A ceux qui ont tout perdu d’Avril Bénard

Je viens de finir de lire « à ceux qui ont tout perdu ». Comme une pelote de laine, je tire sur la ficelle mais je n’en vois pas le bout.

D’abord j’ai lu : une histoire d’exode, de guerre et de fuite urgente. Des soldats sont dans la rue, il faut partir pour fuir les massacres et les bombardements. On découvre les habitants d’un immeuble, chapitre après chapitre nous découvrons des habitants du quartier. Chacun est décrit avec précision, son intimité et ses préoccupations. Le bon et le mauvais de chaque individu se révèle. La première personne à laquelle je me suis attachée, c’est la femme de Paul. C’est terrible quand même…On ne connait pas son prénom. Elle semble invisible et pourtant elle a occupé une grande place dans ma lecture. Je continue à l’imaginer dans ce bus qui l’emmène on ne sait où…

Il s’est lassé de cette femme. Il avait perdu son alliance. Il avait pris un chien.

Il s’était lassé du chien aussi.

Elle, cette femme, on ne l’entend jamais. Elle est la pudeur même. Elle vient de cette époque où la féminité doit se taire ou dire oui. Une larme d’elle, il faut aller la puiser. Une larme, pas plus, mais énorme, et qu’elle essuie très vite comme si ça n’avait pas eu lieu. Du revers de la main, et ce revers est alors mouillé à la place de la joue. Elle essuie ce revers sur sa jupe. C’est comme de voir pleurer un oiseau, c’est rare.

On la croise dans l’escalier, voûtée sous le poids des courses qu’elle fait seule, elle s’esquive et se colle au mur pour vous laisser passer, jamais elle ne s’impose, elle dit bonjour mais pas davantage si vous n’engagez pas la conversation. Elle n’a jamais tenu tête à ce mari qu’elle avait à peine choisi, qui était entré dans sa vie par un hasard pas même heureux. Elle avait laissé ce hasard s’installer, elle avait été faible ; et elle l’était restée.

Que faut-il emporter puisque l’on ne doit prendre qu’une valise et laisser derrière nous tout ce que l’on possède ? C’est un choix difficile. Et si on ne veut pas partir ? C’est le cas de Marek. Quand on a déjà tout quitté une fois, on s’attache au moindre détail d’une nouvelle vie. Il aime son petit logement, ses habitudes, ses livres.

Je partirai pas, vous entendez ! J’en ai rien à foutre qu’on me sauve ! Vous m’obligerez pas ! et me sauver pourquoi ! Je bougerai pas d’ici ! Et vous avez laissé ma porte ouverte ! Y’a mes livres chez moi et je peux pas choisir lequel emporter ! Je peux pas choisir ! J’ai pas de femme pas d’enfant ! J’ai rien à sauver ! Qu’est-ce que j’aurais à sauver ! j’vous ai rien demandé bordel ! Et y avait un merle qui venait tous les soirs pour des miettes et je sais pas où il est ! Et je peux pas emmener le bruit que fait mon parquet quand je rentre ! Et je peux pas emmener la tâche de soleil qu’il y a juste sur le haut de la couverture quand je m’réveille ! Je viendrai pas bordel de dieu !

Et voilà de nouveau la pelote de laine qui va chercher dans ma tête, une nouvelle ficelle qui me lie à cette lecture. Certains d’entre vous ont peut-être vécu, comme moi, ce départ précipité parce que l’incendie de 2022 s’approchait de nos maisons. Mon mari disait aux gendarmes « je ne partirai pas » et moi je me demandais quel livre j’allais sauver. La lecture est un acte intime qui réveille en nous des souvenirs heureux ou malheureux. Mais c’est aussi un moyen d’imaginer ce que d’autres peuvent vivre lorsqu’une guerre s’abat sur vous. Et si les prochains, c’était nous ? Marek, Jeanne ou Louis que l’on force à tout quitter, qui subissent les ordres et la brutalité des soldats, doivent faire des choix, décider de ce qui est nécessaire ou inutile. Et si un violon ou un chien étaient ce qui donne un sens à votre vie mais que vous ne puissiez pas l’emporter ?

Ma lecture est terminée et pourtant la pelote de laine m’entraîne ailleurs : à découvrir Avril Bénard qui m’a touchée par son écriture sensible et poétique. Vous connaissez peut être son visage intemporel. Elle a été de nombreuses fois modèle pour Sarah Moon. Alors j’ai cherché tout ce que je trouvais sur cette photographe et son modèle. Je vous conseille cette vidéo

« A ceux qui ont tout perdu » est son premier roman. N’hésitez pas à le découvrir.

Avril Bénard fait partie des trois finalistes du prix de littérature française 2024 du salon Lire en poche de Gradignan*.

Et si j’ai attisé votre curiosité, vous pouvez écouter ces extraits

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*Le thème du salon est, cette année, « exils ». Retrouvez tout le programme sur leur site internet

Babeth, septembre 2024

A ceux qui ont tout perdu, Avril Bénard, Editions Des instants et format poche J’ai lu

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