PI YING XI, Théâtre d’ombres, de Philippe FOREST

Qu’est-ce qui fait que l’on prend une situation, ou plutôt juste un sentiment, à peine un soupçon, pour un signe ? C’est à ce questionnement que Philippe Forest confronte son lecteur dans ce « récit » recomposé. Dans cette confrontation au monde qu’est la vie, le « signe » est-il le produit de l’interaction du sujet avec le monde, ou bien seulement une projection arbitraire et unilatérale du sujet, et de lui seul ?

Telle est la question que se pose l’auteur en sortant de ce restaurant chinois, la question qui le conduira en Chine ou plutôt l’y reconduira car à bien y regarder, il ne la quitte plus beaucoup cette Chine devenue tout à la fois son ici, son quartier, et son ailleurs, son paysage mental. Face à ce qui pourrait sembler constituer un signe (un appel à l’aide sans provenance), il fait le choix de l’interpréter comme tel, prenant ainsi le risque de s’embarquer pour la Chine sans plus de motif que la conscience d’un besoin, celui d’imaginer « qu’il y a quelque chose à découvrir, qui, d’une certaine façon, se trouve en relation avec ma vie et qui, si je comprends quoi, m’en révélera peut-être le sens ».

La Chine qu’il connaît si bien (en tout cas mieux que d’aucuns qui rapidement s’en revendiquent spécialistes), et pourtant si peu, cette Chine devient au fil de cette narration mêlant récit et introspection un peu comme un autre lui-même.

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Les morts ne nous aiment plus, de Philippe Grimbert

Paul écope difficilement d’un accident cardiaque. Il est un éminent psychanalyste, spécialisé sur le domaine du deuil. Pour autant, ce doit être la première fois qu’il est ainsi confronté brutalement à la représentation de sa propre fin. Paul vit en solitude dans les après coups de cette fracture de la vie, dans une maisonnée qui lui offre une chaleur et une bienveillance sans doute mal mesurées. Il ne voit pas non plus son épouse s’installer dans une dépression, dont elle trouve l’issue dans un accident de voiture. Paul vit alors de plein fouet la morsure du deuil, gouffre sans fond qui lui réserve l’inattendu, l’impensable. Paul bataille, et lutte pour ne pas perdre les dernières traces de cette épouse dont les souvenirs viennent à s’estomper. C’est alors, que lors d’une intervention dans un colloque sur le deuil, il rencontre un étrange personnage, aux allures de corbeau… Qui aurait cru que Paul se serait laissé à aller jusqu’au terme de cette expérience… pour retrouver les liens avec sa disparue ?
Je ne vous dirai pas plus de la suite pour ne pas dévoyer l’intrigue. Elle est assez bien tissée pour vous mener d’une histoire aux allures autobiographiques (du type, dernier livre d’un psychanalyste, avant le retraite ou la mort !) vers un récit d’humour truculent… qui vous offrira l’envie dévorante d’en savoir plus et quelques rires francs sur les dénouements !

Une très belle écriture et une véritable réflexion sur le sujet du deuil, au-delà d’un roman aux allures de théâtre tragicomique !
En bref, je vous le recommande, et malgré le sujet, ce livre peut mettre de bonne humeur !

Laetitia, le 23 février 2022

Les morts ne nous aiment plus, Philippe Grimbert, Grasset, 2021
 

Cette nuit de Joachim Schnerf

Cette nuit, par Joachim Schnerf

Le court roman de Joachim Schnerf, édité dans la collection de poche des éditions Zulma, nous livre des pages extrêmement émouvantes dans leur sobriété sur l’amour et le deuil, sur la tendresse dans les relations humaines. Mais c’est l’humour, un humour noir parfois décapant, qui donne sa tonalité au récit.

L’auteur y met en scène toute une galerie de personnages, issus d’une famille juive strasbourgeoise dans le cadre de la fête juive de Pessah. Le long repas de Pessah, le Seder, est excessivement ritualisé,  entrecoupé d’histoires, de chants, de lectures de la Haggadah; sur la table, toujours les mêmes aliments symboliques, qui commémorent et font revivre à chaque participant – en particulier aux enfants – la sortie d’Egypte du peuple juif et la fin de son esclavage.

Cette initiation aux rites judaïques, inhérente à la cohérence du récit, est d’ailleurs fort intéressante.

Salomon, le patriarche narrateur, vit dans la douleur de la disparition de sa femme bien-aimée, survenue il y a deux mois. Ce soir, sa famille et lui se réuniront pour la première fois depuis la mort de Sarah pour célébrer la Pâque juive. Le vieil homme tout à sa perte anticipe le Pessah à venir et se demande s’il trouvera la force de mener la cérémonie et d’assurer la transmission de cet événement fondateur de l’identité juive.

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Ce qu’il faut de nuit

laurent petitmangin ce qu il faut de nuit

Nous vous avons réservé une petite sélection de premiers romans de la rentrée littéraire. Aujourd’hui, le premier roman de Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit (La manufacture de livres), en librairie ce 20 août.

Résumé éditeur C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d’hommes en devenir.

L’extrait  « Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde. Mon regard allait des coteaux presque dans l’obscurité à leurs visages bien éveillés, francs, éclairés par notre lampe-tempête. J’étais content ce soir-là et tous ceux qui avaient suivi. Je profitais de cette période. Il y avait déjà trois mois que la moman était partie, j’avais évacué la peur de ne pas y arriver, de ne pas faire face à tout ce qu’il y avait à organiser, à gérer. Tout ce que j’avais déjà entrevu depuis trois ans. C’était terrible à dire, mais c’était presque plus facile maintenant qu’il n’y avait plus l’hôpital, les soirées et les dimanches passés à attendre. Presque plus facile. Si elle m’avait entendu. C’était pourtant vrai, et les vacances n’avaient jamais autant mérité leur nom. »

On aime… 
Entendre la voix de ce père qui ploie mais tient bon, portant à bout de bras ses deux fils jusqu’à l’âge adulte, parfois déçu et couvert de honte, parfois fier, toujours présent pour eux. 
Ressentir sous la plume de l’auteur la pudeur de ce père, celui d’un coeur simple, un taiseux, un homme à l’affection maladroite. L’auteur habite les personnages avec justesse, finesse et une discrète empathie.
Lire ce récit social et familial, ode aux petites gens à qui la vie ne fait pas de cadeaux. Ni caricatural ni larmoyant.

Un premier roman tout en délicatesse, en tout point abouti
Il arrive parfois dans la vie d’un lecteur que des personnages de roman l’accompagnent quelque temps, lovés dans un coin de sa mémoire. Ce fut le cas pour moi ici. Longtemps après avoir refermé ce livre j’ai repensé à ce père et ses fils. Et si les choses s’étaient passées autrement. Et si…?

Marisa, 20 août 2020