Et d’un hasard naquit la révolte… Une promenade en période de confinement réalisée dans un cimetière pour qu’elle puisse s’étirer un peu plus, une pierre tombale retraçant d’un mot nu et brutal la destinée de la défunte qui gît là, quelques coïncidences perçues comme des signes, l’entrecroisement de lieux faisant écho à la vie de l’auteure et celle-ci se décide à faire justice à Marina Chafroff-Maroutaëff, un nom qui avait tout pour marquer l’Histoire mais qui tomba tout simplement dans l’oubli. A faire justice à celle qui aurait dû devenir un personnage historique, et un peu à elle-même aussi.
La coïncidence se fait ainsi narration, la volonté de réhabilitation quête entêtée pour essayer de connaître le plus possible de faits, d’évènements de la vie de cette femme dont l’Histoire s’est proprement détournée alors qu’elle a officiellement commis deux actes de guerre héroïques contre l’occupant nazi, et un troisième encore bien plus fort guidé par le sens de son action qui n’autorisait aucune victime collatérale.
C’est cette destinée de femme russe vivant en Belgique en plein milieu de la guerre dont l’auteure remonte les épisodes malheureusement ajourés, distendus, sources d’interprétations contradictoires.
La narration est extrêmement fluide et l’écriture belle, séquencée, déterminée nous porte là où on a envie d’être, en 1941 avec cette femme a priori des plus ordinaires, toute petite, hésitant à savoir qui elle est, à moins que ce ne soit les témoignages contradictoires qui nous la fassent voir ainsi. Mais là est à mes yeux un premier obstacle pour le lecteur car l’auteure reconstitue avec le matériau dont elle dispose la vie de cette femme et, comme le matériau manque, elle invente et nous le dit. Rien qui ne soit transparent dans sa démarche mais « le fil » de construction du récit étant justement trop visible (quelques éléments authentifiés versus l’invention de pans entiers d’épisodes de vie), le lecteur est comme empêché. Son envie de comprendre qui elle était, de se laisser emporter par le personnage historique ou le personnage de fiction, vient buter sur le fait qu’elle est un peu les deux – l’auteure exploitant les deux registres -, et donc in fine un peu personne…
Le passé et l’auteure qui le retisse nous la présentent d’abord comme une « pirate » puis comme une « moniale », hésitation entre deux états, deux ressorts qui pourraient expliquer le sens de ses actions mais qui étant si différents, nous laissent un peu à distance, avant tout face à la volonté de l’auteure de percer un mystère impossible. De ce point de vue, l’élan que l’on prend avec elle au début du récit s’amenuise peu à peu car notre imaginaire vient se heurter au fait de n’être qu’à moitié embarqué… Le deuxième obstacle que présente le récit dans sa structure est la présence d’une auteure qui ne s’efface pas et s’adresse à elle à la deuxième personne, qui se confronte dans son récit à elle-même, à sa persévérance, au besoin de justice et de place qui est le sien mais qui encombre un peu me semble-t-il, et ajoute à l’ombre déjà par trop jetée sur le personnage du fait d’une conservation si ambivalente de sa mémoire.
Malgré ces deux aspects ressentis comme de réelles limites, l’histoire reste assez fascinante, l’histoire de « celles qui, en plus de leurs responsabilités, prennent celles des autres » et la fluidité de l’écriture fonctionne, vraiment.
France, le 16 janvier 2023
Le mystère de la femme sans tête, Myriam Leroy, Editions du Seuil, 2023
Merci pour cette analyse captivante du livre de Myriam Leroy, qui redonne vie à une figure méconnue de l’histoire féminine. Votre réflexion sur la tension entre reconstitution historique et imagination littéraire souligne avec justesse les défis d’une écriture oscillant entre mémoire fragmentée et création. La manière dont l’autrice revisite le parcours de Marina Chafroff-Maroutaëff, héroïne discrète mais résolue de la Résistance, rappelle à quel point les récits individuels façonnent notre compréhension du passé. Ce mélange d’érudition et d’intimité narrative invite à repenser la place des femmes dans l’Histoire, souvent réduites à l’oubli malgré leurs actes d’exception. En cela, votre chronique résonne comme un hommage à ces figures invisibilisées, dont les traces méritent d’être gravées, au-delà du simple récit biographique. Si les archives manquent, des initiatives comme les plaques funéraires personnalisées peuvent aussi contribuer à préserver leur mémoire collective, en offrant un lieu tangible de recueillement et de transmission. Ce livre, à l’image de ces gestes de mémoire, nous rappelle que chaque destin brisé par l’Histoire mérite d’être réparé.
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