origine et de mettre de côté ce qui les avait marqués négativement jusqu’alors. Ils étaient venus l’un et l’autre à Chicago pour devenir orphelins.
Et puis vingt ans plus tard, nous retrouvons les mêmes, un peu fissurés dans leurs certitudes, plus tout à fait en harmonie, mariés, parents d’un enfant pas toujours commode, penchés sur les plans de l’appartement pour la vie qu’ils envisagent d’acheter car plus adapté à leurs besoins. Selon toute évidence, ils ont perdu le fil rouge des débuts heureux : il faut bien composer avec les contraintes de la vie d’adulte, au risque d’ailleurs de se laisser rattraper par les tendances du nouvel air du temps. Elizabeth pense à l’avenir. Elle a décidé qu’il était temps de remonter la courbe en U de la vie,
« ce phénomène bien connu de certains économistes et des psychologues comportementaux selon lequel, sur une vie, le bonheur avait tendance à suivre un schéma familier : les gens étaient plus heureux dans leurs jeunes années puis pendant leur vieillesse que pendant les décennies du milieu…le bonheur touchait le fond entre les deux. »