Bulbul Sharma est indienne, elle est peintre et écrivaine et partage sa vie entre Dehli, Londres et un petit village aux contreforts de l’Himalaya. Elle a fait des études de littérature à Moscou. Elle écrit et donne des cours d’art plastique pour enfants handicapés. Trois de ses recueils de nouvelles ont été traduits et publiés à l’étranger.
La colère des aubergines est un recueil de nouvelles qui mettent les mets et les saveurs de la cuisine indienne au cœur du récit. Chacune des nouvelles débouche d’ailleurs sur une ou plusieurs recettes, évoquées dans l’histoire qui précède : c’est ainsi qu’on découvre les saveurs du pickle de mangue, du chutney à la menthe, du curry d’aubergines au yaourt et j’en passe… qu’on salive aux effluves de coriandre, de cumin et de curcuma.
A chaque recette est associée un court récit qui dépeint la vie de femmes indiennes dans leur cercle familial. Par le biais de souvenirs d’enfance, de secrets de famille, de fêtes religieuses et de traditions séculaires sont évoqués, dans des épisodes plus ou moins marquants, les conflits, les joies, les luttes de pouvoir et les tristesses qui caractérisent la vie de ces femmes.
Au-delà de la gourmandise et du plaisir nés de l’évocation des arômes et des saveurs de la cuisine indienne, on découvre alors, non sans parfois quelque surprise, certaines caractéristiques de la société indienne. J’ai eu souvent l’impression de me trouver dans un univers dont l’époque m’échappait complètement. Les aspects modernes, propre au monde occidental, s’y mêlent en effet intimement au poids des traditions et de la religion. De jeunes bonzes déambulent en baskets, font des études. Les femmes aussi peuvent succomber aux canons de la beauté occidentale, elles essaient de rester minces, se débarrassent de leurs poils superflus… On émigre aux Etats Unis, en Angleterre pour y trouver la fortune et le progrès. Ce sont ces détails qui nous font réaliser que l’auteure nous parle de l’Inde contemporaine ! Bulbul Sharma a écrit ce livre en 1997. Ce qu’on pourrait oublier, tant est grand le rôle de la religion et des traditions.
Le statut de l’homme semble à nos yeux d’occidentaux quelque peu caricatural : il travaille, régente la maisonnée et se fait servir sans état d’âme par sa femme. Statut qui n’est aucunement remis en question, ni par la société, ni par la femme. Le monde qui apparaît ici est un monde matérialiste. Une des grandes valeurs est la richesse qu’on ne craint pas d’étaler, lors des mariages par exemple. Une femme qui n’apporte pas de dot ne peut guère trouver de mari, les mariages restent arrangés d’avance et se négocient très tôt. Le maître de maison règne sur une domesticité abondante qui subit plus ou moins ses bons vouloirs. Il n’est que très rarement question de castes, mais on sent leur permanence malgré leur abrogation.
Dans ces nouvelles, la place des femmes est centrale : elles passent beaucoup de temps à la cuisine, à préparer les repas ou à contrôler leurs domestiques, elles servent leur mari avec zèle et échangent des recettes avec leurs voisines, leurs amies. Elles ont bien sûr des enfants, les élèvent, deviennent vite veuves et peuvent alors exercer leur tyrannie sur toute la maisonnée : sur les domestiques, sur leurs brus et les autres membres de la famille.
Leur vie est décrite au travers du prisme de la nourriture, au travers de leur rapport à la nourriture. La préparation des repas les rattache à une longue tradition marquée de rituels religieux. L’art de la cuisine peut compenser parfois le manque d’amour et d’attention des maris, l’ennui de la vie conjugale, c’est une sorte de ciment familial. La cuisine devient une source de pouvoir qui joue sur le plaisir dispensé et toujours renouvelé : la parente pauvre et célibataire y trouve une justification de sa présence dans la famille, à moins qu’elle n’emprisonne l’homme et sa santé dans une folle compétition nourricière entre la mère et l’épouse. L’auteure y brosse avec beaucoup d’humour et d’ironie mordante la lutte de pouvoir qui sévit par le biais de la nourriture. Les maris en font souvent les frais, ils sont obèses, victimes de maux d’estomac et de troubles cardio vasculaires. Ils meurent souvent avant leur femme.
Ils mangeaient comme des soldats au retour d’une bataille, calmement, avec détermination, jusqu’à en avoir le ventre tendu comme une peau de tambour… de peur d’offenser leur hôtesse en refusant.
Bulbul Sharma ne dénonce rien , elle se contente de nous faire partager des scènes de la vie familiale indienne dont elle s’est un peu éloignée , mais que le recul lui permet de traiter avec justesse et humour. Elle croque sur le vif ces hommes et ces femmes que seuls réunissent souvent, dans une débauche de saveurs et de parfums, les repas pris en commun, hérités de vieilles traditions séculaires.
Marie-France, juillet 2023
La colère des aubergines, Bulbul Sharma, 2014, Philippe Picquier.