Rencontre avec Camille Cornu


Dans Habiletés sociales, une très jeune femme prend des cours à l’hôpital pour apprendre à se comporter en société d’une façon adaptée. Elle a grandi dans un foyer pour enfants abandonnés qui menace de la mettre dehors. Sa vie s’entremêle à celle de Framboise, une jeune femme qui lui ressemble et à celle de l’Actrice avec qui elle entretient une relation amoureuse.

Un roman initiatique, qui joue avec le langage et invente un monde où l’on doit acquérir la « saveur vanille » si l’on veut sortir du statut de « Hors-saveur ». Un monde qui ressemble beaucoup au nôtre ?

Retour sur l’entretien mené par Babeth dans le cadre de l’Escale du livre, le 8 avril 2018.

Babeth : Comment est née l’héroïne de ce roman ?

Camille Cornu : Tout part du Manuel des habiletés sociales, qui existe vraiment et dont je voulais parler. Un manuel qui apprend à se comporter de façon adaptée avec les autres.

Dans ce roman, tu inventes un langage pour décrire les sentiments et la société : la solesismie, les personnes Hors-saveur, la Saveur vanille, le Ouste…

Oui, j’invente un langage. J’invente des mots comme « solesismie », basé sur « solécisme », qui vient du latin et veut dire « erreur de syntaxe ». Je lui invente une autre étymologie basée sur solus, seul et sismique. Dans mon roman, ce mot signifie « tremblement de solitude ».

Le fait que l’héroïne fasse des erreurs de syntaxe me permettait de montrer sa marginalité. Lorsqu’elle arrive à l’hôpital, on sent qu’un diagnostic psychiatrique a été posé mais il ne sera jamais nommé. Elle l’inverse en se définissant elle-même comme Hors-saveur, marginale, par opposition à ceux qui sont Saveur vanille, c’est-à-dire intégrés dans la société. D’habitude, on étiquette ceux que l’on veut marginaliser, exclure. Ici, c’est l’inverse. Pour moi, créer le mot Hors-saveur est une manière de réunir tous les marginaux, dans l’idée de désigner l’ennemi commun : la volonté d’uniformisation.

Le Ouste, c’est encore une façon d’inventer des mots, c’est le fait d’être expulsé. L’héroïne a été rejetée toute sa vie, d’abord expulsée de la maison de sa mère, premier Ouste, puis du foyer d’accueil parce qu’elle ne rentre jamais à l’heure et qu’elle vient d’avoir 18 ans, deuxième Ouste. Enfin, à l’hôpital, car elle entretient une liaison avec une des intervenantes. Dans tout le roman, elle est en quête d’un lieu, d’un endroit où elle puisse s’ancrer.

Ouste, c’est du langage enfantin…

Comme Saveur vanille. J’ai écrit un roman d’apprentissage qui montre le passage à l’âge adulte. Je voulais montrer cette difficulté à devenir adulte. Elle veut devenir adulte et vanillée.

Il y a un paradoxe, elle est à la fois enfantine et très adulte. Lorsqu’elle parle des films pornos qu’elle connaît bien…

« Je pense qu’ils cristallisent une part de vérité assez secrète des rapports humains. Il est plus simple de s’en remettre au corps. J’ai besoin de modèles de réussite. »

Le porno représente ce qui est de mauvais goût, ce qui ne fait pas partie de la culture légitime (dont on peut parler en société). Le Manuel des habilités sociales, qui vous apprend à vous intégrer socialement, dit qu’un film peut-être un sujet de conversation approprié. Il ne précise pas quel genre de film. On voit ici les limites des fiches du manuel ! Elle essaye d’appliquer les fiches à la lettre mais elle va faire une erreur, elle va parler d’un porno pendant un repas…

Hors saveur, personne « vanillée », Framboise, Angélique… il y a beaucoup de référence à la l’alimentation dans ce roman. Quelle relation la narratrice entretient-elle avec la nourriture ?

L’héroïne est végétarienne, mange sans gluten, elle est un peu compliquée… On se définit par rapport à ce que l’on mange. Cela donne une identité. La nourriture est liée aux conventions sociales. Quand on est invité à des moments de socialisation, on l’est à partager des substances, manger, boire un verre. Se nourrir est une fonction vitale pour moi, alors que là, c’est un passage obligé, une intrusion de la sociabilité dans le corps. Les « habilités sociales » viennent façonner le corps.

Il y a beaucoup de poésie dans ce roman, des associations de mots inattendues.

« Framboise m’avait mis au courant de la saveur vanille, le monde était devenu un riz au lait gluant. »

La poésie met l’accent sur le jeu avec le langage. Je viens plus de la linguistique et de la poésie que de la narration. Pour moi, le fait d’écrire est davantage lié au langage qu’au fait de faire apparaitre une histoire, même si bien sûr, avec ce roman, je raconte bien une histoire.

Tu écris des phrases courtes qui créent un effet de pensées dispersées et d’urgence. Etait-ce le but recherché ?

Le rythme incarne un langage dans un corps. Une buccalité plus qu’une oralité (voir la théorie d’Henri Meschonnic sur le langage qui traverse le corps). Au début, le texte que j’avais écrit n’était pas ponctué, il y avait plus de mots inventés, il était difficile à lire. On me l’a fait retravailler pour qu’il soit plus lisible. Je pense que les phrases courtes viennent de là. Par ailleurs, j’ai voulu créer du rythme, par exemple avec les fiches d’habiletés sociales qui viennent rompre la narration. Elle a un langage décalé, rythmé, déchainé qui vient se heurter à ses fiches (des tableaux rectilignes) comme à des murs.

Tu parles du corps, du texte qui traverse le corps. Lorsque tu écris, relis-tu le texte à voix haute ?

Le silence est important pour moi, je veux un rythme intériorisé.

Parlons des personnages. Il y a l’Actrice, avec qui elle entretient une liaison et Framboise qui suit avec elle les cours d’habiletés sociales. Que recherche-t-elle auprès de ces femmes ?

Il y a en effet beaucoup de femmes dans mon roman, très peu d’hommes et peu mis en valeur (le Dr. X et le gardien de nuit). Ce sont des figures qui représentent l’autorité et font barrage. Les femmes représentent des possibilités d’alliance. L’amitié avec Framboise est très importante pour moi car je voulais que ce roman soit aussi une histoire d’amitié entre deux femmes, ce qui est rare dans la littérature et dans le cinéma.

C’est un roman féministe ?

Oui, bien sûr

Ce roman parle beaucoup de marginalité et de normalité. L’héroïne dépense beaucoup d’énergie pour devenir normale. Faut-il être normal ?

Elle cherche à atteindre la Saveur vanille sans savoir ce que c’est. Elle ne cherche pas à le découvrir… elle a une confiance absolue en la médecine. On lui dit que devenir « vanillée » lui évitera les Oustes. Mais elle va se rendre compte qu’elle essaye d’atteindre un but sans savoir quel est ce but.

Pour finir, j’aimerais parler de l’humour. J’aime l’humour même si mon roman est un peu triste. C’est la solution facile de dire que l’humour aiderait à traiter des sujets difficiles. Je ne veux pas parler de ce type d’humour. Je veux parler du rire. Avec l’Actrice, elle invente des blagues, pour la faire rire. C’est un humour convenu. Par contre, avec Framboise, elles rient des mêmes choses, signe d’une connivence dans leur observation du monde. Elles rient ensemble alors que, en tant que personnes stigmatisées, elles sont habituellement l’objet du rire des autres. Il y a un retournement lorsqu’elles se rendent compte qu’elles peuvent rire ensemble. Le fait de créer des amitiés nous montre que l’on peut rire de ce qui nous entoure.

Mais Framboise change de camp, elle devient plus vanillée…

Elles ont toujours eu des stratégies différentes. Framboise est une clandestine de la saveur vanille. Elle se cache…

L’entretien était suivi d’une performance de Camille, conçue pour accompagner les lectures du roman. Un dispositif très simple : un écran sur lequel elle projette des vidéos d’elle-même, créant ainsi un dialogue avec son double. Des ballons roses et blancs gonflés à l’hélium flottent autour d’elle. Ils deviendront des visages. Elle se lève et en distribue à l’assistance. Certains de ces ballons s’envoleront au cours de la performance.

« Oui, les émotions se laissent très vite emporter ».

Camille nous parle des émotions à partir des fiches du Manuel des habiletés sociales : comment les décrypter sur les visages, comment les interpréter pour réagir de façon adéquate. Jouer avec des ballons est une technique pour essayer de se comprendre, précise-t-elle à une assistance amusée et captivée. A partir des cartes topographiques faciales qui décrivent les signes des émotions (forme de la bouche, des yeux, etc.), elle dessine des visages tristes ou joyeux sur ses ballons.

« Il y a une solution très simple pour être heureux, il suffit de savoir dessiner la joie »

Et Camille nous prouve que non… les émotions ne sont pas si simples à gérer, elles peuvent faire trébucher et « le carrelage peut te fracasser le crâne ». Les émotions ne tiennent qu’à un fil dit-elle en lâchant un ballon. La métaphore est filée de façon poétique et loufoque jusqu’à l’absurde. Comme les ballons gonflés à l’hélium, les émotions menacent à tout instant de s’envoler, de se retrouver prisonnières, en attendant de se dégonfler, voire d’expirer. Dans les lieux publics, il faut savoir garder contenance. Trop d’émotion peut faire exploser le ballon et il faudra alors se recomposer un visage…

J’ai été tour à tour gênée, touchée, troublée, amusée par cette jeune femme décidée à aller jusqu’au bout malgré les mains qui tremblent et le matériel qui résiste. Devant son originalité assumée, que l’on pourrait prendre pour de la fragilité mais qui s’impose comme une force, on se demande bien pourquoi il faudrait à tout prix être « normal ».

Isabelle, 21 avril 2018

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