Entretien exclusif avec Erri De Luca  

Erri de Luca et deux Liseuses. ©Liseuses de Bordeaux

Erri de Luca et deux Liseuses. ©Liseuses de Bordeaux

C’était dimanche 6 avril 2014, place Pierre Renaudel, face au TNBA à Bordeaux. Il était dix heures, il faisait beau. Attablées sous un platane, deux Liseuses préparaient les questions destinées à Erri de Luca qu’elles devaient rencontrer dans la matinée.

Dans la quiétude du matin, un homme marchait. Les Liseuses reconnurent en lui le célèbre écrivain et saisirent leur chance. « S’il repasse, on lui propose de boire un café avec nous » lança hardiment l’une d’entre elles.

Quelques minutes plus tard, il apparaissait au détour d’une rue. Nous sommes allées à sa rencontre, il a accepté l’invitation le plus simplement du monde, a décliné le café mais s’est assis avec nous et a répondu à nos questions avec sérieux, drôlerie et une infinie gentillesse. Dès qu’il s’est mis à parler, son merveilleux accent italien a fait chanter le français (qu’il parle à ravir), un peu du brouhaha joyeux de Naples s’est invité à notre table.

Nous vous offrons cet entretien exclusif.

Avez-vous le sentiment que votre place de narrateur a évolué au fil de votre écriture ?

Erri De Luca : Non. Je crois que la part d’autobiographie dans mes récits a toujours été prédominante car je ne peux retenir que les histoires que j’ai connues, qui se sont produites. Lorsque me reviennent quelques détails d’un moment passé, j’ai envie de faire durer ces souvenirs et la meilleure façon de les faire durer, c’est de les écrire. J’écris le passé. Je donne une deuxième possibilité aux personnes de mon passé de se rencontrer, d’être de nouveau ensemble et de ne pas perdre tout le temps qu’elles perdaient quand elles étaient en vie.

Dans votre dernier ouvrage Le tort du soldat, le narrateur s’intéresse à la culture juive au point d’apprendre l’hébreu. Avez-vous appris l’hébreu et si oui pour quelle raison ?

J’ai appris l’hébreu parce que je voulais connaître la langue maternelle de notre civilisation, la langue originelle. Je ne suis pas croyant mais je suis un lecteur fasciné par l’emploi de la parole dans l’Ancien Testament. Dans ce texte, pour la première fois, la divinité est associée au verbe, aux mots. « Il dit » et son dire fait advenir les choses, la lumière, les six jours de la création. Cet outil de la parole que nous utilisons pour nous parler atteint ici le sommet de ses possibilités. Une parole fait advenir le monde, est responsable aussi du monde.

La notion de justice est souvent présente dans vos romans. Dans Les poissons ne ferment pas les yeux, la petite fille veut venger son ami que trois garçons viennent de corriger alors que lui préférerait oublier ce qui s’est passé. Dans Le tort du soldat, le soldat finit par être obsédé par le désir de vengeance supposé des juifs à son égard, il finira par se suicider. Est-ce pour vous une façon de faire justice ?

Pour moi, la justice, c’est toujours l’administration raisonnable d’une vengeance et je ne partage pas cette relation entre l’offense et le châtiment. Un châtiment est une autre offense.

Je vais vous raconter une histoire. C’est l’histoire d’un rabbin du fin fond de la campagne polonaise qui est invité à officier dans la plus grande synagogue de Varsovie. Pour s’y rendre, il prend le train en troisième classe. Il est très pauvre, mal vêtu, il sent mauvais et les autres passagers qui se rendent eux aussi à Varsovie pour cet office sans savoir que c’est lui le rabbin qu’ils s’apprêtent à écouter, ces passagers donc, le chassent du compartiment. Un peu plus tard, dans la synagogue, les passagers reconnaissent dans l’homme qu’ils sont venus écouter, l’homme qu’ils ont chassé du train.

Prenant conscience de leur méprise, ils viennent lui demander pardon. Le rabbin répond alors : « Moi, je peux accepter votre pardon. Mais c’est à l’homme du train qu’il faut demander pardon. » Mais comment faire pour demander pardon à « celui du train » ? Et bien toutes les fois qu’on se rend compte qu’on a offensé quelqu’un, on va chercher à ne pas répéter cette offense. On va y penser et dans une prochaine circonstance, on modifiera son comportement, on tiendra compte de cette première offense.

On peut ainsi multiplier son pardon, multiplier les occasions de ne pas offenser.

La question de la justice est la plus sensible de notre éducation sentimentale. La première objection de l’enfant à l’égard des adultes c’est « c’est pas juste ». C’est à travers le sentiment de justice et d’injustice que s’affirme sa conscience individuelle.

A plusieurs reprises dans Le tort du soldat, vous intégrez des digressions. A quoi servent-elles ?

Quand le personnage féminin raconte son histoire, elle a parfois l’impression d’égarer son lecteur. Alors elle s’excuse de ces digressions, c’est une façon pour elle de revenir sur le chemin de son récit.

Quand vous écrivez un nouveau roman, avez-vous un premier lecteur ou une première lectrice privilégiée ?

J’avais ma mère comme première lectrice. Depuis sa mort, je n’en ai plus. Je suis moi-même mon lecteur. Avant de donner mon texte à l’éditeur, je le réécris deux ou trois fois. Deux fois au moins de façon manuscrite et la dernière fois avec deux doigts sur un clavier.

Éprouvez-vous le besoin de lire à voix haute ?

Oui, j’ai besoin de lire à voix haute, enfin à voix basse plutôt.

Ecrivez-vous tous les jours ?

Non, non, non, je ne suis pas un employé de mon écriture. Je n’écris que quand j’en ai envie.

Quel est votre premier souvenir de lecture ?

C’est un souvenir d’écoute. J’étais malade, j’avais la scarlatine, je devais avoir cinq ans et ma mère m’a lu Les trois mousquetaires. J’ai compris plus tard qu’ils étaient quatre et je me suis dit que les écrivains n’étaient pas doués en mathématiques.

Si la lecture était une odeur ?

Tout dépend si le livre est ouvert ou fermé. S’il est fermé alors il sent le papier humide. S’il est ouvert, cela dépend de ce que le texte va susciter à l’intérieur de moi.

Quel est votre moment idéal pour lire ?

Je me lève très tôt alors pour moi, le meilleur moment c’est le matin.

Et le lieu idéal ?

N’importe où. Le livre, on peut l’emmener partout. J’ai une bonne capacité d’isolement, je peux lire partout.

Qu’est-ce qui vous fait choisir un livre plutôt qu’un autre ?

Le hasard.

La lecture d’un livre vous a-t-elle déjà mis en colère ?

Non, je n’arrive jamais au stade de la colère parce que si un livre ne me plaît pas, je le quitte.

Y a-t-il un livre qui vous ait fait rire ?

Le théâtre napolitain.

Un livre de chevet ?

Non, pas vraiment mais avant de me coucher, je lis un peu de russe. Je lis quelques langues mais je suis muet dans toutes ces langues.

Quel livre auriez-vous aimé écrire ?

Celui que j’écris.

Un livre qui a changé votre vie ou qui vous a marqué ?

Je ne crois pas qu’un livre puisse changer la vie. Ils nous tiennent compagnie. Beaucoup de livres se sont mélangés avec des moments de ma vie. A les relire, je ne retrouve jamais cette mystérieuse alliance qui s’est produite entre ce livre et ce moment.

Propos recueillis par les Liseuses

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Une réflexion sur “Entretien exclusif avec Erri De Luca  

  1. je suis tellement heureuse pour vous … quel moment incroyable vous avez dû vivre ! Et merci de nous faire partager ces moments si intenses

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