Tu retrouves, je découvre… Houellebecq

Conversation entre Yves Kafka et Isabelle à propos de Sérotonine.

Isabelle : Yves, tu es un fidèle lecteur de Michel Houellebecq. De roman en roman, pourquoi y reviens-tu ?

Yves : Pourquoi Houellebecq ? Parce qu’il agit sur moi comme une sorte de baume anesthésiant de toute volonté de souhaiter un monde idéal. Houellebecq a quelque chose de rassurant, en ce sens qu’il pratique un lâcher-prise total, par rapport au bien penser et au politiquement correct. Avec lui, c’est comme si on était déchargé de toute la noirceur de l’âme, de toutes les idées limites que l’on peut avoir à certains moments, parce qu’il ose absolument tout, et avec un bonheur qui est réjouissant. C’est ce que j’aime chez Houellebecq. Par ailleurs, je trouve que l’aspect désespéré de toutes les histoires qu’il nous raconte et de tous les personnages qu’il met en scène n’est absolument pas désespérant, au contraire, pour moi, il est vivifiant. J’aime ce qu’il raconte, j’aime cet homme.

Isabelle : Je viens de lire Sérotonine, mon premier roman de Michel Houellebecq. On m’avait parlé de « cynisme » à propos de son style. J’y suis allée parce je pensais qu’il fallait en lire un dans sa vie ! Tout le monde en parle. J’y suis allée par curiosité mais je craignais soit de m’y ennuyer soit que ce soit désespérant. Il y a quelques années, j’avais lu le livre Microfictions, de Régis Jauffret, qui m’avait « abîmée ». Certains livres peuvent vous faire du mal… Microfictions, c’est la laideur des âmes qui me repousse, que je refuse comme complètement étrangère, c’est aussi un regard sombre et dégoûté sur le monde. C’est ainsi que je décrirais le cynisme. J’avais peur de retrouver ce ton dans Sérotonine et c’est tout l’inverse que j’ai découvert. Houellebecq dit des choses qui peuvent paraître choquantes, avec de la grossièreté aussi, mais en lisant Sérotonine, j’ai eu l’impression d’être simplement dans la tête d’un homme, comme toi et moi, si on peut dire que je suis un homme… en tout cas d’une personne qui peut avoir, comme tout le monde, des pensées directes, ridicules parfois, triviales. Moi aussi, ça me rassure de le lire. Et ce n’est jamais vulgaire, oui parfois, on croise les mots « bite » et « chatte », mais après tout pourquoi pas ? Lorsque l’on est dans notre tête, pourquoi faudrait-il trouver des mots plus délicats pour parler de ça ?

Yves : Je me retrouve totalement dans l’acception que tu donnes au mot « vulgaire ». Pour moi ce qui est vulgaire, c’est ce qui se masque derrière des fioritures alambiquées, bourgeoises, chamallow, doucereuses. Houellebecq, c’est l’antidote de la vulgarité, parce qu’il y va franchement mais avec une telle innocence que ça redevient naturel et ça redevient beau. Dans les mots « cynisme » et « vulgarité » souvent employés par ceux qui n’ont pas lu ou n’aiment pas Houellebecq, je ne me retrouve aucunement.

Isabelle : La personne qui parlait de cynisme est une lectrice qui aime Houellebecq. Ce n’était pas dans un sens négatif…

Yves : Au sens des cyniques grecs, on peut y voir ce côté décapant, qui prend le contrepied de la morale habituelle pour faire apparaître dans les plis de la pensée commune les choses qui sont en saillie, pour mieux les mettre en valeur. Mais très souvent il y a une acception négative. Dans le sens grec du mot « cynisme », je suis d’accord avec cette lectrice.

Isabelle : Parlons plus précisément de Sérotonine. C’est l’histoire d’un homme qui revient sur son passé, il a 46 ans. Dans l’introduction du roman, on assiste à la dernière fois qu’il a l’espoir d’aimer quelqu’un, et cet espoir s’évanouit, très vite, puisque c’est une rencontre tellement fugace qu’on pourrait la qualifier de non-rencontre. Ensuite, c’est le retour sur les amours qui ont compté dans sa vie.

Yves : Quels que soient les sujets qu’il aborde, ce sont souvent les histoires intimes de losers qui sont inscrites dans la grande histoire. Les particules élémentaires, c’était après les années 68. Sérotonine c’est la société dépressive de nos jours. La dépression est un thème récurrent mais une dépression pas désespérante du tout, le contraire de l’anticyclone follement joyeux, superficiel, c’est ce qui permet d’aller au fond des choses. Pour La carte et le territoire, pour lequel il a eu le prix Goncourt, certains critiques ont dit qu’il était le Balzac du 21e siècle. Je crois que c’est vrai. C’est un peintre de la comédie humaine comme il n’y en a pas deux. Il est capable, au travers des fictions qu’il nous raconte, de mettre totalement en jeu notre vécu, mais très souvent un vécu que l’on met à distance, que l’on ne veut pas reconnaître. Alors que lui, il décape, il va au fond des choses. Son écriture peut être acide, diront certains, moi je la trouve pertinente.

Isabelle : Moi je la trouve géniale, dans le sens où il le fait l’air de rien…

Yves : Tout à fait d’accord !

Isabelle : On est dans la tête d’un homme, on connaît toutes ses pensées, chacun de ses actes. Le plus souvent, ce que l’on comprend de cet homme, l’auteur nous le glisse « l’air de rien »… J’ai été constamment surprise, j’ai ri souvent, franchement (et rire dans le tram, c’est très bizarre) et parfois j’ai été profondément touchée. Ce type d’écriture demande une grande maîtrise et une grande finesse psychologique. Par ailleurs, quand le personnage se regarde lui-même, ce n’est jamais anecdotique, c’est puissant et d’une portée quasi philosophique. Et dit dans une très belle langue.

« Il existe certaines zones de la psyché humaine qui demeurent mal connues, parce qu’elles ont été peu explorées, parce que heureusement peu de gens se sont trouvés en situation d’avoir à le faire, et ceux qui l’ont fait ont en général conservé trop peu de raison pour en produire une description acceptable. Ces zones ne peuvent guère être approchées que par l’emploi de formules paradoxales ou absurdes, dont l’expression « espérer au-delà de toute espérances » est la seule qui me revienne réellement. »

Yves : Revenons à cet « air de rien » dont tu parles. Un exemple me vient à l’esprit, dans les toutes premières pages de Sérotonine, il nous parle de ce nouvel antidépresseur qui a pour avantage de permettre une vie normale, de vaquer à ses obligations sociales sans provoquer de pulsions suicidaires. Puis, il parle des effets secondaires…

« Les effets indésirables les plus fréquemment observés du Captorix étaient les nausées, la disparition de la libido, l’impuissance.

Je n’avais jamais souffert de nausées. »

Là, je trouve qu’il y a tout Houellebecq, toute l’autodérision que ses personnages pratiquent, ils ne sont jamais imbus d’eux-mêmes, ils sont d’une fragilité extraordinaire, des losers comme on n’ose pas en espérer, ils sont eux-mêmes dans un lâcher-prise, comme le romancier par rapport à tout ce qu’il raconte.

C’est pour cela que c’est revigorant parce que tous les masques tombent, on n’a plus rien à défendre, et à partir du moment où on n’a plus rien à défendre, on peut rebondir pour aller voir ailleurs si on y est, dans des sphères plus éthérées…. On a accepté d’être des êtres humains, avec tout ce que ça peut représenter de tragique (parce que la vie est tragique). Et ça c’est vraiment bien.

Un second passage que je trouve sublime : le personnage, complètement désespéré parce qu’il a fait le tour de tout à 46 ans, regarde dans le rétroviseur et se rend compte que sa vie est une somme d’échecs, qu’il a laissé échapper les deux femmes de sa vie bêtement. Ce qui s’annonce est une grande dégringolade…

« Si j’avais eu un succès personnel à aligner, si j’avais réussi à faire le bonheur d’une femme ou au moins d’un animal mais même pas »

Cette façon de mettre presque sur le même plan une femme et un animal pour dire le ratage total…

Un autre passage me revient à l’esprit. Lorsqu’il parle de son ancien camarade d’étude, Aymeric, de la désespérance de cet homme que sa femme a quitté, qui va trouver l’occasion de rencontrer la mort comme délivrance sur une barricade. Il y a là quelque chose de pathétique. En même temps, on voit toute la tendresse qu’il a pour ce personnage.

Isabelle : Il déborde de tendresse, on sent vraiment toute la fragilité de cet auteur. Il y a de nombreux passages très forts qui nous touchent profondément, souvent par surprise. Un exemple, lorsque le héros se rend chez le médecin qui lui prescrit son antidépresseur. Ils parlent d’analyses hormonales, dont celle de la testostérone et du cortisol. Puis, le psychiatre lui dit :

« J’ai l’impression que vous êtes tout simplement en train de mourir de chagrin.

– Ça existe, mourir de chagrin, ça a un sens ? », telle fut la seule réponse qui me vint à l’esprit. »

A ce moment, j’ai posé le livre, c’était trop. Bien sûr, ce livre c’est une pente, une lente, très lente pente qu’on dévale avec lui, enfin on ne la dévale pas, il y a des paliers, des moments où « peut-être… ». On ne se le cache pas, ce n’est pas un feel good book, c’est troublant, pathétique, profondément désespéré, mais ça fait un bien fou. C’est l’antithèse du feel good book, il y a une grande sincérité. Souvent, dans les romans feel good, l’auteur s’arrête en chemin, ne va pas bien loin. Dans Sérotonine, on se dit souvent « Oh non ! ».

Yves : Il ose… Souvent je me dis « C’est pas vrai ! Il a osé, le con ! ». Il nous déroute. Quand le personnage loue cette petite maison au bord de mer, qu’il croise un voisin esseulé qui l’évite, qu’il voit une petite fille entrer régulièrement chez cet homme, on y pense, on se dit, « Non, il ne va pas le faire ». Mais si, le type est effectivement un pervers. C’est Houellebecq ! Il ne recule devant rien. Il creuse les situations totalement, il va jusqu’au bout.

Isabelle : Et aucune situation, même celle dont tu parles, ne m’a semblée artificielle.

Yves : C’est vrai, alors que tout est construit. C’est un art.

Isabelle : Merci Marie-France, d’avoir proposé aux Liseuses ce dernier roman de Houellebecq. Merci Yves, de m’avoir dit que tu les avais tous, ou presque, et d’avoir accepté de partager cette conversation avec nos lecteurs.

Yves : Et merci Michel… merci Houellebecq.

Isabelle, 8 avril 2019

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