Et l’absence soudain est partout, elle s’est infiltrée dans sa vie et elle le réveille quand il dort, le surprend quand il est occupé, le sidère aux moments les plus inattendus. Elle est en lui et autour de lui aussi, portée par des femmes qui sourient en chantonnant, des hommes sortant d’un café, des militaires en permission, des inconnus différents et multiples, à travers lesquels elle dit toujours la même chose : le monde est séparé en deux. Le monde est coupé, difficile à comprendre, il n’y a qu’une chose à faire : s’y habituer.
Cette absence douloureuse, c’est celle que ressent Joseph, un petit parisien de 8 ans qui voit sa vie se déchirer suite au décès de sa mère.
Colette, sa mère, est plumassière. Elle vit avec Joseph et Florentine la grand-mère, dans un modeste immeuble parisien tout en subvenant à leurs besoins. La vie est difficile depuis la guerre, les privations sont nombreuses mais Colette infuse joie et légèreté dans chaque moment du quotidien. Elle appelle son Joseph, « mon roseau chéri » et lui prédit une vie d’artiste, comme elle. Son histoire d’amour avec un jeune homme fait basculer leurs existences quand celle-ci meurt des suites d’un avortement clandestin.
Joseph fait face à cette perte avec force et dignité, il cherche des petits boulots et s’occupe de sa grand-mère, malade et absente. Il est rattrapé par la République française, qui le sépare de Florentine, de son quartier, de sa vie. Joseph quitte tout et devient pupille de l’assistance publique.
Toute la violence d’un monde se déverse sur lui.
Ce qu’il ne faut surtout pas, c’est tousser, Joseph se le répète tandis qu’il se déshabille, pour aller au centre en plein air il faut montrer sa maigreur, rentrer le ventre, baisser la tête mais ne pas tousser.
Il devient un bâtard, une mauvaise graine, un cul de Paris. Un enfant rejeté de tous, qu’on envoie là où on peut le cacher de la société. Sa force de vie, est toujours là, il tente de survivre et se raccroche aux petites choses qui l’éveillent, lui rendent son humanité. Croiser un regard, écrire sur du papier seront son issue pour échapper au réel. Il connaitra la prison de la Petite Roquette, haut lieu de séquestrations parisiennes pour enfants des années 1900.
Dès qu’il entre il reçoit le froid de la prison comme il recevrait une porte en pleine figure, quelque chose d’imparable et contre quoi on ne peut rien. Le froid vicié, pareil aux bêtes crevées, aux pourritures oubliées, le froid le prend à la gorge. Et il est seul avec ce froid-là.
L’éducation donnée n’est pas celle des valeurs de sa République, c’est du travail forcé. Joseph aime l’école et a soif de connaissance. Ici, les enfants sont asservis, accablés par un labeur sans fin, avec un minimum de soins (nourriture maigre et couchage). On y détruit leur corps par des viols et des tortures quotidiennes, on brise leur âme par des humiliations permanentes mais aussi leur individualité et leurs voix. La religion, loin d’être un salut les oppresse et les tourmente comme objets du mal et enfants du péché. Le silence et l’isolement sont leur sentence.
Il quittera cet enfer pour un autre, bien pire : la colonie de Mettray.
Ainsi il est arrivé parmi les vicieux de la République, le vivier de la Racaille, et il y a pris sa place… Tout peut dérailler d’un instant à l’autre, il le sait, et la seule chose qui compte, c’est de sauver sa peau. Mais s’il le faut, il se battra. Il ne laissera plus personne abuser de lui. C’est la promesse qu’il se fait. A dix ans, il est temps d’être un homme.
Joseph est l’incarnation de la survie, de la puissance de l’âme. Il se raccroche à tout ce qui le rend humain, à la beauté de ce qui l’entoure : l’odeur de l’herbe, la caresse d’une main. Il arrivera à trouver la lumière dans les ténèbres de Mettray grâce à deux rencontres qui l’arrimeront à la vie : la musique et Aimé, un jeune colon.
Ce livre beau et douloureux, rouvre un pan méconnu de l’histoire sociale française et de ses dérives.
Après Bakhita, Véronique Olmi, nous livre à nouveau un texte poignant, cette fois sur le destin tragique des enfants de l’assistance publique incarcérés dans ces colonies pénitentiaires. La colonie de Mettray créée en 1830, sera fermée en 1939. Elle aura accueillie plus de 17000 enfants, dont nombreux n’en sont jamais repartis. Alexis Danan, journaliste et défenseur de la cause des enfants, contribuera à la fermeture de ces lieux de honte par ses actions et s’impliquera toute sa vie dans l’amélioration des lois relatives à la protection de l’enfance.
Mettray existe encore à ce jour, elle est devenue un DITEP (Dispositif Intégré Thérapeutique Educatif et Pédagogique) où les valeurs promues sont le respect de l’autre, la solidarité et la laïcité.
Pauline, septembre 2023
Le gosse, Véronique Olmi, Albin Michel, 2022