Les dents de lait, de Hélène Bukovski.

C’est un bien étrange récit que nous livre la jeune autrice allemande, Hélène Bukovski, dans son premier roman intitulé Les dents de lait et publié début 2021 chez Gallmeister. Le récit est relativement bref, le nombre des protagonistes limité et essentiellement féminin.
L’intrigue repose sur une grande simplicité et se déroule sur fond de dérèglement climatique. Une atmosphère envoûtante, une histoire prenante, imprégnée de poésie, une sorte de conte où cohabitent magie et réalisme : dans cette histoire, il tombe des mouettes mortes du ciel, les arbres fleurissent, mais ne donnent plus de fruits, les chats disparaissent…
Le récit peut s’inscrire dans la lignée des romans post-apocalyptiques – on pense par exemple à Dans la forêt de Jean Hegland (Gallmeister) ou encore Le mur Invisible de Marlen Haushofer (Actes-sud) ; mais la catastrophe passée ou à venir demeure floue, sans contours précis, les questions restent sans réponse. Une menace plane sur la région et cette menace pousse les habitants du coin à faire sauter le pont qui mène au monde extérieur.

«Et puis, il y a eu les animaux. Des oiseaux, parfois des cerfs et des sangliers. Ils étaient malades, ils s’égaraient et se retrouvaient ici. On savait qu’ils venaient de la mer, alors on a décidé de faire sauter le pont en béton. De couper le seul accès et de nous protéger définitivement de ce qui risquait d’arriver.»

Depuis, le climat s’est brusquement déréglé : après la brume et le froid , un soleil implacable, une chaleur insupportable se sont installés, faisant blanchir le pelage des animaux et fuir les oiseaux. La terre desséchée produit à grand peine les fruits dont, jadis, les hommes tiraient abondamment leur subsistance.

Avec la destruction du pont, la tendance au repli sur soi des villageois ajoutée aux conditions de (sur)vie de plus en plus difficiles renforce leur méfiance, leur intolérance à l’égard de ce qui leur est étranger.
C’est Skalde, la narratrice adolescente et personnage principal de l’histoire qui nous fait découvrir cette réalité. Elle vit seule avec sa mère, Edith, dans une maison isolée, à la lisière d’un bois de pins. La plume de l’autrice se teinte parfois de fantastique quand elle évoque la forêt, la maison dans laquelle Skalde a connu une enfance solitaire, grandissant dans un état de total dénuement, arpentant inlassablement la forêt, souvent menacée physiquement par les folies d’Edith. Edith est l’Autre, l’Etrangère, celle qui est apparue un jour, on ne sait comment, on ne sait d’où, après la destruction du pont, poussant sa valise argentée, remplie de ses vêtements de soie, de ses rouges à lèvres et de ses bijoux incrustées de nacre. Dans un univers hostile qui la rejette, elle a d’abord pris soin de son enfant, puis se détourne d’elle lorsque l’enfant perd ses dents de lait (elle-même les a toujours…), éprouvant à son égard un féroce ressentiment qui lui dicte des comportements d’une grande cruauté. Au fur et à mesure que Skalde grandit, Edith s’installe dans un désordre absolu, veillée par ses deux dogues, se nourrissant de lectures et réchauffant des jours durant son âme dans l’eau de la baignoire à pieds. Elle est venue d’ailleurs et n’appartient pas à ce lieu. Quand la nostalgie la rattrape, elle s’enferme dans son placard où elle a punaisé des photos de la mer. La force évocatrice de ces passages m’a frappée en ce qu’elle transmet d’étrangeté et de bascule dans le chaos. Petit à petit, le lecteur prend conscience de l’immense solitude à laquelle presque tous les habitants des environs ont condamné Edith et sa fille. Elles sont considérées ni plus, ni moins, comme des sorcières dans un monde où les hommes détiennent l’autorité.

«Les années passèrent et j’avais abandonné tout espoir de changement. Et là, j’ai trouvé l’enfant.»

Un jour, Skalde découvre une petite fille aux cheveux flamboyants dans la forêt. Sans se poser de questions, mue par un instinct très sûr, elle la ramène à la maison, s’occupe d’elle avec un soin tout maternel et la protège du monde extérieur. La présence de cette enfant va tout faire évoluer : les personnalités de chacun, les relations entre les personnages principaux, les tensions avec l’environnement. Entre les villageois et Skalde, la guerre est déclarée : Meiris, la petite fille est un oiseau de mauvais augure, un changelin, esprit néfaste déposé par les fées, qu’il faut éliminer sans tarder. La bêtise et les superstitions des habitants du coin éclatent au grand jour, exacerbées par la peur de tout changement incarné par un élément étranger.

«Même repliée sur toi-même dans la lande, tu ne serais pas invisible, car ici, ils ont appris à détecter le moindre changement les yeux fermés.»


Pour Skalde au contraire, la rébellion tranquille, le refus assumé des diktats de la communauté la font accéder à un nouvel aspect de l’existence tourné vers davantage d’humanité. Elle parcourt ce chemin avec une détermination sans faille, s’ouvre spontanément à l’altérité. Elle prend conscience de l’attachement qui la lie aux autres et à ce coin de nature dans lequel elle vit depuis sa naissance. Mais elle sait, le moment venu, couper le lien – si douloureux soit-il – avec le passé.

«S’il avait été possible de replier mille fois la forêt et de l’emporter avec moi, je l’aurais glissée dans la poche de mon manteau sur-le-champ.»


En plus d’un récit allégorique sur le rejet, l’histoire, en ce sens, est également un roman d’apprentissage, une quête initiatique. C’est un roman noir, mais pas totalement, car il repose sur l’espoir, certes ténu, d’un avenir possible. C’est ce qui ressort de cette narration épurée, au style sobre et précis, aux phrases brèves et simples, qu’on lit jusqu’au bout sans s’arrêter, et qui une fois la lecture finie continue à marquer notre esprit par sa simplicité et sa force évocatrice. Chez Hélène Bukovski, les problèmes ne sont pas nommés, ni l’époque, mais le récit trouve en nous de fortes résonances concernant les drames de l’exil, les déchirements de la migration, les angoisses et les questionnements de chacun face à un avenir qui semble nous échapper.

Marie-France, le 16 décembre 2021

Les dents de lait, Hélène Bukovski, Gallmeister, 2021

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