Histoires bizarroïdes de Olga Tokarczuk

Le recueil de nouvelles Histoires bizarroïdes est assurément le meilleur point d’entrée dans l’œuvre d’Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature en 2018. Chacune des dix nouvelles de ce recueil est d’une richesse et d’une profondeur remarquables et offre un vrai plaisir de lecture.

Dix nouvelles de Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature

Olga Tokarczuk sait assurément raconter des histoires. Que l’action se déroule au fin fond d’une forêt polonaise, dans une ville moderne ou une villégiature asiatique, que les protagonistes soient humains ou… pas vraiment, le lecteur est entraîné par le rythme, l’intrigue et le ton de ces nouvelles. Si toutes sont empreintes d’étrangeté, la première, Le passager, est particulièrement inquiétante. Un homme d’une soixantaine d’années raconte un cauchemar récurrent de son enfance à sa compagne de voyage.

« Quelque part entre l’armoire et la fenêtre de sa chambre, mon compagnon de voyage voyait la silhouette sombre d’une homme debout qui ne bougeait pas. Un petit point rougeoyait dans ce qui devait être la tâche obscure d’un visage. Celui-ci sortait parfois de l’obscurité quand la cigarette l’éclairait plus fort un instant.»

La conclusion de cette nouvelle ouvre une réflexion qui poursuit le lecteur pendant toute la lecture du recueil : ce n’est pas ce que l’on voit qui nous fait peur mais ce qui nous regarde.

Les sujets traités sont variés : l’avenir, les liens familiaux, la mort, la vieillesse. Mais aussi plus contemporains : l’environnement, le clonage, le transhumanisme. A travers eux, Olga Tokarczuk questionne notre rapport au monde : la distanciation de l’homme avec la nature, le développement d’une société individualiste et conformiste et la disparition du libre-arbitre sont les principaux thèmes sous-tendant les 10 excellentes nouvelles de ce recueil.

Quelques nouvelles que j’ai particulièrement aimées

Dans la Montagne de Tous-les-Saints, une brillante psychologue auteure d’un test psychologique sensé révéler ce que sera l’avenir de jeunes enfants est confrontée à une entreprise de clonage d’êtres humains morts depuis longtemps. Les questionnements que soulève cette nouvelle sont multiples : ces manipulations sont-elles l’expression d’une folie ? Voulons-nous que l’avenir ressemble au passé ? Si l’on peut prédire l’avenir de nos enfants, quelle sélection sera mise en place ?

Dans Le Transfugium, une femme cherche à comprendre pourquoi sa sœur a choisi de s’éloigner de l’humanité par le procédé de « transfugation ». Bouleversée et ne comprenant pas son choix, elle est pourtant obligée de refreiner sa colère et son chagrin, ces émotions étant alors considérées comme pas assez rationnelles et désignées sous le terme évocateur d’« émofakes ». Un médecin du centre où vit sa sœur déclare : « Le chagrin est une émotions étrange, totalement irrationnelle […]. Il ne change rien. N’annule rien. » Pourtant, c’est ce chagrin qui convoque le passé, rassemble les membres de la famille et aide à comprendre. Et qui constitue en partie notre humanité.

La nouvelle Les Enfants verts fait la part belle à la cause environnementale et au fantastique. Au fin fond de la Pologne au 17ème siècle, des soldats trouvent des enfants dans une forêt. Ces enfants ont une particularité : ils ont la peau verte, « d’un vert entre celui des petits pois jeunes et des olives italiennes » et s’avèrent être des émanations de la forêt. Mais les hommes ne le comprennent pas et tentent d’abord de les extraire de leur milieu provoquant des dommages irréversibles.

La dystopie est toujours subtile. D’une écriture limpide, efficace et sans artifice, Olga Tokarczuk nous entraîne dans un univers étrange, bizarre qui résonne avec le monde d’aujourd’hui. Un coup de cœur.

Florence, 11 février 2021

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