Stella Maris, de Cormac McCarthy

Stella Maris, roman de Cormac McCarthy publié en France deux petits mois à peine après Le passager du même auteur, et préquel de celui-ci, constitue une œuvre à part à plusieurs niveaux. Le premier tient à la « stratégie de publication » quasi simultanée de ces deux romans. Stella Maris, publié juste après Le passager, vient en effet en éclairer le propos et les personnages d’un jour manifestement plus net… Je dis « manifestement » car pour ma part je n’ai pas encore lu Le passager mais entendu certains critiques dire qu’ils l’auraient peut-être mieux apprécié s’ils avaient lu Stella Maris avant.

L’originalité de ce roman tient ensuite, de manière indéniable, à sa forme. Stella Maris est en effet un roman sans narration qui consiste uniquement dans la transcription de neuf séances d’entretien entre une patiente et son thérapeute au sein de l’établissement psychiatrique de « Stella Maris » dans lequel Alicia est venue « trouver refuge », ou « se livrer » pourrait-on dire, presque comme on se livrerait aux forces de l’ordre…

En l’absence de tout narrateur donc, on assiste d’emblée au premier entretien d’Alicia avec le Dr Cohen. Mais, l’originalité formelle va plus loin puisque cette succession de dialogues est livrée sans tirets et avec très peu de points d’interrogation. La prise de parole de chacun des deux protagonistes est uniquement signalée par un retour à la ligne. Quant aux points d’interrogation, ils sont également utilisés avec une grande parcimonie bien que le Dr Cohen pose de fait beaucoup de questions à Alicia dans le cadre du dispositif thérapeutique. J’ai su depuis que ces absences de tirets et cette ponctuation parcimonieuse étaient typiques du style de Cormac McCarthy mais, à l’échelle de neuf dialogues néanmoins, cette « marque de fabrique » devient un dispositif narratif tout à fait singulier qui retranscrit le flux des échanges de manière plus orale, parlée, qu’écrite.  

Le contenu à présent : Alicia est venue de son propre chef à « Stella Maris », établissement qu’elle connaît car elle y a précédemment été hospitalisée pour sa schizophrénie sans doute de manière beaucoup moins consentie. Elle parle donc d’elle et des personnages qui habitent ses hallucinations depuis son adolescence ainsi que de Bobby, son frère, le moins possible cependant car elle le pense décédé et l’aime d’un amour qui n’est pas fraternel, ce thème de l’amour incestueux ayant déjà été abordé par McCarthy. Mais le contenu, ce sont aussi les mathématiques, la discipline maîtresse d’Alicia qu’elle a pu pratiquer jusqu’à plus de quinze heures par jour au plus haut niveau. Autant dire que le double ou triple contexte de la thérapie, du rapport modifié d’Alicia à la réalité et du raisonnement mathématique sont propices à des échanges à haute portée philosophique très intéressants quoique, – je préfère le dire pour ne pas faire de déçus- pas toujours accessibles aux non férus de mathématiques malheureusement.

Quoiqu’il en soit, tant par sa forme que par son thème, la vision du monde et d’elle-même d’une jeune femme aux amours impossibles et à l’intelligence tellement vive qu’elle lui rend la vie proprement invivable, Stella Maris séduit. Ce roman est vraiment un univers en soi, un univers qui ne nous est que partiellement dévoilé car les niveaux de raisonnement induits par la science mathématique nous laissent aussi un peu sur notre faim, privés d’un accès plus direct à leur portée philosophique qui nous les aurait rendus plus accessibles, et dont on ne fait parfois qu’entrevoir la profondeur. Un univers en tout cas que l’on a envie de continuer à creuser et, disant cela, je pars continuer ma lecture avec Le passager et rédigerai un autre petit post à l’issue afin, notamment, de contribuer à répondre à la question de savoir dans quel ordre il vaut mieux lire ces deux romans conçus à l’image de poupées russes.

France, le 7 juin 2023

Stella Maris, Cormac McCarthy, Editions de l’Olivier, mai 2023

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